Mitterrand à Vichy, 2 : le documentaire
 
La puissance des ciseaux
Un documentaire de Gilles Nancy, Mitterrand à Vichy, le choc d’une révélation, retrace le parcours vichyssois du jeune François Mitterrand, du pétainisme à la Résistance. En écho à une version docufiction de cette page d’histoire de France signée de la même équipe (voir Télédoc de la semaine précédente), cette émission « librement inspirée » du livre de Pierre Péan Une jeunesse française entend revenir sur ce qui s’est vraiment passé là. Au menu, des archives, et 13 invités en 52 minutes...
 
Le documentaire pose les mêmes questions que la fiction : comment un homme tel que François Mitterrand a-t-il pu travailler pour Vichy, taire ce passé et n’en avoir pas honte une fois le secret révélé ? Conçu par la même équipe, il arrive au même constat : non seulement on réfléchissait autrement en ces temps reculés, mais encore l’homme était complexe... Les moyens ont toutefois changé. On pourrait croire que cette différence réside dans la présence des documents d’époque, mais ce n’est pas le cas puisque les deux émissions s’en servent. On retrouve d’ailleurs dans l’une et l’autre les images les plus « spectaculaires », ainsi ce plan qui montre un jeune FFI allongé pistolet au poing sur le garde-boue accueillant d’une Traction Avant sillonnant Paris fraîchement libéré – position peu efficace contre les tireurs embusqués mais tellement cinégénique ! Ce plan nous rappelle au passage que la présence d’une caméra manque rarement d’influencer le comportement de ceux que son objectif capte, et qu’une image ne fait pas de leçon d’histoire, en tout cas pas sans discours ajouté – ambiguïté qui explique pourquoi les deux versions de Mitterrand à Vichy peuvent s’appuyer sur pareil document alors même qu’elles n’appellent pas au même type de croyance, du moins si l’on se réfère à leur étiquette générique. La grosse différence entre la docufiction et le « docu » tout court tient bien plutôt dans l’usage extensif que fait le second de l’interview.
Ce ne sont pas moins de treize invités qui défilent sur un plateau luxueusement éclairé, où la caméra sur grue exécute autour de leur visage pomponné de suaves arabesques au son de synthétiseurs dramatisants. « Invités à venir s’exprimer devant la caméra », comme le veut la formule consacrée, tous sont traités sur un pied d’égalité, c’est-à-dire comme des pourvoyeurs de phrases complètes, courtes et assertives de préférence. Écrivains, journalistes, patrons de presse, universitaires, qu’ils aient vraiment quelque chose à dire ou qu’ils donnent leur sentiment, l’impression de ne voir qu’une seule tête domine. Il y a pourtant des particularités qui séparent les invités les uns des autres, tout en les liant à l’homme qui justifie leur venue : ainsi la présence de Franz-Olivier Giesbert et d’Edgar Morin donne-t-elle quelque grain à moudre. Le premier est célèbre dans le champ médiatique pour être passé, du jour au lendemain, de la rédaction en chef du Nouvel Observateur à celle du Figaro, un geste qui ne peut que rappeler dans le contexte de l’émission les allées et venues du jeune Mitterrand sur l’échiquier politique. Le second est d’abord un universitaire que sa collaboration avec Jean Rouch a longuement fait réfléchir à l’idée même de l’interview audiovisuelle au point d’essayer de lui donner des formes nouvelles, par exemple dans le film Chronique d’un été (qu’a-t-il dû penser du dispositif dans lequel on le propulsait !) ; mais il doit sa présence au fait qu’il a travaillé dans le réseau de Résistance commandé par Mitterrand, ce qui fait de lui le seul témoin direct parmi les treize experts de l’émission.
Mais ce ne sont manifestement pas ces qualités-là qui intéressent l’interlocuteur invisible. Pose-t-il à Giesbert des questions relatives aux tensions entre l’engagement politique et les opportunités professionnelles ? Ou relatives à l’importance du secret dans le cadre de la fonction présidentielle, puisque Giesbert est aussi l’auteur de la Tragédie du président, à propos de Jacques Chirac ? Non, et si oui il n’en reste nulle trace au montage. Profite-t-il de la présence d’une autorité mondiale de la sociologie comme Morin pour l’inviter a posteriori à parler, fort de l’expérience et de la compétence intellectuelle accumulées, du Zeitgeist des années 1940 qui passe maintenant pour avoir été si différent du nôtre ? Peut-être, mais il n’en reste qu’une phrase ou deux.
Deux procédés qui sont au cœur même de l’archéologie cognitive, cette branche de l’histoire qui entend retrouver les façons de penser des sociétés qui nous ont précédés, semblent malheureusement rebuter les concepteurs de l’émission : la remise en contexte du sujet de l’énonciation, et la comparaison des discours entre eux. Jamais les invités ne sont amenés à dire de quelle position (ni au sein de quel champ) ils parlent, et jamais leurs opinions ne s’opposent. Le téléspectateur n’a droit qu’à des bribes décontextualisées qui ne doivent de construire un discours cohérent qu’à la « puissance des ciseaux », comme disait le grand expert en montage S. M. Eisenstein, c’est-à-dire au fait d’avoir été montées dans cet ordre et liées par une voix off anonyme et omnisciente qui a valeur d’autorité. Il s’ensuit l’impression étrange selon laquelle ces treize invités seraient d’accord entre eux et avec le film, car ils disent tous la même chose : en gros, cette époque était bien étrange, et Mitterrand encore plus, qui escamota le « devoir de mémoire » dans son énergie à refuser de s’excuser publiquement de son indifférence d’alors à la « question juive ». Cette limpidité d’aujourd’hui est séduisante, opposée aux aveuglements idéologiques d’un sombre passé, mais un peu trop sûre d’elle-même pour nous empêcher de penser qu’un jour aussi viendra où les points aveugles de notre propre époque seront trouvés bien étonnants.
 
 
Laurent Jullier, Université Paris III-Sorbonne nouvelle



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