Téléscopie
 
Pour la mise en scène
Un nouveau magazine sur France 3 se propose de revenir chaque semaine sur une émission de télévision du passé. Son deuxième numéro était consacré le 7 mai 2009 à Cinq colonnes à la une. L’occasion pour le magazine de comparer mezza voce le traitement actuel de l’information à celui proposé par cette grande émission mythique. Et si l’information, contrairement à tout ce qui s’écrit de nos jours, avait besoin de « mise en scène »...
 
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Lorsque Samuel Étienne, le présentateur de Téléscopie, évoque Cinq colonnes à la une, il souligne nécessairement, pour avertir les spectateurs contemporains tout en valorisant l’émission ancienne, que le rythme des images, le temps donné à la parole, le soin pris à la réalisation, etc. n’ont rien à voir avec les conditions et les formes actuelles du reportage. En particulier, dit-il, pour les « journalistes reporters d’images » (JRI) des « chaînes d’information en continu », qui font tout eux-mêmes (tournage, interview, montage), là où Cinq colonnes avait instauré un duo inséparable et dialectique entre le journaliste-commentateur et le réalisateur. La leçon est, bien sûr, plus générale, on le devine, et l’on ne peut s’empêcher de l’appliquer tout de suite au magazine lui-même : une sorte de tic contemporain veut que le présentateur pivote régulièrement sur lui-même, changeant de caméra, pour, dit-on, « rythmer » la séquence, comme si nous ne pouvions supporter un plan fixe plus de dix secondes. Cette gratuité du changement de plan est bien, en effet, à l’opposé de la conception d’une image et d’un son qui portent un sens plein comme dans Cinq colonnes à la une et dans quelques autres émissions de l’époque.

C’est que Cinq colonnes propose une sorte de perspective nouvelle en 1959, celle d’une émission dont l’indépendance par rapport au pouvoir (dont la tutelle se fait sentir sur le journal télévisé) se mesure à la qualité de la mise en scène audiovisuelle. Images inédites, venant des quatre coins du monde, commentaire bien écrit et bien pensé, moments de silence, effets de clair-obscur... Le discours de l’émission sur la réalité culturelle et politique du monde se fait jour davantage à travers les agencements des images et des sons qu’à travers le propos en chaire d’un présentateur qui dominerait son sujet. Les « vous ne trouvez pas que... » de Desgraupes en interview sont emblématiques d’un puissant discours indirect (libre) qui serait passé dans les images. Ils montrent aussi que le discours de l’information se sait partiel, incertain, nécessairement circonstanciel voire personnel, ce qui rend la recherche de la vérité d’autant plus attachante quand on cherche ainsi à la partager. Cette recherche ne tombe pas de nulle part, on ne fait pas comme si elle n’avait pas d’origine, comme s’il n’y avait pas d’origine au désir de savoir, à la manière de l’injonction contemporaine à l’« objectivité »...
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Deux exemples dans Cinq colonnes à la une, qu’on retrouve dans Téléscopie, montrent comment ce tour donné à l’interview par Desgraupes (mais aussi Dumayet, davantage dans l’art de l’écoute) se retrouve dans la forme audiovisuelle. Un reportage sur une collection du tout jeune Yves Saint Laurent est ainsi fondé sur une bande-son étonnante faite de chuchotements anonymes, captés pendant que nous voyons le défilé des mannequins, et quelques regards échangés entre connaisseurs, proposant une gradation progressive du commentaire à distance à l’enthousiasme marqué, pour montrer que le couturier était « attendu au tournant », ce qui crée pendant le reportage un suspense efficace, authentique (Saint Laurent crispé puis détendu), jusqu’à la résolution finale en formes d’applaudissements. On voit aussi, lors d’un reportage sur les funérailles de Kennedy, comment le réalisateur a su saisir le jeu rapide des ombres glissant sur les marches d’un monument, en donnant aux corps épuisés des endeuillés une fugacité de fantômes qui contraste avec le rythme très lent de la solennité officielle, rythme repris par une alternance de visages isolés, pétris de chagrin, dans la foule. Capter le spectateur n’est pas une question de changement de plan à intervalles réguliers, mais bien un problème d’engagement de l’attention. Un engagement de l’attention dont le travail audiovisuel doit trouver la bonne traduction rythmique, non le contraire.

En un mot, le travail visuel et sonore ne s’efface pas, ne se cache pas derrière une transparence factuelle, il se manifeste au contraire comme un moyen de faire surgir le sens de l’événement, il accompagne cet événement, comme les commentaires accompagnent les images plutôt qu’ils ne les surplombent. Le spectateur ne se positionne pas ainsi seulement par rapport à l’événement auquel il accède, mais aussi par rapport au point de vue que le magazine lui propose. Une phrase dite par Samuel Étienne est alors révélatrice du malentendu que peut susciter aujourd’hui, à propos de l’information, la notion de « mise en scène » : à propos d’un reportage sur les harkis, le présentateur souligne que le sujet est « un peu mis en scène », sans doute en référence au montage de plusieurs courts témoignages enchaînés pour montrer l’attachement de ces engagés à leur nouvelle patrie, la France (même si un témoignage d’enfant, qui dit regretter « [s]on pays, l’Algérie », apporte une note discordante). Il est certain qu’un journaliste n’utiliserait plus aujourd’hui un tel procédé, qui fabrique aussi évidemment le sens, mais vouloir éliminer cette manifestation explicite du geste du journaliste et/ou du réalisateur, c’est (vouloir) oublier que toute scénographie, tout plan conservé au montage, tout son associé à une image, etc. relèvent de la « mise en scène ». À ce sens pauvre, réducteur, de « mis en scène », il faut sans doute préférer une information qui expose les moyens de sa propre fabrication, qui se donne comme dramaturgie, c’est-à-dire, comme dans Cinq colonnes, qui exprime sa position par rapport au monde filmé et écouté.
 
 
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle


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