Homo sapiens
 
La préhistoire-fiction ou la caverne inversée
Comment raconter la découverte de l’idée d’au-delà, de la sépulture, de la « grande chasse », de l’art, de la médecine, de l’agriculture, etc. ? Si nous disposons d’une histoire de pomme qui tombe sur Newton pour raconter la découverte de la gravitation, il faut, pour expliquer comment l’homme est devenu Sapiens, inventer les multiples histoires qui pourraient figurer ces étapes de l’intelligence humaine. C’est ce à quoi s’est attelé « Homo sapiens », version courte diffusée sur France 3 il y a trois semaines et version triple et longue diffusée à partir de cette semaine. Le docu-fiction repose sur le principe qu’il y a une zone commune à l’hypothèse scientifique et à la fiction, c’est le pouvoir de l’imagination qui s’incarne dans la possibilité de raconter une histoire. Quand l’imagination vient au secours de l’hypothèse scientifique... et satisfait notre amour de l’image en mouvement.
La rencontre de deux récits
Plus encore que l’historien qui cherche à s’en détacher, le préhistorien échafaude des hypothèses sous la forme de récits vraisemblables, dont le plus célèbre sans doute est l’ East Side Story d’Yves Coppens (qui permet comme on sait d’expliquer la séparation de l’homme et du singe en Afrique de l’Est). C’est dans le cadre dessiné par l’existence de certains éléments attestés par des fouilles, ou des traces comme les peintures pariétales que le préhistorien peut échafauder sa propre hypothèse, c’est-à-dire une façon de raconter l’évolution humaine. Or, la possibilité que ce récit soit contredit par un récit issu d’une hypothèse plus forte en fait une possible fiction.
© France 3 / Sylvain Legrand
Mais à la différence des fictions traditionnelles où elle est essentiellement logique (cohérence du récit), sociologique (cohérence du milieu représenté), morale (possibilité de certains actes dans certaines situations), etc., la vraisemblance est ici scientifique : étant donné les traces que nous avons et l’état de nos connaissances (c’est-à-dire de nos hypothèses préalables), « on peut imaginer que les choses se sont produites ainsi ». Inversement, on sait que la fiction est souvent un terrain d’expérimentation philosophique, sociale, politique, etc., comme le montrent les romans utopiques ou la science-fiction. La difficulté n’est donc pas la question de la vraisemblance des différentes histoires qui permettent d’expliquer l’évolution humaine retenues par les scénaristes, mais la capacité à figurer, à donner une représentation de ces « histoires-hypothèses » au niveau d’un microrécit qui concerne un petit groupe de personnages, sous la forme de petites saynètes, une évolution qui a souvent pris plusieurs centaines ou milliers d’années et concerné des milliers d’individus. Il s’agit donc d’un problème d’échelle.

Le progrès a un prénom
La solution trouvée par les concepteurs d’ Homo sapiens est intéressante : même si l’évolution a pris beaucoup plus de temps que ne le figure le microépisode scénarisé, on fait l’hypothèse d’un moment déclencheur. Comme dans la bande dessinée Rahan, qui était confrontée exactement à la même difficulté en racontant les voyages et découvertes d’ Homo sapiens à travers un seul héros, un hasard (par exemple la coïncidence entre la « résurrection » d’un être cher et la mort d’un animal, la rencontre de deux tribus qui utilisent des techniques différentes, la découverte d’un enfant sauvage élevé par une louve) permet à un individu de comprendre quelque chose (respectivement l’au-delà ou la migration de l’âme, la grande chasse ou la sépulture, la domestication des loups, etc.). Cet individu, qui a droit à un prénom dans le grand récit d’ Homo sapiens, fait donc faire un bond à l’intelligence humaine, tout en étant en quelque sorte lui-même, par son avance sur les autres, un représentant de l’humanité d’après. Sur le modèle de l’« Eurêka, j’ai trouvé », c’est une sorte de « prolepse » qui permet de figurer par un microrécit de rupture une évolution qui s’est déroulée sur une plus longue période.
© France 3 / Sylvain Legrand
Si cela fonctionne, c’est tout d’abord parce que ce procédé permet une certaine identification au personnage ; celle-ci aide à la compréhension de la découverte faite par Homo sapiens sur la base d’une certaine émotivité (en général, le personnage cherche à comprendre quelque chose alors qu’il est bouleversé, en colère, amoureux, etc.). Or cette émotivité est à la fois, bien sûr, un facteur de participation au récit pour le spectateur, mais également un moyen d’expliquer par des motivations tout à fait « vraisemblables » au plan scientifique la mise en œuvre de l’intelligence humaine et la recherche de solutions. La voix off permet alors de combler l’écart entre le microrécit et le macrorécit de l’évolution non seulement par des généralisations, mais aussi par des atténuations (« bien sûr cela ne s’est pas fait en un jour »), des mises en perspective (d’autres hypothèses existent), etc., en particulier dans la version longue qui fait intervenir régulièrement des scientifiques qui nous présentent des hypothèses parfois opposées de telle ou telle étape de l’évolution (comme la disparition de l’homme de Neandertal).

Nous, les Homo sapiens
À côté de ce procédé du personnage emblématique, une seconde forme permet de résoudre le problème d’échelle entre récits : l’insertion de ce personnage dans une tribu. Cela permet de tester ce que le découvreur apporte au groupe, et par extension aux Homo sapiens de son époque, dont ils sont une métonymie. Les concepteurs poussent la chose assez loin dans l’identification puisque, à plusieurs reprises, la voix off, qui est la plupart du temps empathique (la vie d’ Homo sapiens n’est pas reposante) et descriptive ou explicative, emploie le « nous » tantôt pour restituer le point de vue de la tribu face aux événements ou face au personnage découvreur, tantôt pour inclure le spectateur dans une sorte d’humanité commune « par delà nos différences » qui nous relie à nos ancêtres Sapiens (« notre famille »), pour mieux nous faire partager aujourd’hui une commune humanité avec les humains de tous les pays.
© France 3 / Sylvain Legrand
Ce discours bien intentionné s’accompagne, à différents moments, d’allers-retours fulgurants du microcosme au macrocosme (sur le modèle d’une célèbre publicité pour le roquefort), depuis les étoiles jusqu’aux petits groupes d’ Homo sapiens qui peuplent notre chère planète, qui sont aussi des sauts dans le temps. Le dernier saut, en navette spatiale, nous appelle à un nouvel élan puisque nous savons que notre Soleil – et donc « nous-mêmes », si l’on peut dire, en tant qu’espèce – est à terme condamné. S’ils évitent la voix off surplombante et trop didactique, ces « sauts de nous » ne sont pas toujours très crédibles, mais ils n’entachent pas le mécanisme de la vraisemblance docu-fictionnelle puisqu’on sent bien qu’ils sont comme des ajouts ou des commentaires. On ne sait pas toujours, en revanche, pour certaines saynètes, si le scénario brode à partir de données, ou si elles reposent uniquement sur l’imagination des scénaristes en l’absence de données. Par exemple, la rencontre entre une tribu de néandertaliens et des Homo sapiens aboutit à la naissance de la « grande chasse » : cette rencontre est-elle la condition de cette naissance, ou les scénaristes n’ont-ils fait que traiter deux problèmes en un, celui de la coexistence de ces deux formes d’humanité, et celui de la grande chasse ? À l’intérieur d’une hypothèse, ou à sa suite, il est parfois également difficile de représenter le degré d’incertitude correspondant à une simple conjecture aux moyens des mêmes individus ou de la même tribu puisque la simple représentation ou prolongation du récit entraîne une vraisemblance fictionnelle minimale, celle que commande l’adhésion aux personnages.

Les cavernes ou l’ancêtre du cinéma
Devant le défi que représente ce projet didactique et narratif, ces failles de l’incertitude et ces « sauts de nous » sont peu de chose, et l’on reste frappé par la capacité propre du récit audiovisuel à figurer en particulier l’hypothèse de la découverte de l’art des cavernes grâce au mouvement des torches sur les parois et à son pouvoir de susciter l’imagination de nos ancêtres qui y retrouvaient les antilopes et les bisons qu’ils venaient de croiser au dehors. Seule l’image en mouvement peut évidemment représenter cette hypothèse. Joli renversement du mythe de la caverne, qui, via les parois et le sentiment esthétique, propose une autre communion entre nous et nos ancêtres spectateurs.
 
 
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle


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