Ni putes ni soumises
 
Libres de mouvement
Comment « incarner » un mouvement social ou une mobilisation politique sous la forme d’un programme de télévision ? La soirée de soutien au mouvement Ni putes ni soumises sur Canal+, le 1er février dernier, en proposant un concert à l’Olympia, un documentaire sur le mouvement né au printemps 2002 et trois pastilles « Blessures de femmes », reprend des formules déjà éprouvées et les renouvelle de façon heureuse. Du concert-image aux brefs témoignages de femmes, une volonté d’être efficace et de donner sens à un slogan.
 
© Kate Barry
Porter un badge, proposer un écran noir ou des bandes-annonces de soutien, faire des déclarations, ce n’est pas inventer une émission originale qui propose véritablement une forme audiovisuelle propre à figurer un mouvement social. Le dispositif du Téléthon avait systématisé un modèle, celui de la « chaîne de dons », aussi ancien que les médias de communication de masse, en lui donnant la forme audiovisuelle d’une mise en réseau de plateaux de télévision, d’un duplex à l’infini depuis le studio central (avec le compteur) jusqu’aux micro-reportages des décrochages locaux de décrochages régionaux... Une adaptation du jeu qui a lieu entre le studio et le « terrain » au journal télévisé. Incarner le mouvement Ni putes ni soumises est une tâche ardue et le choix du filmage d’un concert de soutien n’est pas nécessairement original. Non seulement le risque est de noyer le message politique dans le plaisir de la fête – risque bien connu de la Fête de l’Huma – ou, inversement, de gâcher le plaisir de la musique par la solennité du discours de tribune, mais de ne pas trouver une forme qui soit adaptée à ce mouvement fondé sur la lutte contre les violences faites aux femmes. La conception globale de la soirée, mais surtout un rapport juste aux corps filmés, donnent sans doute la clé d’une certaine réussite du projet.

 
La conception du concert, intitulé Total Respect, tout d’abord, permet d’éviter ces écueils et tente de s’appuyer sur le potentiel sémantique de la « chanson engagée », depuis la traditionnelle chanson à texte jusqu’aux messages du rap. Un poème, Respect, lu a capella légèrement « rapé » par Princess Aniès ouvre d’ailleurs le concert en ce sens. Le concert est nourri de textes en écho avec le mouvement (Être libre, Être une femme, Respect d’Otis Redding, Sous les jupes des filles, etc.). De façon intéressante, le répertoire antiraciste est utilisé pour son potentiel à la fois de désarmoçage (le mouvement est parfois accusé de stigmatiser l’islam) mais aussi comme modèle d’une tolérance égalitaire à construire entre hommes et femmes (chanson de Lavilliers, Ebony & Ivory, etc.). Les duos homme-femme, noir-blanc, acteur-chanteur, et toutes les variations sur ce thème qui favorisent l’hybridation des voix, des générations et des types de musiques, vont aussi dans ce sens.
 
© Catherine Cabrol
La programmation également permet de résoudre une partie de ces difficultés, en effet, en sensibilisant le public aux questions sociales et politiques portées par le mouvement à travers les pastilles-témoignages Blessures de femmes diffusées pendant une semaine à l’antenne, ou en construisant cette soirée thématique qui permet d’associer des éléments d’information (le documentaire) à un moment festif (le concert), tout en reprenant à la fin trois des pastilles évoquées. D’autant que le documentaire se fonde pour une part sur des paroles de militants et militantes qui expliquent leur engagement et que le concert est ponctué de déclarations de soutien. La programmation, c’est-à-dire la relation entre les éléments de la soirée, « descend » même jusque dans les programmes eux-mêmes puisque les très courtes déclarations de soutien faites depuis la salle (pour éviter l’effet tribune) par des personnalités de la chanson, du music-hall, du cinéma ou de Canal+, servent aussi de transition et de présentation des différents duos de chanteurs. De même, la caméra s’attarde souvent sur une spectatrice privilégiée de ce concert, Fadela Amara, présidente de l’association visiblement heureuse et émue de cet élan, spectatrice qui est précisément le personnage principal du documentaire qui suit.

 
© Bruno/Canal+
Pourtant, cet assemblage bien construit n’est pas particulièrement novateur et ne rendrait pas assez compte d’un autre enjeu qui est à la fois esthétique et clairement politique : le filmage des corps. Le concert de soutien, de ce point de vue, résout une difficulté intéressante : la représentation du public – à laquelle les caméras s’attachent peut-être plus à l’accoutumée – permet de fusionner l’acclamation des idées et celle des interprètes, surtout lorsque la chanson porte un texte militant, critique, ou un message de tolérance ou de mobilisation. Non seulement les téléspectateurs, « au spectacle », partagent souvent le point de vue de la salle sur la scène, mais les nombreux plans sur le public, caméras glissantes et projecteurs de boîtes de nuit tournoyants, font que les corps de spectateurs fabriquent un « public » qui soutient la cause et les chansons, et constituent un modèle de réaction possible pour les téléspectateurs, comme cela se voit pour les « événements musicaux » organisés par exemple le soir de la Fête de la musique. Tout l’art du réalisateur est de savoir rythmer le découpage, et accorder les lumières au tempo et aux interprètes tout en faisant une place au public : cadrage et découpage doivent savoir souligner un message sous-entendu au coin d’un sourire en gros plan, mais aussi redoubler le discours très direct d’un groupe de filles. Montage court et polyvision zoomée sur le mode du clip pour un rap, plans plus longs et plus lents pour une chanson chuchotée sur un piano bleuté, plans de groupe mêlés de plans du public pour les musiques les plus dansantes et les plus collectives, etc., le réalisateur attitré de Nagui pour Taratata, Gérard Pullicino, est à son aise.

Plus intéressant encore peut-être, la façon dont le concert magnifie et rend emblématiques ces corps de chanteuses de tous âges et de toutes origines, d’Axelle Red (enceinte) à Nâdiya, de Véronique Sanson à Jocelyne Béroard, à Lio, Anggun, Lady Laistee ou Sofia Mestari, femmes sensuelles, frondeuses ou simplement libres, d’Europe, d’Asie, d’Afrique, métisses ou méditerranéennes, qui martèlent vers le public, de toute la force de leurs jambes arc-boutées et de leurs bras tendus, en français mais aussi en arabe ou en anglais, un message d’une détermination absolue. Comparées aux blocs monolithiques et sans forme des femmes envoilées qui, dans le documentaire, s’opposent à Fadela Amara dans les réunions publiques, ou aux corps floutés ou en clair-obscur, recroquevillés sur la souffrance endurée, des pastilles de témoignage, ces corps animés disent ici, à travers leur énergie et leur capacité d’expression, leur belle autonomie. Les textes des chansons prennent alors tout leur sens. Le réalisateur accompagne cette expressivité en cadrant tantôt large, au bord de la scène, les chanteuses de pied en cap, pour renforcer l’adresse des corps et des textes, tantôt plus serrés sur les duos de visages rayonnants et de voix fraternelles pour souligner combien cette mise en mouvement des corps est véritablement une expérience vécue et incarnée de la liberté. Ce sont d’ailleurs ces moments d’énergie qui paraissent réaliser le projet même de ce concert-image de Ni putes ni soumises, recueillant plus que les autres la participation et les applaudissements du public. En ce sens, ces plans expriment la liberté positive d’un slogan empli avant tout d’une double négativité, qui est aussi une double défense contre certains hommes.
 
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle


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