Relance de la parole scientifique
Chaque mercredi à 21 h 35, France 5 diffuse des « conférences-spectacles » données en public au Théâtre Mouffetard à Paris, par des scientifiques reconnus. D’où vient ce besoin de retrouver les planches ? Susciter l’émerveillement en redonnant un corps à la parole scientifique et au désir de savoir, au détriment peut-être cependant de l’étonnement critique.
 Catherine Dolto
© France 5 |
Cela commence comme une soirée diapo : le chercheur projette quelques images au fond de la scène sur un écran bordé d’un cadre en volume sur lequel on peut s’asseoir. Le conférencier est donc sur scène mais aussi sur le cadre, à la fois sur les bords de l’écran et face à un public. La puissance des images projetées serait donc ancrée et maîtrisée par l’espace du plateau théâtral, tandis qu’une personne responsable de « ses » images et de sa parole déambule en parlant devant les spectateurs assis au théâtre. On a pu être surpris du succès du « film d’Al Gore », An Inconvenient Truth (Une vérité qui dérange, 2006), ce documentaire de Davis Guggenheim qui accompagnait l’ancien vice-président lors de ses conférences sur le réchauffement de la planète, alors même que filmer un simple conférencier en train de parler devant une salle, avec courbes et schémas projetés à l’appui, paraissait une vieillerie dépassée. C’était sans doute mal mesurer l’attrait de la parole en plein exercice, portée par une conviction, tournée vers un public à « capter », là où, paradoxalement, le film monté à la manière de Michael Moore pourrait paraître aujourd’hui trop évidemment orienté, unidirectionnel, en un mot trop construit et surtout sans public. À la télévision, les dispositifs de talk-show ont probablement, pour leur part, transformé la conversation en un spectacle devant un public (de télévision), voire en une joute parfois, assujettissant l’« invité » et la parole elle-même à une place à la fois physique et sociale trop attendue, tout en donnant un rôle central au présentateur. Le dispositif de La recherche nous est contée met au contraire le conférencier au centre, acteur de son propre discours, assumant la responsabilité des images montrées dans l’écran, improvisant à moitié, face à une salle plusieurs fois aperçue, des personnes posant même quelques questions à la fin.
Il serait naïf d’opposer les « paillettes » télévisuelles à l’authenticité de la « présence » théâtrale dans la mesure où La recherche nous est contée est bien une émission de télévision et pour la télévision ; c’est un show mais constitué d’une matière différente de celle à laquelle les plateaux de talk-show nous ont habitués. Il s’agit tout d’abord d’un one-(wo)man-show, forme dont on remarque que la télévisualisation fonctionne très bien, comme le montrent les allers-retours permanents entre les salles de spectacle et les studios de télévision, en particulier dans le domaine des spectacles comiques. L’humour, de ce point de vue, n’est pas absent de l’émission, qui prend parfois la forme d’un stand up pédagogique et scientifique – le stand up, comme on sait, est ce type de spectacle où l’humoriste est « debout », c’est-à-dire tourné vers le public présent, en interaction permanente avec lui (Woody Allen à Broadway ou Guy Bedos l’ont beaucoup pratiqué par exemple). Lorsque Catherine Dolto se demande au début de l’émission qui lui est consacrée si elle va s’asseoir sur une chaise, devant un petit bureau, il y a là une question révélatrice qu’elle résout très vite en restant debout. Il s’agit en effet d’éviter la posture professorale pour préférer celle du témoin qui met en scène lui-même sa passion scientifique, sa conviction de chercheur. Et le bureau disparaît dans l’émission suivante.
Ce que permet à nouveau ce dispositif, c’est donc une adresse directe aux spectateurs, où, de façon plaisante, la curiosité scientifique prend corps, ce qui suppose un casting de scientifiques capables de « tenir une salle ». En ce sens, entre confession, démonstration didactique et présentation (de soi), l’émission est profondément télévisuelle. Elle propose d’ailleurs une sorte de nouvelle figure du cadre, inspirée à la fois du stand up et de l’homme-tronc du JT, qu’on pourrait appeler le « plan américain didactique », où la verticalité traditionnelle de ce type de plan est équilibrée par une forme d’horizontalité latérale donnant de l’air au corps du chercheur qui parle avec les mains et déambule de droite à gauche sur la scène. L’ethnopsychiatre Tobie Nathan excelle dans ce genre, transformant la conférence en défense et illustration de sa démarche, incarnant in situ son projet d’une ethnopsychiatrie ouverte sur la société contemporaine, plurielle et blogueuse. À en juger par les deux premières émissions, si la recherche nous est « contée », elle ne nous est donc pas « racontée » sous la forme d’un récit oral ou filmique, mais présentée sous forme d’un discours public, à mi-chemin entre le cours et le meeting, qui n’oublie pas de rendre hommage aux maîtres, compris sous la forme de grands portraits photo (les maîtres de Catherine Dolto ou Tobie Nathan, comme celui d’Al Gore), et vise plutôt un certain « émerveillement ».
C’est là, bien sûr, le petit risque du projet qui, visant à rendre vivante la science à travers ceux qui la font, transforme la conférence en plaidoyer pour telle ou telle doctrine ou posture scientifique. Ainsi, les questions posées à la fin ne débouchent pas sur une discussion scientifique, où pourraient s’échanger objections, expériences contradictoires et contre-arguments – ce qui serait peut-être une manière de montrer plus exactement la recherche à l’œuvre – mais sur une sorte de prolongement un peu prosélyte en faveur de la démarche du chercheur. En ce sens, l’émission s’inscrit bien dans la vogue actuelle des « conférences grand public » ou des « universités populaires » qui, si elles s’appuient sur la belle curiosité du public, visent parfois davantage à valoriser la Science, à proposer des « réponses » aux questions contemporaines, qu’à développer le questionnement et l’esprit de contradiction face à quelque discours scientifique que ce soit, dimension pourtant indispensable à l’exercice de l’ esprit scientifique lui-même, suivant le fameux « étonnement » à l’origine de toute recherche pour Aristote.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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