Paris 16e
 
Qu’apprenons-nous en regardant des séries ?
Depuis le 9 mars, M6 diffuse Paris 16e, une série de 80 épisodes de 22 minutes qui entend « surfer sur la vague de Plus belle la vie ». L’argument en est classique : « Ce célèbre quartier de Paris symbolise à lui seul le pouvoir de l’argent. Derrière les façades de ces immeubles luxueux vivent des familles riches, mais agitées par des passions dévorantes et des secrets inavouables… » Une occasion de nous interroger une fois de plus sur les caractéristiques des séries françaises.
© Jean Philippe Baltel/Calt Prod.
La question du jeu de l’acteur a été abordée ici, dans La télé à la loupe, à l’occasion de la diffusion de la série La vie est à nous ; celle du « bruit communicationnel » dans la transmission des informations narratives l’a été à l’occasion de Paris enquêtes criminelles ; enfin celle du rapport entre la psychologie des personnages et leur fonction au sein du récit l’a été à l’occasion de Scalp. Cette fois il sera question de la dimension didactique.

Même s’il reste des théoriciens et des spectateurs pour soutenir la thèse du pur divertissement et du spectacle qui ne fait rien d’autre que « changer les idées », la dimension didactique des fictions, seraient-elles les plus ouvertement distrayantes, est aujourd’hui une caractéristique admise. La « pulsion de distraction » (escapism) que sont censées entretenir les sociétés post-capitalistes chez leurs sujets, pour s’assurer qu’ils supportent la « cage de fer » qui les aliène, est devenue un cliché que les cultural studies ont contribué depuis la fin des années soixante à miner en montrant comment les spectateurs disposent des produits culturels qui leur sont offerts. L’une des façons de disposer de ces produits est d’en user comme d’un réservoir de connaissances.
© Jean Philippe Baltel/Calt Prod.
D’un côté de la chaîne énonciative, le « grand public » peut consommer les séries TV comme il le fait de la presse people, c’est-à-dire pour en tirer des renseignements sur la vie des puissants. En effet, loin d’être un reflet direct des sociétés qui les voient naître, les œuvres audiovisuelles sont d’abord le reflet des préoccupations et des valeurs de la communauté qui les fabrique, communauté qui dans le cas des séries TV se trouve au croisement de la « grande famille du spectacle » et des multinationales de la communication. Regarder une série, c’est alors savoir ce qui se passe dans la tête des puissants, ne serait-ce que l’idée qu’ils se font de ce qui pourrait plaire au « grand public ». À l’autre extrémité de la chaîne énonciative, celle du monde diégétique, nous pouvons avoir (pour utiliser une terminologie de Roger Odin) une lecture documentarisante des péripéties au lieu de la lecture fictivisante qu’elles suggèrent. Le paratexte de Paris 16e nous y invite, on l’a vu en introduction, en nous promettant l’accès à un monde qui existe mais que de hauts murs soustraient à notre regard. Comme le confirment livre après livre les Pinçon-Charlot, ce couple de sociologues français spécialisé dans l’étude de la haute bourgeoisie, il est très difficile pour le commun des mortels de pénétrer ce monde clos : la fiction est donc toute désignée pour le faire.

© Jean Philippe Baltel/Calt Prod.
Paris 16e se donne ainsi beaucoup de mal pour solliciter notre vision documentarisante : chaque épisode fourmille de plans de coupe sur des plaques de rues évoquant des loyers astronomiques et sur des façades chic. Mais il est bien difficile de croire que les scènes entre ces plans de coupe nous renseignent vraiment sur le monde de la grande bourgeoisie – en tout cas on n’y retrouve ni les tics de langage ni l’« hexis corporelle » (la façon de tenir son corps comme on tient son rang) que les Pinçon-Charlot ont décrit dans leurs travaux. Les décors mêmes font « commun » et pas très « seizième ». Quant aux intrigues sentimentales, elles pourraient avoir pour cadre n’importe quel arrondissement, sinon n’importe quel pays.

Est-ce à dire que l’on n’apprend rien ? Pas du tout. D’un côté, comme on l’a dit, Paris 16e nous renseigne sur ce que les personnes aux commandes des « unités de programmes » de M6 ont en tête lorsqu’elles pensent à une histoire et des dialogues susceptibles d’intéresser le « grand public ». De l’autre, de telles « séries de mœurs » posent des balises comportementales et idéologiques dans le monde réel ; elles proposent ainsi des normes, auxquelles auront à se mesurer les spectateurs au cours de leur vie – ne serait-ce qu’au cours d’une discussion à propos de leur qualité artistique, si ce n’est pas en vivant directement une situation proche de celles qu’ont vécu leurs personnages. Voir ces séries nous informe ainsi sur ce dont disposent leurs spectateurs.
 
 
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)


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