Vertus et ambiguïtés de la double exposition
Le principe de chaque volet de « Psycho-fiction », sur France 5, est de faire jouer par des comédiens une situation problématique de la vie quotidienne selon un scénario écrit en collaboration avec un thérapeute, puis de les mettre dans la situation d’une consulation, au cours de laquelle nos comédiens improvisent leur thérapie. Par delà les vertus curatives de la réflexivité, il convient de s’interroger sur le statut d’une formule à la frontière de la télé-réalité. Appuyons-nous sur l’exemple du second volet de la série, « Couple en crise », diffusé mardi 20 mars.
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Après Christophe André et avant Serge Hefez et David Servan-Schreiber, Sylvie Angel, pédopsychiatre et psychanalyste, directrice du centre de thérapie familiale Monceau à Paris, est coauteur d’une des quatre fictions de la série. Le scénario, s’appuyant sur quelques-uns des cas qu’elle a rencontrés, est mis en scène par Éric Le Roch dans le volet intitulé « Couple en crise ». On y présente en alternance les commentaires de Sylvie Angel, quatre de ses entrevues avec le couple en crise et quelques saynètes tirées du quotidien : les tâches ménagères qui mangent le temps surtout depuis la naissance du bébé, la belle-mère qui ne sait pas rester à sa place, la vie sexuelle « quasi inexistante », la sensation toujours plus vive d’avoir pris le mauvais chemin ou, à tout le moins, d’avoir misé sur le mauvais cheval...
Dès que l’histoire commence, son caractère didactique est évident. Les éléments propres à la fiction s’y effacent au profit d’une volonté de donner une « image de synthèse » du couple en crise, c’est-à-dire d’agglomérer autour d’un binôme homme-femme les problèmes les plus réputés pour mener à la déliquescence du lien amoureux. De même les phrases que les comédiens prononcent condensent-elles les reproches les plus attendus : « Quand j’arrive, tonne le mari qui rentre du bureau, la maison est en bordel et toi t’es agressive. Et puis t’es toute en vrac, regarde-toi. Si tu crois que ça donne envie ! » « De toute façon je serai jamais assez bien pour toi !, réplique l’épouse surmenée. T’as qu’à aller voir ailleurs, hein, si ça te plaît pas ! »
Cependant ce côté caricatural, avec des archétypes qui prennent le pas sur les particularités des personnages, se justifie dans une perspective didactique : si l’on pose que le public suit la « psychofiction » parce qu’il est lui-même confronté aux problèmes dépeints, il est plus prudent de multiplier les chances qu’il a de s’y reconnaître. D’ailleurs, l’émission contient son propre mode d’emploi thérapeutique : c’est en observant un autre couple se disputer que les deux héros entament leur réconciliation...
La caractéristique formelle la plus frappante de ce « couple en crise » est ce qu’on pourrait appeler la double exposition :
– Il n’y a pas de hiatus entre ce que dit la personne et ce qu’elle pense. Tout ce qu’elle pense est dit. Elle s’expose entièrement, dans la tradition de la littérature, du théâtre et du cinéma « psychologiques ».
– Il n’y a pas de hiatus entre les événements et la monstration des événements, ou pour le dire avec le vocabulaire de l’analyse audiovisuelle, entre le champ et le cadre. Tout est là, tout est montré, exposé.
Cette caractéristique formelle découle naturellement du credo professionnel de Sylvie Angel, c’est-à-dire pour aller vite de la confiance qu’elle met dans les vertus curatives de la réflexivité. Se voir vivre, s’entendre parler, mettre en lumière ce qui était dans l’ombre – l’ombre du non-dit ou celle du refoulé, selon qu’on a des affinités avec la psychologie sociale ou la psychanalyse –, c’est pouvoir se corriger plus facilement, c’est déjà aller mieux. Car il faut se corriger : le couple c’est un « travail au quotidien », nous dira-t-elle à la fin, en guise de « morale de l’histoire »...
La mise en scène colle plus ou moins à ce credo réflexif. Pour ce qui est du cadrage, elle s’en éloigne car la caméra bouge au petit bonheur, sans cohérence : lents travellings descriptifs, caméra-épaule traquant sa proie et plans fixes se suivent comme si ces choix n’avaient d’incidence que sur l’agrément de vision, non sur le sens. Pour ce qui est de l’éclairage, en revanche, elle s’en rapproche. Ce sont en effet des dizaines de kilowatts qui tombent sur le plateau, exterminant la plus petite zone d’ombre. Rien de caché dans la tête des gens, rien de caché dans le cadre : fiat lux... Pour ce qui est de la scénographie, enfin, une étonnante idée domine les autres : les entretiens du couple avec la psychanalyste reproduisent le dispositif du talk-show télévisuel. Au lieu de bavarder dans le silence feutré d’un cabinet cosy, le trio est au centre d’une arène miroitante du type « plateau TV ». Light show, fauteuils inconfortables mais design, caméra tournoyante autour d’eux...
Cette idée est intéressante mais ambiguë. Faut-il y voir une invite à venir s’exposer devant les feux avides de la télé-réalité, dans ces cruels confessionnaux truffés de caméras, le regard d’autrui servant d’enzyme au re-mariage du couple disjoint ? Ou, au contraire, une proposition hostile à la télé-réalité, sachant que l’identification à des personnages joués par des comédiens a moins de chance de se teinter de voyeurisme obscène que la contemplation de « vraies gens » en larmes ?
Laurent Jullier,
Paris III-Sorbonne nouvelle
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