Droit d’inventaire Détectives de l’histoire
 
Mettre en scène le regard des historiens
Deux magazines de la télévision publique se proposent de « faire de l’histoire » : Droit d’inventaire, sur France 3 (présentée par Marie Drucker), et Détectives de l’histoire, sur France 5 (présentée par Laurent Joffrin). Avant même la question du contenu, se pose ici le problème de la « mise en scène » : de la collecte des informations à leur communication en passant par leur interprétation et leur confrontation à d’autres sources, la démarche de l’historien est-elle télégénique ? Examinons « l’habillage » de ces deux émissions.

© France 3
Droit d’inventaire se donne tout de suite à voir comme une entreprise de juxtaposition. Son générique, ainsi qu’annoncé par le titre, fait l’ inventaire du passé, dont les images se succèdent à toute vitesse : Hitler, Mao, Mai 68, Saturne V... Comme dans les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, nous ne pouvons nous empêcher de tracer entre elles des liens imaginaires. Nous formons ainsi des constellations au sens où l’entendait l’historien d’art Aby Warburg – des liens de conséquence, d’analogie ou d’antinomie, pour prendre les trois plus fréquents, nous apparaissent intuitivement entre les objets de l’inventaire.

Déplacer le travail de l’historien du côté de l’intuition esthétique n’est pas une mauvaise idée. Nous acceptons de bonne grâce qu’on nous suggère une conséquence entre les pavés lancés de Mai 68 et les seins nus des festivals hippy, une analogie entre le filmage en contre-plongée d’Adolf Hitler et de Mao Tsé-Toung, et une antinomie entre le sourire de Staline et la Lune. Mais de là à dire que ce genre d’intuitions va nous aider à saisir comment et pourquoi le monde se transforme... L’esthétique et l’histoire ne demandent pas les mêmes « preuves » aux objets qu’elles interrogent, et ne visent pas aux mêmes résultats. De surcroît, les images du générique de Droit d’inventaire se donnent à voir comme des images et pas des traces, parce qu’on y a inséré des sautes de bande artificielles, et qu’on y zoome de manière non pas à se rapprocher de Staline ou de Mao mais à se rapprocher de la matière des images, c’est-à-dire à exhiber les pixels dont elles sont faites.
Là encore, ce serait louable si le but de l’émission était d’interroger les images elles-mêmes comme mises en scène de l’histoire en train de se faire. Mais passé le générique le spectateur s’aperçoit que l’émission participe bien plus de la « société du spectacle » (pour citer un auteur qui lui aussi a joué des juxtapositions d’images, Guy Debord) qu’elle n’en interroge les outils. Sur un plateau inondé de lumière, avec une profondeur de champ totale et en décolleté plongeant (trois indices qui connotent la promesse de « tout voir ») Marie Drucker vend en permanence son propre magazine comme on vend une lessive, avec le vocabulaire idoine. L’émission porte sur de Gaulle : nous allons « enfin savoir la vérité » sur « le coup de com’ du 18 juin », l’œuvre d’un général « inconnu du grand public », et « voir pour la première fois que de Gaulle n’a pas hésité à jouer la carte du people avec sa jeune femme Yvonne », sans parler du « voyage-choc » au Québec. Dans ce passé réinterprété à la rassurante lumière des termes médiocratiques, voir et savoir reviennent sans cesse dans la bouche de la présentatrice comme des synonymes. En 1943, dès les premières lignes de son Apologie pour l’histoire, Marc Bloch fixait l’idéal de l’historien : « savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers » – ni les uns ni les autres ne sont visés ici.
 
© France 5 / Gilbert et Marinette
L’habillage de Détectives de l’histoire cadre mieux avec le dispositif méthodologique des historiens, car son générique met l’accent sur le flou et son plateau invite l’ ombre à l’envahir. Belle métaphore de la dimension constructiviste de l’histoire, qui consiste à tirer du néant, de l’oubli, de l’effacement ou de la décomposition, pour l’amener en lumière, ce qui n’y est pas (et notamment ce qui n’a pas été filmé, photographié, ni même vu par un observateur extérieur). Laurent Joffrin évolue ensuite dans un décor de série policière, passant de table en table où l’attendent des experts invités à le renseigner. On retrouve l’idée des images juxtaposées en constellation : elles constituent l’environnement de travail des membres de ce « commissariat de l’histoire ». Comme dans les romans de James Ellroy, punaiser au mur tout un tas de documents aide les enquêteurs à se « mettre dans la peau » des protagonistes de l’affaire... Des gens passent, pressés, portant des papiers ; la caméra bouge sans cesse, les cuts arrivent en rafale, comme s’il y avait urgence, comme s’il fallait découvrir où est cachée la bombe...

Après le modèle publicitaire de Droit d’inventaire, le modèle policier, donc. Pourquoi donc importer ces modèles, au lieu de se contenter du modèle de l’historien ? Tout simplement parce qu’ils sont télégéniques et que celui de l’historien, patient rat d’archives, discret décanteur de détails infimes qui produit d’énormes livres bourrés de notes, ne l’est absolument pas.
 
Laurent Jullier
Université Paris III-Sorbonne nouvelle



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