Faire l’artiste
Arte a diffusé le mardi 25 mars un documentaire résolument arty réalisé en 2008 par le photographe de mode Steven Sebring sur l’artiste polyvalente Patti Smith. L’occasion de réfléchir à la façon dont le champ de l’art se constitue et fabrique ses membres, une entreprise qui convoque entre autres le cinéma et la télévision. La forme de Patti Smith : Dream of Life présente certaines caractéristiques : un refus de la narration chronologique (les souvenirs comme les plans s’entrechoquent sur le modèle du « flux de conscience » cher à Virginia Woolf), un mélange de degrés d’iconicité (couleurs retravaillées, pellicule 16mm noir et blanc renvoyant à la Nouvelle Vague et au Free Cinema), des altérations irrégulières de la vitesse de défilement (par opposition au simple ralenti des clips et des retransmissions sportives), des ponctuations sous forme de couples fermeture au noir-ouverture au noir (typiques du « cinéma de la Modernité » et réutilisées comme telles par les cinéastes postmodernes comme Jim Jarmusch) et, enfin, des plans « sales » (flous, filés, tremblés). En toute logique, ce film a obtenu le Cinematography Award (que l’on pourrait traduire par « césar de l’image ») au festival de Sundance 2008, rendez-vous mondial du cinéma indépendant. Mais ces caractéristiques ne sont pas seulement le signe d’un travail de la forme étranger au cinéma commercial ; elles appartiennent aux canons audiovisuels du champ de l’art. Leur déploiement se justifie donc en vertu de l’adéquation entre le fond et la forme, puisque le sujet du film est une icône de l’art contemporain. Connue par le grand public comme une rockeuse, Patti Smith multiplie en effet les activités (poésie, peinture, photo...) et « gravite » depuis son adolescence dans les « mondes de l’art » au sens du sociologue Howard Becker. Elle a vécu avec le célèbre Robert Mapplethorpe, habité quand il était the place to be au Chelsea Hotel, compté au nombre de ses amis le gratin de la beat generation, et expose actuellement à la Fondation Cartier. Le principal intérêt du film tient dans ce qu’il illustre la « fabrication », par adoubements successifs, de l’artiste au sens romantique du terme. De l’extérieur, rien ne distinguait Patti des autres. Ses parents, dans leur petit pavillon, sont furieusement « normaux » ; sa vie même peut être résumée de façon tout ce qu’il y a de moins hype – Patti a un premier compagnon, qui meurt ; puis elle se marie, a deux enfants ; à nouveau l’aimé décède. De l’intérieur, cependant, ce n’est plus la même chose. Patti est habitée – c’est la notion de génie chère aux Romantiques, et il est amusant de la voir en quelque sorte « valider » cette notion en déposant des fleurs sur les tombes de William Blake et d’Arthur Rimbaud. Elle a la « touche de Midas » : qu’elle s’habille ou qu’elle lise un livre, c’est toujours parfaitement dans le vent – jamais une faute de goût, dans le sens où tous ses choix sont conformes à ceux que demande son « champ » sociologique, celui de la bohème internationale. Quand la caméra panote sur le désordre de son appartement, ce ne sont que disques de chanteurs indiscutables, livres d’auteurs culte et photos d’artistes à la pointe, c’est-à-dire marginaux pour le grand public mais incontournables pour les membres du champ. Le film souligne également un point important de cette genèse de l’« élite artiste » (comme dit Nathalie Heinich) : tout doit sembler y advenir sur un registre magique, non selon les logiques de réseau. C’est pourquoi l’élu lui-même ne doit pas être un wannabe, c’est-à-dire un Rastignac calculateur qui veut sa place au soleil dans les mondes de l’art. Il ne serait pas coopté si tel était le cas. Ainsi Patti se perçoit-elle en « travailleuse », en personne « comme tout le monde », et déclare-t-elle que « toutes les choses de la vie sont potentiellement belles » et qu’il suffit de les regarder comme telles (formule qui rappelle celles de Marcel Duchamp, John Cage, Joseph Beuys ou Andy Warhol, tous artistes ayant justement milité pour la non-séparation entre l’art et la vie alors même que leur propre carrière en radicalisait au contraire la séparation). Loin de cet aspect magique, la télévision participe plutôt de la « fabrication » de l’artiste par le biais du réseau, telle que Bourdieu la décrivit. Arte, en effet, n’a pas diffusé le film n’importe quand mais la veille de l’ouverture (et le soir même du « vernissage presse ») de l’exposition Patti Smith à la Fondation Cartier. Conformément à l’adage de Karl Krauss selon lequel les journalistes ressemblent à des « badauds qui s’agglutinent devant une vitrine », un extraordinaire mediablitz bombardait simultanément le public-cible : unes de journaux et de magazines, émissions spéciales, affiches, etc. En vertu de cette mécanique du réseau – d’où vient l’impossibilité de critiquer la « société du spectacle » à moins de produire de la critique-spectacle, c’est-à-dire un renforcement non critique – cette chronique même de Télédoc participe du mediablitz en question...
Laurent Jullier,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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