La philosophie et les « effets de prompteur » Comment proposer une émission de philosophie et non une émission sur la philosophie, c’est-à-dire comment trouver une parole libre qui évite les « effets de prompteur » ? Observons la tentative du nouveau magazine d’Arte, Philosophie, proposé le dimanche depuis le 19 octobre et animé par Raphaël Enthoven.
 D.R. |
Le philosophe Jacques Derrida expliquait qu’il souhaitait une émission sans coupe, sans montage, fondée sur l’improvisation de la conversation, tout en soulignant que, du fait de la pression de la « machinerie » (présence des caméras et des micros, temps de l’enregistrement...) et de la situation d’entretien (attente spécifique de l’interviewer, exposition publique...), on ne pouvait tout à fait échapper, sinon au prompteur lui-même, du moins à ce qu’il appelait des « effets de prompteur » : « Je lis sans lire des discours, des textes qui sont déjà dans ma tête, préétablis, j’ai peu de liberté d’invention. » (Cercle de minuit, avril 1996.) En télévision, le modèle du dialogue socratique, fondé sur la conversation longue et l’échange dialectique, où la pensée se fabrique à mesure, paraît donc à la fois désirable, et pourtant quasiment inatteignable : il s’agit, alors, de limiter le plus possible les « effets de prompteur ». On retrouve dans Philosophie le principe d’un flux long et continu et d’une absence de coupe. Même si le format télévisuel se fait sentir (c’est une émission de 26 minutes, quel que soit le sujet, ce qui est une durée standard aujourd’hui, selon la progression 13, 26, 52 minutes), et qu’on voit de temps en temps une horloge dans le plan, le choix a été fait de proposer un plan-séquence ininterrompu où l’on voit Raphaël Enthoven, venant de la rue, entrer dans une sorte de grand atelier artisanal désaffecté et dialoguer avec son invité, un (souvent jeune) spécialiste de la notion du jour (Pouvoir, Responsabilité, Corps...). Il ne s’agit donc pas de philosopher à en perdre haleine mais bien de s’inscrire dans une durée déterminée, au sein de laquelle on dispose d’une certaine marge pour évoquer la notion choisie. Les concepteurs de l’émission ont ainsi voulu éviter l’émission de plateau traditionnelle, où les interlocuteurs sont assis, pour proposer un déplacement dans l’espace de cet atelier, dans l’idée que parler en marchant favorise une certaine spontanéité. Peut-être cette déambulation allège-t-elle le poids de la « machinerie » ?
 D.R. |
Second principe, cette déambulation permet de passer devant de grandes affiches– des photographies souvent connues et récentes (pour questionner le rapport du pouvoir à sa représentation : Nicolas Sarkozy entrant à l’Élysée en short, Fidel Castro en jogging...) – ou de feuilleter des reproductions (comme un célèbre tableau de Louis XIV en majesté), comme si, au cours d’une promenade, un aspect du paysage entrait à son tour en dialogue avec la conversation, permettant une relance, une bifurcation. L’originalité du dispositif est certaine puisqu’elle permet de donner un sens voire une profondeur au caractère visuel de la télévision, mettant en quelque sorte « en perspective » la parole philosophique (d’où ce cadrage fréquent où l’on voit les deux interlocuteurs au premier plan et l’affiche dans le fond du plan). Le risque, qui n’est pas toujours évité, en particulier dans l’émission sur le Pouvoir, est d’inverser cette perspective et de tomber dans « l’analyse d’image » un peu sauvage, c’est-à-dire de se mettre à « décrypter » l’image, ce qui met souvent d’accord les deux interlocuteurs autour de quelques évidences. Le dispositif fonctionne bien, au contraire, lorsque l’image sert de point de départ, d’exemple d’un problème philosophique plus général qui fait l’objet d’un débat contradictoire entre les deux interlocuteurs, ce qui est le cas dans l’émission « Responsabilité » autour d’une fameuse photographie de torture d’un soldat irakien par des soldats américains dans la prison d’Abou Ghraib.
 D.R. |
Bien sûr, cette déambulation d’une image à l’autre est scénarisée, comme le sont les transitions parfois un peu forcées de l’animateur, au risque d’une sorte de glissando philosophique... Malgré le projet d’un dispositif de conversation philosophique, l’animateur sert surtout à faire parler l’invité et non véritablement à lui répondre... On peut trouver aussi que les citations de philosophes tombent parfois à la manière d’un name dropping.... Le fait de se trouver, juste au moment où l’on en parle, là où un livre attend d’être ouvert pour livrer quelques réflexions ajustées à l’état de la question pendant le dialogue paraît artificiel. Si l’on veut éviter de proposer, en effet, une émission sur la philosophie, il n’est pas simple de « tenir » une émission de télévision tout en voulant véritablement faire de la philosophie. La tentative est belle et l’envie souvent de continuer le dialogue sur le sujet du jour montre que Philosophie parvient à amorcer quelque chose comme une discussion philosophique télévisuelle portée par son plan-séquence mais, comme on le voit, « l’effet de prompteur » menace sous toutes ses formes... et prend comme à rebours le flux ouvert de la déambulation.
Une idée pourrait justement aider à prendre de la distance par rapport à ce dispositif : il s’agit de rendre disponible le debriefing entre Raphaël Enthoven et son invité sous la forme de « remords » de la conversation (ce dont on aurait aimé parler, ce qu’on a oublié de dire...), mais on le trouve seulement sur le site internet de l’émission, alors qu’il pourrait être intégré à l’émission, lui donnant une fonction plus dialectique encore, susceptible de faire rebondir le questionnement et de proposer une forme de réflexivité sur l’exercice philosophico-télévisuel. Cependant, à suivre le debriefing de l’émission sur le Pouvoir (« il aurait fallu... on aurait dû... »), on peut aussi le voir comme une façon de regretter de n’avoir pas suffisamment contrôlé la parole philosophique... au risque de la contradiction.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
|
|

|
© SCÉRÉN - CNDP Créé en octobre 2008
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|