Ma Terminale
 
Margot au pays du réel
Depuis ses débuts, la fiction télévisée tente de se distinguer de la fiction cinématographique par un réalisme spécifique, qui, au-delà du thème choisi, joue sur une plus grande implication du spectateur. C’est ce que tente de retrouver la série « Ma Terminale » sur M6 (du lundi au vendredi, jusqu’au 24 novembre), fondée sur un personnage de lycéenne qui tient la caméra.

© M6/Jacques Morell
En 1957, une des premières séries fictionnelles françaises, Si c’était vous (de Marcel Moussy, qui fut ensuite le scénariste des Quatre Cent Coups de Truffaut), jouait sur la frontière de l’écran pour mettre en contact le domicile du téléspectateur et le domicile d’une famille fictive confrontée à un problème psychologique et social (fugue, chômage, crise du logement, etc.). La fiction illustrait un problème, comme la délinquance juvénile, appartenant à « la réalité de tous les jours » vécue par les téléspectateurs, ce qui donnait lieu ensuite à un débat animé par le producteur de l’émission. L’une des clés de la réussite de ces séries était le jeu des comédiens qui devaient retrouver les « drames d’aujourd’hui » et « prendre le spectateur à témoin », selon les propos du responsable du service des fictions de l’époque, André Franck, pour qui la logique sérielle renforçait ce processus d’identification en fixant un « rendez-vous » au téléspectateur, en quelque sorte un rendez-vous avec lui-même. En accueillant les élèves qui rentrent de l’école à 17 h 15, Ma Terminale, série de 25 épisodes, s’inscrit dans cette filiation : c’est ce public qui est visé au premier chef (y compris par les pubs), ainsi que tous ceux qui se demandent ce qui se passe « dans la tête » d’un lycéen. On retrouve également les mêmes logiques d’implication du spectateur et le rôle important de la direction d’acteurs.

© M6/Jacques Morell
Margot, en « option cinéma », choisit de présenter comme projet au bac le filmage de la vie de sa classe, « sa » terminale. Les images que nous voyons sont issues de sa caméra, de son regard sur sa classe et son lycée. On retrouve logiquement ici, transposé dans l’audiovisuel, le principe du point de vue dit « subjectif », utilisé dans la fiction réaliste pour mieux faire vivre les épisodes d’un fait divers de l’époque (Le Rouge et le Noir). Une des originalités du scénario de Ma Terminale est de faire confier par Margot une deuxième caméra à un autre personnage, Yann, plus débridé et plus voyeur, introduisant une certaine dialectique entre les deux points de vue, même si l’une des fonctions de cette seconde caméra est surtout de pouvoir suivre plusieurs intrigues à la fois, ou la même intrigue qui se déplace. Cet aspect est renforcé par une adresse directe à la caméra, dont le destinataire reste, de façon intéressante, incertain : Margot se parle à elle-même, mais aussi aux destinataires de son projet (« J’espère que cela va vous intéresser », dit-elle dans le générique), à ses amis (de nombreuses séquences montrent les personnages en train de regarder directement sur l’écran numérique de la caméra des morceaux qui viennent d’être enregistrés), voire aux autorités du lycée qui tentent parfois de censurer le projet, etc. Le téléspectateur peut prendre tour à tour toutes ces positions quant aux statuts de spectateur proposés, ce qui contribue fortement à la dynamique de la série : qui voit ?, qui juge ? Les premiers épisodes mêlent par exemple très astucieusement trois problèmes pour nouer ces questions : l’arrivée d’un nouvel élève et la question des regards que portent sur lui les autres lycéens, la question de l’autorisation du projet de Margot par le proviseur et les enseignants et le contrôle que Margot doit exercer à son tour sur Yann, le rôle de la caméra comme déclencheur de situations (mise en scène de soi, conflit lié à des images volées de dialogues intimes, etc.). D’emblée, tout en instaurant non seulement un personnage-cinéaste, mais un acteur-cinéaste (l’actrice tient elle-même la caméra très souvent), le scénario nous met ainsi au cœur des enjeux liés à la présence de la caméra, ce qui thématise l’invention formelle elle-même de cette fiction.

© M6/Jacques Morell
De même, retrouvant le « scénario-dispositif » de la nouvelle vague, le travail des comédiens est fondé sur l’absence de vue d’ensemble (seuls les scénaristes et le réalisateur la possèdent) et sur une grande part d’improvisation à partir d’un canevas, afin de favoriser des interactions les plus spontanées possibles entre acteurs sur la base de situations dévoilées au fur et à mesure. L’âge des comédiens – certains étant encore lycéens – facilite bien sûr l’identification des comédiens aux personnages, et par conséquent des jeunes téléspectateurs aux mêmes personnages. Or, les séquences de dialogues en bande, ou en petits groupes, alternent régulièrement avec des entretiens singuliers, selon un schéma proche de Loft Story. C’est là sans doute que se creuse l’écart avec Si c’était vous, dont les films avaient la fonction d’ouvrir un débat social ou politique. Ce sont surtout les « petites histoires » des adolescents qui font la trame de la série et nourrissent les dialogues, apparentant beaucoup plus Ma Terminale à Hélène et les Garçons qu’à un documentaire sur les lycées. Sans doute la vie amoureuse et amicale est-elle très importante au lycée, mais la série – du moins à en juger par les quatre premiers épisodes – propose une réduction drastique du monde lycéen à ces seules affaires sentimentales. Ainsi, la vie de la classe, les rapports aux professeurs ou au savoir, sont-elles essentiellement abordées sous l’angle des effets de ces affaires sur les cours (couple qui se déchire à l’occasion d’un exposé, chahut lié à des conflits entre élèves, etc.). On touche ici aux limites de cette fiction qui recharge ses batteries au contact du « réel » puisque la série reproduit par exemple un certain nombre de clichés sur les profs (cassants ou ennuyeux) ou les proviseurs (raides). Sans parler des questions propres au monde scolaire, les goûts culturels des adolescents sont ainsi peu abordés. De façon emblématique, des places de concert ont pour seule fonction de permettre à une jeune fille d’approcher le garçon auquel elle veut les offrir, au détriment de celui qui apparaît comme véritablement passionné par le groupe de raga en question, et qui, comme dans toute bonne sitcom, se sacrifie.

La vitalité du filmage, l’énergie puisée dans des situations les plus réalistes possibles, la présence visible d’un lieu authentique (un lycée de Charente-Maritime), tous ces éléments finalement débouchent sur peu de choses, mis à part le plaisir d’intrigues sentimentales sympathiques. En ce sens, Ma Terminale est une série qui témoigne bien de certaines évolutions récentes de la fiction française : celle-ci développe parfois une virtuosité formelle stimulante, un degré de réflexivité audiovisuelle élevé, puisant au registre traditionnel de la fiction réaliste et jouant avec les nouvelles compétences du spectateur (la vidéo amateur en particulier) et sa connaissance des formats télévisuels (sitcom, télé-réalité, etc.), mais elle peine à traiter certains enjeux de société.
 
Guillaume Soulez, sémiologue,
université Paris III-Sorbonne nouvelle


© SCÉRÉN - CNDP
Créé en novembre 2004  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.