Les trois dimensions du montage documentaire
Dans Ténors du barreau, diffusé jeudi 8 janvier dernier sur France 2, Olivier Pighetti a suivi dans leur vie quotidienne, plusieurs mois durant, trois avocats renommés : Gilbert Collard, Édouard Martial et Éric Dupont Moretti. Le résultat pose la question, courante dans le genre documentaire, de l’accès aux événements par le biais d’un « réel monté ».
 D.R. |
Passons rapidement sur les problèmes d’ordre déontologique, à commencer par la présence à l’écran du visage des accusés. Les tribunaux ont certes donné leur accord à la présence des caméras mais eux, les accusés, ont-ils eu leur mot à dire ? Quel bénéfice pourra bien leur apporter cette présence, et ne risque-t-elle pas de nuire à leur réinsertion, lorsqu’ils rencontreront des spectateurs de l’émission bénéficiant d’une bonne mémoire visuelle ? Entraînant un autre problème déontologique, Olivier Pighetti regrette à haute voix que les médias ne s’intéressent qu’aux stars : aussi montre-t-il les journalistes se précipitant tous, à la sortie du tribunal, sur le célèbre Gilbert Collard, snobant les autres avocats ses collègues alors qu’ils en savent autant que lui sur le procès en cours – or nous sommes en train de suivre un documentaire sur... Gilbert Collard ! Ce choix vérifie une fois de plus l’adage de Karl Krauss, qu’aime à répéter Jacques Bouveresse, selon lequel les journalistes sont comme les badauds qui s’agglutinent autour d’une vitrine : s’il y a du monde c’est sans doute qu’il y a quelque chose à voir, alors vite, allons-y nous aussi.
 D.R. |
Ténors du barreau, il est vrai, relève moins de la fenêtre ouverte sur un monde secret (les grands avocats des cours d’assise), que du produit de l’interaction entre un journaliste friand d’images-choc et des individus acceptant de se laisser filmer (pour des raisons qui nous seront comme d’habitude cachées). Tout le travail de « réécriture audiovisuelle du réel » est allé dans cette direction, notamment dans sa dernière étape, celle de la postproduction – appelée « montage » dans le titre de cette chronique, le mot étant moins à comprendre au sens audiovisuel technique usuel qu’au sens large (« monter une affaire », par exemple). Le montage, dans ce sens large, peut se déployer selon trois dimensions : horizontale (la succession des événements), verticale (la coïncidence des événements) et, si l’on veut, en profondeur (l’habillage des événements). La succession des événements Le temps des plaidoiries et des voyages, d’hôtels en prétoires et de prisons en aéroports, est linéaire. Mais, comme la plupart des documentaires et des films de fiction, Ténors du barreau hache l’événement et n’en garde que des morceaux disposés en florilège. Chaque fois qu’un plan est coupé, donc, le spectateur se demande pourquoi : problème technique ? Propos gênants ? Événement trop banal pour être retenu ? Quelquefois il a la réponse (quand un préposé ferme la porte au nez de la caméra, par exemple), mais la plupart du temps il voudrait savoir ce qui serait arrivé si la caméra avait continué. Il n’a pas, cependant, le loisir de trop réfléchir, car c’est la sempiternelle voix over surplombante (voir ci-dessous) qui assure l’impression de linéarité de ce florilège d’instants choisis. La coïncidence des événements Non seulement plusieurs procès peuvent avoir lieu en même temps, mais si l’on écarte cette éventualité, des microévénements simultanés ne cessent d’advenir dans la salle d’un unique tribunal. Que fait l’accusé pendant que l’avocat général parle ? Ou la présidente pendant que l’avocat plaide ? La caméra ne peut pas tout montrer. Ténors du barreau use d’une astuce technique qui a longtemps été interdite dans les retransmissions télévisées des débats pour la présidentielle française, c’est le plan de coupe. Le problème – qui ne se posait pas dans un débat en direct – est qu’on n’est jamais sûr que le plan de coupe (bande-image) coïncide avec ce que l’on entend (bande-son). Pendant une plaidoirie lors du procès d’un homme coupable d’un double meurtre, en Corse, le documentaire montre ainsi l’avocat général produire une moue dubitative, tandis qu’un autre avocat de la partie civile se cure le nez, l’air de s’ennuyer à mourir : mais cette moue et cette indifférence relâchée correspondent-elles à cette plaidoirie, ou bien ont-elles été montées là comme « images à charge », captées au vol à d’autres moments du procès ? L’habillage des événements
 D.R. |
Le quotidien des trois « ténors du barreau » est habillé de mots et de notes. Omniprésente, assez ridicule dans la mesure où son intonation à la fois chantante et assurée est exactement celle que parodie Groland chaque dimanche dans ses faux reportages, la voix over ne cesse de prendre parti. On a affaire à un documentaire subjectif, et l’auteur « a ses têtes ». Il assène : « Gilbert Collard se défend de courtiser la presse, mais il est sur tous les coups médiatiques... » « Gilbert Collard est un roublard des médias... » Impossible dès lors de se faire sa propre opinion du susdit. À ceci s’ajoute un montage musical d’obédience postmoderne, morceaux de Philip Glass, Yann Tiersen et René Aubry qui tous ou presque ont déjà servi au cinéma et déréalisent les plaidoiries en leur donnant un cachet « téléfilm ». L’art du documentaire consiste à jouer avec ces trois dimensions de manière à « mentir-vrai », c’est-à-dire à reconstruire par montage une représentation qui donne la sensation d’« y être » ; mais parfois, force est de constater que le montage est si voyant qu’il masque l’événement.
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)
|
|

|
© SCÉRÉN - CNDP Créé en janvier 2009
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|