Reporters
 
Des journalistes motivés
Chaque mardi à 20 h 50, Canal+ diffuse deux épisodes de la série « Reporters ». Une série sur les journalistes qui, en nous plongeant dans l’univers mental de ces professionnels de l’information avec les questionnements qui leur sont propres, introduit de la « motivation » dans les personnages, renforçant ainsi la vraisemblance du récit.
 
© Canal+
Gérard Genette, dans un article devenu célèbre, « Vraisemblance et motivation » (in Communications, n° 11, 1968), avait bien souligné que, contre l’ arbitraire de tout récit, c’est la motivation des actions qui construit la vraisemblance. En effet, l’écrivain ou le scénariste peut écrire tout aussi bien « La marquise sortit à cinq heures… pour aller à Longchamp », que « La marquise sortit à cinq heures… pour retourner dans son lit ». Mais la première motivation, « sortir pour aller se promener », est plus attendue que la seconde. Si l’on précise en revanche « parce qu’elle était capricieuse », on fournit une motivation psychologique cohérente à la seconde. Cette motivation dépend des valeurs d’une époque, des codes liés à un genre ou de la logique propre au récit lui-même : ici, l’existence d’un personnage capricieux. La réussite de Reporters, série sur le monde professionnel des journalistes, repose sans doute sur l’efficacité et la justesse des motivations en jeu parce que Reporters est tout d’abord une série sur les journalistes, et non une série avec des journalistes.

En effet, le journaliste apparaît souvent comme un personnage dans les fictions et les séries, mais, à l’instar de Tintin, son métier est un prétexte, qui nous emmène généralement sur les voies bien balisées du film à énigme et du polar. Montrer, au contraire, les difficultés, la complexité et les passions professionnelles spécifiques en jeu dans le monde des journalistes aujourd’hui ouvre un éventail de questions et de situations qui a le double avantage de proposer des intrigues parfois nouvelles, comme par exemple le rachat d’un journal par une multinationale qui veut « rationaliser les coûts », et ses conséquences sur les choix rédactionnels. Mais surtout, des motivations inédites : c’est, par exemple, le fait d’avoir été un enfant adopté qui « explique » la passion d’un journaliste pour l’investigation, et le pousse à prendre des risques. Il n’est pas étonnant que la série soit produite par Capa Drama, filiale de l’agence de presse Capa, dirigée par Hervé Chabalier. On remarque de fait qu’un certain nombre d’histoires peuvent renvoyer à l’actualité plus ou moins récente : affaire Villemin, Clearstream, rachat de Libération par Édouard de Rothschild, prise en otage de Florence Aubenas, etc., sans pour autant chercher à traiter ces affaires en tant que telles. Par delà le clin d’œil, il s’agit plutôt de restituer un contexte contemporain du journalisme car ces affaires sont significatives en tant qu’elles mettent en jeu le journalisme lui-même, ses limites et ses enjeux.
D’où un souci constant de varier les types de journalisme, car c’est dans la matière professionnelle elle-même que la série trouve son meilleur matériau : presse écrite/télévision, investigation/fait divers/politique, vieux routier/nouvelle recrue sortie d’une école, enquêteur/éditorialiste… Du même coup, ce sont les types de sources d’informations possibles qui varient – homme de cabinet ministériel, croque-mort, témoin, gendarme, maffieux, autre journaliste…, qui sont comme les alter ego des journalistes. Loin des stéréotypes du reporter tout-terrain, de l’incorruptible, du justicier ou, au contraire, du « vendu » ou du loup qui hurle avec les loups, les journalistes sont ici aux prises avec leurs informateurs et jouent au chat et à la souris avec eux, soulignant qu’une information s’échange et ne se donne pas pour rien, sans éviter le risque de l’empathie ou de la manœuvre, et sans pour autant réduire l’information à un simple deal : on pense ici, sur cette question, au livre de Cyril Lemieux, Mauvaise presse. Plusieurs fois, en effet, la vocation journalistique est rappelée, mais sur un mode qui est plutôt celui du journalisme anglo-saxon (critique du pouvoir, people et investigation) que celui du journalisme français traditionnel (étude sociale et journalisme d’opinion) même si ces dimensions demeurent en arrière-fond. Les négociations entre la hiérarchie et les reporters montrent aussi la possible compatibilité de l’enquête et de la recherche de l’audience, loin d’une vision seulement caricaturale de la presse. Le coût humain du journalisme n’est pas évacué : un fait-diversier qui refuse de désigner coupable l’individu que tout un village accuse est symboliquement rejeté, mis au ban du groupe qui le chasse…
Parmi les motivations qui font la vraisemblance des intrigues, on trouve souvent les relations troubles, mimétiques, que les journalistes entretiennent avec leurs sources, tandis que les relations amoureuses entre journalistes qui font l’ordinaire de la feuilletonisation des séries sur un groupe professionnel de nos jours, sont plutôt au second plan. Les journalistes se colorent au contact de leurs informateurs, devenant journaliste-flic, journaliste-mondain, journaliste-espion… À la traditionnelle étude de milieu du polar se substitue le caméléonisme du journaliste. Le premier plan de la série n’est-il pas ce bras d’un journaliste infiltré chez des néo-nazis, en train d’être tatoué ? Signe que l’implication du journaliste dans le monde laisse des marques sur le journaliste lui-même… Car creuser la motivation, c’est creuser le personnage, ce que permet la série bien davantage que le film ou téléfilm unitaire. Au lieu de redoubler l’arbitraire du récit par un surcroît de « réalisme », qui retombe souvent dans les clichés du 20 heures, ou dans une forme d’actualisme trop sommaire, l’intérêt de Reporters est sans doute, plus en amont, de retrouver, à travers l’étude des tensions qui traversent le journalisme contemporain, de nouvelles motivations pour faire vivre la vraisemblance d’un récit fictionnel.
 
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle



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