Mon modèle d’Amérique
La nouvelle série de Canal+, Scalp, a pour cadre l’« univers frénétique et implacable de la Bourse », comme le disent les responsables du département « fiction française » de la chaîne. La production est ambitieuse : recréation fidèle des années 1990, tournage en pellicule, scénario entremêlant les destins, acteurs en grand nombre... Cette ambition permet d’écarter le facteur qui décourage usuellement de comparer séries américaines et séries françaises, celui des moyens. À moyens à peu près égaux, donc, quelles différences subsistent ? Scalp raconte quelques mois de la vie d’Alex, une biologiste que le suicide de son golden-boy de mari conduit à changer de métier. Afin de rembourser les dettes colossales qu’il lui a laissées, elle décide d’entrer à son tour au Palais Brongniart et de marcher sur les traces du défunt, au risque d’être entraînée dans la même spirale infernale : addiction au risque et à l’argent, cocaïne, rythme de vie effréné, perte des repères moraux... Ni la narration ni le style n’ont quoi que ce soit à envier aux séries américaines qui font les beaux jours des télévisions du monde entier : coups de théâtre et péripéties haletantes, science éprouvée du cadrage, du montage, et de la prise de son. Est-ce à dire que nous sommes en présence d’une série « qualité américaine » ? Un préalable avant de comparer. Bien sûr la France n’a pas la taille des États-Unis, ni leurs années d’expérience et de concurrence en matière de séries TV. Toute comparaison est donc biaisée a priori. De surcroît, il n’arrive sur nos écrans que le dessus du panier des séries tournées en Amérique, où le système du tri préalable est beaucoup plus développé qu’en France. Ainsi que l’observe la sociologue Wendy Griswold dans Sociology of the Arts, le champ audiovisuel américain dessine un monde de coups d’essais, et près des deux tiers des producteurs n’ont fait dans toute leur vie qu’un film ou qu’un pilote de série : beaucoup de tentatives, beaucoup d’échecs, presque jamais de seconde chance. Toute comparaison entre les produits des deux pays est donc artificielle. Pour les besoins de l’exercice, néanmoins, fermons les yeux sur ces écarts « externes » (relatifs au mode de production) et concentrons-nous sur un écart « interne » (relatif à l’histoire racontée et à sa mise en forme). Il concerne l’ exemplarité des éléments du scénario, qui résulte de l’ambition didactique (ou peut-être simplement documentarisante) de la série. « Recréer les années-fric » et faire en sorte que « le spectateur comprenne au fur et à mesure l’univers boursier dans ses rouages les plus complexes », pour citer ses concepteurs, oblige le scénario à construire des personnages-types pris dans des situations typiques. À voir la façon dont ils se comportent, en effet, nous avons l’impression que les protagonistes du drame sont les stricts produits des pressions que la « cage de fer » du système capitaliste libéral (Max Weber) exerce sur eux. Cette impression est accentuée par le choix de dialogues qui « résument la situation ». Or, peut-être parce que l’on y voue un culte au self made man et au will power (le pouvoir de la volonté), l’Amérique produit des représentations de personnages aux individualités plus marquées, et dont le caractère ne tient pas d’abord dans un ajustement quelque peu béhavioriste aux contingences affectives et professionnelles de leur vie quotidienne. Le choix français entraîne une première conséquence quant à la mise en forme, c’est qu’il empêche les acteurs, et surtout les seconds rôles, de dire leurs répliques sur un ton naturel. Scalp n’est pas la seule série dans ce cas. Toute question de budget mise à part (même si l’argent sert aussi à recommencer les prises, donc à obtenir des acteurs de meilleures performances), c’est sans doute là que réside la plus grande différence entre une série américaine (en VO) et une série française : on « récite » bien plus dans la seconde que dans la première. Ce n’est pas que les comédiens français soient moins qualifiés, mais il est très difficile de dire sans chantonner une réplique écrite dans un style antinaturel (et qui est écrite ainsi non pour des raisons de distanciation, donc, mais parce qu’elle doit résumer clairement telle péripétie ou tel sentiment). La volonté de « faire typique » rejaillit aussi sur la bande-son : cette « série d’époque » exigeait « l’insertion de tubes emblématiques des années 90 : Queen, Tears for fears... » (citation des producteurs). Or cette bien-nommée fonction « emblématique » s’exerce au détriment de la fonction narrative, lorsqu’on sait que nombre de séries américaines, depuis une vingtaine d’années, utilisent les chansons pour affiner le portrait psychologique de leurs personnages. Les paroles (le cas le plus systématique à cet égard est sans doute celui de Grey’s anatomy) y servent en effet couramment de contrepoint ou de commentaire des situations vécues et des états d’âme. Bref, toutes les différences ne relèvent pas du carnet de chèques.
Laurent Jullier,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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