Le triomphe de la récursivité
« La Meilleure Façon de marcher », une « série documentaire » en quatre parties, réalisée par Gaël Leiblang et diffusée sur France 3 les lundis 20 et 27 novembre 2006, se propose de suivre le parcours de quelques jeunes recrues désirant s’engager chez les paras. Un travail équivoque, à la limite du film de propagande, fondé sur le principe de la récursivité.
 © France 3 / Fred Carol |
Jérémy, orphelin, veut prouver à ses parents qui « sont au ciel », qu’il peut « réussir par lui-même ». C’est pourquoi il s’engage ; il a choisi les paras parce que « c’est physique ». Corinne, elle, a laissé derrière elle son petit garçon de 5 ans. Cette séparation lui cause de brusques accès de dépression et, inversement, lui donne l’énergie nécessaire à surmonter le parcours du combattant de ces six mois de caserne... En face, les sous-officiers chargés de l’encadrement semblent les doubles de ces jeunes candidats au port du béret rouge, des doubles un peu plus âgés, un peu plus gradés. Le sergent-instructeur, garçon photogénique dont l’accent du sud-ouest tempère à merveille le ton parfois très sec, explique ainsi dès le premier jour aux nouveaux arrivants combien il est reconnaissant à l’armée de lui avoir tendu la main : lui aussi il est orphelin, il sort de la DDASS, il sort de la cité – « Alors ne venez pas m’en parler, hein, de la cité » – et il a réussi dans la vie.
Un premier niveau de récursivité se fait donc jour dans la série : nous avons l’impression d’un « autoengendrement » du personnel militaire. Rappelons que la récursivité consiste à expliquer une chose en se servant d’elle-même. Comme disent les informaticiens, « une procédure récursive est une procédure récursive »... C’est pourquoi le titre de cette série est admirablement bien choisi, avec sa référence à la fameuse chanson : « La meilleure façon de marcher, C’est encore la nôtre, C’est de mettre un pied devant l’autre, Et d’recommencer. »
De la même façon, l’armée permet à de jeunes hommes ou jeunes femmes volontaires, aimant les cadres et la hiérarchie, de sortir d’une vie qui jusqu’alors s’est montrée ingrate envers eux. À la fin, les recrues semblent prêtes, elles aussi, à transmettre à d’éventuels novices l’art de commander, de « neutraliser un ennemi » et de sauter dans le vide. La série, à cet égard, fait irrésistiblement penser à l’histoire de l’œuf et de la poule, dans laquelle on se sait jamais qui a commencé et surtout ni comment ni pourquoi tout cela s’est mis en place de cette façon.
 © France 3 / Fred Carol |
Cette impression se répète lorsqu’on considère la mise en scène : les images elles aussi semblent s’être faites toutes seules. Pourtant on pourrait en poser, des questions... Pourquoi le 1er régiment de parachutistes ? Pourquoi ces sergents-là ? Quelle réaction à la présence des caméras sur le terrain ? Le générique ne comporte aucun nom de militaire, aucun nom de caserne, aucun remerciement. On ne voit pourtant pas par quel miracle la Grande Muette aurait donné sans aucun droit de regard l’autorisation de filmer librement en son sein.
Cherchant à nous dissuader de « sortir du rang », fort heureusement sans y parvenir, la voix off nous répète ce que nous avons déjà compris, redit sous forme verbale ce que l’image a déjà montré, ou annonce à l’avance ce qui va se passer. Attention, nous prévient-elle, « Jérémy va commettre une erreur qui pourrait lui coûter la vie en temps de guerre ». Elle cherche à boucher les trous dans l’histoire, le non-dit, le hors-champ. « L’armée, nous assène-t-elle, est certainement pour [Jérémy] la dernière chance de trouver le cadre qu’il n’a jamais eu. » La musique ajoute encore à cette redondance. Toute situation susceptible de mettre en évidence une émotion, comme un examen, une remise de décoration, une « première fois » dans la vie d’un soldat, est soulignée et renforcée par une musique « dramatisante ».
 © France 3 / Fred Carol |
« Depuis la fin du service militaire, il y a dix ans, l’armée n’a pas d’autre choix : elle recrute. Pour séduire de nouveaux soldats elle se déplace partout, y compris dans les collèges et les lycées. » On pourra maintenant ajouter : elle vient aussi à la télévision les soirs de grande écoute. Cette « série documentaire » sera aux militaires d’une grande utilité, leur évitant peut-être de voir se présenter de jeunes garçons ignorants des réalités du métier et qui, comme Jérémy, « ne porteront jamais le béret rouge ». Nul doute qu’on la projettera dans les centres de recrutement pour l’édification des candidats, car c’est aux candidats au recrutement que cette série s’adresse : les autres n’y apprendront pas grand-chose. Elle n’a même pas le défaut trop voyant des produits propagandistes : on y aborde le problème de l’alcool, de la misogynie... « Être para, c’est un état d’esprit », nous y répètent les personnages. Mais tout ce que l’on sait de cet état d’esprit c’est qu’il consiste à obéir sans (se) poser de questions, ce dont on pouvait se douter sans rester 4 fois 52 minutes devant son écran. Les officiers, ceux qui donnent les ordres ou réfléchissent aux missions, n’existent pas dans cette série. On était en droit d’espérer d’elle autre chose que cette stratégie d’enfermement par récursivité, qui produit moins un discours sur l’armée qu’un discours pour l’armée.
Laurent Jullier, professeur à Paris III-Sorbonne Nouvelle
|
|

|
© SCÉRÉN-CNDP Créé en décembre 2006
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|