Le temps de peindre
Star portraits est diffusé sur France 5, le dimanche après-midi depuis le 30 mars dernier. Issue d’un format anglais du même nom, voici une jolie idée d’émission qui consiste à faire poser une célébrité devant trois peintres pendant une séance, puis à faire une visite aux peintres dans leur atelier au bout d’une semaine, avant, une autre semaine plus tard, de faire choisir à la célébrité, parmi les trois, son tableau préféré. Sous la forme d’un défi, il s’agit pour la caméra de saisir la création en train de se faire. Où l’on voit qu’il s’agit avant tout d’un problème de temporalité.
 Émission sur Ariane Ascaride
© France 5 / Christophe Fillieule |
Filmant Picasso au travail, y compris en utilisant une surface vitrée permettant de se situer de l’autre côté du tableau en train de se faire, Henri-Georges Clouzot réalisa un passionnant Mystère Picasso en 1955. On y voit l’inspiration du peintre transformer « à vue » un motif en un autre (des fleurs en poisson puis en coq, puis en visage…), suivant la piste que suggère un trait, une couleur, une direction. Le principe choisi par Clouzot était de coller le plus possible à la temporalité même de la création, en filmant le peintre à l’œuvre sans interruption, la seule contrainte acceptée par le cinéaste et le peintre étant la durée déterminée par la longueur de la pellicule. Star portraits adopte un parti différent, même pour la séance de pose initiale. Le travail des peintres est sans cesse interrompu par des interventions de la présentatrice qui cherche à faire parler tant le modèle, l’ancien mannequin et chanteuse Dani (dans l’émission du 6 avril), que les trois peintres professionnels, Joe Johnson, Philippe Maurice et Sébastien Lecca. Il s’agit d’évoquer la personnalité de chacun par de brefs échanges sur ce qui est en train de se passer (poser ou peindre un modèle). Il est bien sûr difficile aux uns et aux autres de mettre des mots sur la situation, on demeure dans une sorte d’exaltation de la puissance évocatrice du modèle, de sa présence, de son regard… La séance de pose est également entrecoupée par de courts sujets sur chacun (Dani en train d’enregistrer un album, la présentation de l’univers des trois peintres). Proposant peu de plans englobants, le temps de la séance est enfin segmenté en autant de scènes qu’il y a de protagonistes (chacun des peintres devant son chevalet, Dani qui pose) pour construire l’idée d’un théâtre des regards qui se rejouera, à l’envers, à la fin de l’émission puisque chaque peintre sera posté devant son tableau sous le regard de Dani qui doit choisir son tableau préféré.
 Émission sur Bruno Solo
© France 5 / Nathalie Guyon |
L’émission propose donc un déplacement de la création in progress vers l’interaction entre l’artiste et son modèle, dont il s’agirait de rendre compte par le jeu des regards et la parole. De Clouzot à Star portraits, on passe d’un rythme qui est celui d’une contemplation retrouvée par les moyens de la caméra (la contemplation circonscrite par le cadre du tableau se transforme en contemplation encadrée par le temps de la pellicule) à une sorte de reportage immobile sur l’art. On crée artificiellement pour l’émission une séance de pose pour voir « comment ça se passe ». Cette séance commentée et interrompue sans cesse (et la suite de l’émission a fortiori) s’inscrit en effet davantage dans le régime de l’information que dans celui de la contemplation esthétique. D’ailleurs, une ancienne présentatrice du journal de France 3, Laurence Piquet, joue ce rôle de reporter dans le monde de l’art, se mettant à la place d’un spectateur sans compétence particulière. La temporalité de l’émission impose également une fin à la séance de pose et une limite au temps accordé à chacun pour réaliser le tableau dans son atelier, comme si le temps du défi et le temps de l’urgence informative se mêlaient. Ainsi, si chaque tableau révèle une facette de l’identité de Dani, l’émission est l’occasion de faire connaître l’univers propre de chacun des peintres, qui sont visiblement choisis pour leurs différences, à la manière d’un reportage sur un nouvel artiste. Sébastien Lecca se rapproche de la peinture murale latino-américaine et du pop art, Philippe Maurice propose un portrait fondé sur la vibration expressive du visage (sur le mode des autoportraits de Rembrandt par exemple), Joe Johnson, lui, s’inspire davantage de la stylisation de l’avant-garde autrichienne (Klimt par exemple). Pour autant, la représentation du travail pictural ne disparaît pas : une fois posés le jeu des regards et la scénographie triangulaire (Dani à une pointe, les trois peintres alignés sur la ligne d’en face, la présentatrice se déplaçant d’un point à l’autre), de nombreux plans montrent la main en action, mais ils ne durent jamais plus de quelques secondes, comme s’il fallait éviter de s’attarder. Suivant la logique de l’émission, qui va de la toile blanche au lieu d’exposition en passant par l’atelier, il s’agit de figurer des étapes, de fixer des états de l’œuvre à venir. Cette décomposition suppose donc une capture du geste de l’artiste comme touche : s’attarder serait introduire un autre régime de temporalité déterminé par l’objet lui-même (le temps qu’il faut pour faire émerger une forme), qui ferait perdre le fil de cette sorte de reportage ludique sur l’art. La capture de la peinture comme geste de la main crée alors une sorte d’espace à combler entre ce petit fragment qui se modifie sous nos yeux et le tableau saisi dans son ensemble. La télévision nous propose donc ici une expérience sympathique et étrange qui est de glorifier la création picturale à travers sa capacité à fabriquer une image emblématique de la star invitée (et réciproquement), tout en nous faisant vivre le travail créatif lui-même sur un mode compatible avec le régime de l’information, qui est plutôt celui de la saisie sur le vif, du mouvement saisi par le croquis, c’est-à-dire, en définitive, du dessin.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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