Culture, j’écris ton nom
Le magazine d’actualité culturelle diffusé le samedi à 20 h 00 sur Arte prend une nouvelle orientation fondée, à l’image de son générique, sur la fluidité et la liaison, manière peut-être d'envisager l’idée de culture comme lien.
Au départ, Metropolis, qui évoque le fameux film de Lang (1926), s’ancrait dans l’espace de la ville moderne voire futuriste, suggérant une émission à l’affût de l’avant-garde culturelle. Loin du studiolo des Anciens ou des bibliothèques humanistes, la culture était d’abord citadine, en prise avec l’énergie et le brassage des grandes cités internationales. Mais cette affirmation trouve aujourd’hui une double limite, liée à l’évolution d’Arte elle-même, qui vise à élargir son audience et tend par certains aspects à s’écarter d’une vision des arts comme « rupture » au profit d’une vision de l’apprivoisement, mais liée aussi à l’évolution de la culture contemporaine qui se redéfinit davantage comme mise en relation, mise en réseau.
 Rebecca Manzoni
© Jean-Philippe Baltel |
Le générique de l’émission, autrefois bouillonnant, atteste de ce changement : sur fond uni parcouru de lignes en mouvement, les lettres qui composent son nom
– les O en particulier – sont le point de départ de rubans colorés qui, avec régularité, se croisent, s’entrecroisent et se recroisent autour de nœuds en forme de cercles rayonnants et clignotants, avant que le nom de Metropolis ne réapparaisse et se décompose à nouveau en un jeu serpentin de superpositions, de gauche à droite. Visiblement inspiré des typographies du Bauhaus et des couleurs du pop art, ce jeu de lignes et de couleurs relativement simple et abstrait, plutôt joyeux, est accompagné d’une ritournelle ludique et de la voix jeune, douce et entraînante de Rebecca Manzoni qui nous entreprend à la première personne : « Je commence par une question… Qu’y a-t-il de commun entre un architecte italien, Star Trek, Sherlock Holmes… et un escalier mécanique ? ... Le point commun c’est Metropolis. On fête ici l’anniversaire du Centre Pompidou... » (Émission du samedi 13 janvier dernier.) Apparaissent alors en alternance ces rubans colorés et des plans en vues réelles tirés des reportages qui nous sont annoncés, les rubans venant parfois traverser l’écran et relier les sujets hétéroclites du magazine, épousant ou répondant parfois aux lignes proposées par les corps (bras d’un danseur) ou les bâtiments filmés (l’escalator de Beaubourg et sa ligne ondulante et brisée). L’un de ces cercles rayonnants et clignotants demeure fixe un instant, il comporte une sorte de languette « www.arte.com » qui nous indique que nous pouvons trouver davantage d’éléments liés à tel ou tel reportage sur le site d’Arte. Graphiquement, le réseau apparaît comme la clé de voûte d’un imaginaire de la mise en relation et non comme un simple « supplément ». Si bien que ce tissage des liens qui ressemble à un plan de métro en train de se construire sous nos yeux n’a pourtant rien de souterrain ou underground. Le lien est par dessus, assuré par ces rubans et cette voix.
Si le lancement unifie avec humour un sommaire éclectique, le premier reportage fonctionne comme un emblème du nouveau Metropolis : un danseur métis de hip-hop, torse nu, travaille avec une danseuse étoile à l’opéra Garnier, cheveux tirés, teint très pâle. Leurs mouvements se coordonnent, l’ondulation des épaules musclées s’achève en un geste délicat et gracieux des mains, une parade amoureuse. La danse relie deux mondes que tout pourrait séparer, ce que le reste du reportage mettra en valeur avec d’autres témoignages, d’autres images. Se détachant progressivement du générique, et toujours accompagnées de la voix, les premières images montrent de fait le jeune danseur, à la fois fier et timide, en train d’arriver avenue de l’Opéra, venant donc symboliquement de la rue, avant d’entrer dans la prestigieuse institution et de monter les marches qui le conduisent à la salle de répétition, dans laquelle se trouve, au centre, une caméra. Plus loin, les reportages sur Beaubourg mettront en valeur le rôle du parvis conçu comme lieu de rencontre et d’échanges entre passants, entre arts et entre cultures. Un entretien avec Julian Barnes jouera de la comparaison entre les deux biographies imaginaires que l’écrivain a publiées, celle de Flaubert et celle de Conan Doyle, au-delà de la différence entre la « grande littérature » et le roman policier. Cette utopie d’une culture qui permet de relier des univers sociaux différents, voire antagonistes, s’affirme d’autant plus que les travaux contemporains sur la sociologie des pratiques culturelles montrent que l’éclectisme s’est aujourd’hui généralisé, qu’il est au cœur de l’ouverture sur les arts favorisée par l’affaiblissement des barrières sociales du goût, dont l’éducation et la politique culturelle publique sont en partie responsables, mais aussi, et pour beaucoup, les médias. La bourgeoisie aime les séries télévisées, tandis que la pratique du théâtre et de la musique s’est fortement démocratisée. En somme, le générique et la ligne éditoriale de Metropolis prennent acte du rôle de la télévision dans cette nouvelle étape de la culture.
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle
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