Mettre en scène le rapport à l’art
Chaque samedi en fin d’après-midi sur France 3, une personnalité est invitée à réagir librement à une œuvre du Musée national d'art moderne, comme une respiration brève dans la grille des programmes. L’occasion, de revenir sur deux péchés mignons de la télévision : le « système "people" » et la perte provoquée par le montage de l’impression de réalité.
 Claudie Haigneré
© France 3 |
Ces rencontres entre une personnalité médiatique, people, et un tableau du Musée national d'art moderne confrontent deux positions, celle du visiteur qui parle et celle de la caméra.
La première se dédouble d’une façon caractéristique suivant qu’il s’agit de professions telles que journaliste ou enseignant, car la manière qu’on a de décoder l’information (ici : de recevoir le tableau) n’est pas forcément celle dont on la transmettra (ici : dont on va parler au téléspectateur). On peut être ému mais dire des banalités, soit que les mots fassent défaut, soit qu’on rechigne à se livrer... Le type d’œuvre, au demeurant, importe peu. Si quelqu’un, en guise de lecture, veut raconter une histoire, qu’il ait devant lui des taches de couleur ou des personnages ne compte guère.
Raconter est l’une des positions de lecture les plus fréquemment adoptées dans l’émission ; elle met en jeu trois sortes d’histoires :
– Celles que nous souffle le tableau, nous poussant à chercher de quelle situation narrative il est le mystérieux instantané. Édouard Baer se fait littéralement « un film » face à un Picabia qui montre deux jeunes femmes, en imaginant quel genre de relations elles entretiennent, puis en inventant un troisième personnage dissimulé : « Et qu’est-ce que peut bien leur dire le colonel Von Stüdel hors champ ? »
– Celles qui relatent la genèse du tableau, rapportés par les historiens d’art. Agnès Varda nous rappelle – l’œuvre s’y prête en effet – comment Yves Klein inventa les femmes-pinceaux de ses Anthropométries.
– Celles enfin, autobiographiques, qui retracent une précédente rencontre avec l’œuvre ou son auteur : Juliette Binoche se rappelant qu’aller voir des Bonnard quand elle jouait La Mouette lui « redonnait la pêche » ou Jane Birkin demandant un autographe à Francis Bacon un soir au restaurant.
Quant à l’attitude de transmission, elle dépend du rapport à la didaxie artistique qu’entretiennent les célébrités interrogées. Il y a ceux qui se posent en professeurs, comme Marek Halter qui aligne force clichés d’une véracité plus que discutable pour parler de Jackson Pollock. C’est ici que le « système people » trouve sa limite : un expert dirait des choses plus justes ou plus originales, mais il n’aurait ni la télégénie ni le sens de la formule du people... Il y a ceux qui refusent le « je », au risque de donner à penser que l’œuvre ne peut se lire que d’une seule façon : « on repère ici... » commence Jean Nouvel devant un César ; ou à l’inverse ceux qui se bornent à transcrire une impression personnelle : Charles Berling avouant « reconnaître quelque chose de lui » dans les éclaboussures d’un Pollock.
À cette variété de positions, le dispositif télé oppose un cadre unique. Arrivée de la célébrité devant le tableau, puis alternance de champs et de contrechamps entre son visage et le tableau. Un premier problème est posé par la sophistication de ces contrechamps : lents zooms avant, parfaits travellings latéraux exécutés au banc-titre, donnent l’impression d’appartenir à un autre espace-temps que celui de la rencontre qui nous est contée, alors que ces mêmes opérations passaient parfaitement dans la série Palettes car la voix off n’y était pas reliée à l’enregistrement d’une rencontre particulière. Un second problème apparaît avec l’obsession habituelle du timing, qui conduit les concepteurs de l’émission à profiter des champs-contrechamps pour pratiquer des ellipses. Or, problème familier aux monteurs-son de la radio, le ton change, le grain de la voix se modifie, au gré des raclements de gorge et des hésitations que le montage envoie sans pitié à la trappe. On a beau laisser un peu de silence entre deux phrases, il n’y en a jamais autant que dans la vie courante. Impossible alors, même au spectateur le plus distrait, de fermer l’oreille sur ces cuts importuns. Seule peut-être Anna Karina, bouleversée par une petite danseuse de Van Dongen, a eu l’heur de n’être pas trop hachée : c’est que ses respirations en disent long.
Ce double jeu de la fragmentation et du réassemblage en forme de supposé florilège artificialise une situation pourtant familière et légitime : que penser, que dire, devant un tableau ? Espérons que le spectateur passera outre l’« effet people » et la reconstruction audiovisuelle, pour oublier ce que la « culture légitime » a parfois d’intimidant, et pour se sentir convaincu d’appliquer à l’art contemporain l’adage du philosophe des sciences Paul Feyerabend : « Anything goes. » Tout va en effet, tout est bon à dire, le « sens officiel » n’existe pas. C’est en tout cas l’effet que produit l’émission lorsqu’on regarde à la suite, sur Internet, un grand nombre de ses numéros.
Laurent Jullier
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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