Dialectique à tous les étages
Le 24 avril, Arte diffusait « The Deal », téléfilm que le cinéaste anglais Stephen Frears a consacré en 2003 aux luttes internes du Parti travailliste du Royaume-Uni. L’intrigue est centrée sur le duel fratricide qui opposa Tony Blair à Gordon Brown. Le cinéaste a joué la carte dialectique pour la mettre en scène, en prenant parfois le risque de la systématicité.
Le duel qui nous est raconté et qui se clôt sur un deal (un accord), met aux prises deux hommes qui pourraient être proches, car ils appartiennent au même parti et accèdent ensemble à la députation, mais que tout oppose hors cette carte aux mêmes couleurs. Gordon Brown est un Écossais au verbe haut, sincère, passionné, qui ne soucie pas de son apparence et préfère bûcher des dossiers pour lutter contre les inégalités sociales. « Son image laisse à désirer », remarquent les conseillers en communication. Il aime les nourritures solides, postillonne d’abondance lorsqu’il parle à la Chambre. Tony Blair quant à lui est « écossais sur le papier ». Il a fréquenté des collèges chic, glisse parfois dans son anglais une expression américaine, et s’accommode de la nourriture chichiteuse des restaurants à la mode parce qu’il peut y adresser des sourires aux puissants présentateurs des JT. Bien sûr, il a sa carte du Parti mais « ce n’est pas parce qu’on naît dans une écurie qu’on est un cheval ».
Dans The Deal, Stephen Frears a moins montré les ressemblances entre les deux hommes que les oppositions, et ce choix de présenter des couples de contraires semble avoir présidé à l’ensemble de la mise en forme du film, dans toutes ses dimensions, à commencer par l’histoire :
– Choix du cadre des événements : les coulisses d’un côté et ses discussions dans des cabinets feutrés, des bureaux, des cuisines familiales ; la scène de l’autre, avec le parlement, les studios de TV, les meetings.
– Choix des registres connotatifs des événements : le grandiose pour l’un, les grands discours, l’accession au pouvoir ; le trivial au contraire pour l’autre, des chaussettes trop voyantes, le passage au maquillage avant une intervention TV...
– Choix de l’orientation temporelle des protagonistes : Brown fait souvent référence au passé, la tradition, les chefs historiques, les promesses faites, tandis que Blair est tourné vers l’avenir. Il fait des plans. Un soir, on le voit gratter rêveusement une Fender Stratocaster de rocker affalé dans un canapé...
– Choix des actions : Brown est souvent montré en train de produire des objets matériels (des discours, des articles...), ce qui connote la société industrielle, tandis que Blair apparaît souvent en train de voyager, de s’occuper de son look ou de faire des remarques métadiscursives (du discours sur le discours), ce qui connote la société de l’information-communication postmoderne.
Les contraires se retrouvent également dans la manière de raconter l’histoire :
– Narration non chronologique afin de produire un jeu dialectique entre présent et passé. Brown se souvient en effet sans cesse du passé, lequel surgit à l’occasion de flashes-back délimités par des couples de fondus au noir et dramatisés par les cloches de Big Ben.
– Petite profondeur de champ de manière à introduire une opposition entre un premier plan net et un arrière-plan flou, ou l’inverse.
– Opposition entre les plans fixes des discussions formelles et les plans à la steadicam des discussions informelles, off the record, où les certitudes fluctuent au rythme du tangage du cadre.
– Contrepoint musical, les vents esquissant une ritournelle ironique sur un tapis de cordes au ton fort sérieux.
Ce déferlement dialectique, c’est le moment de le dire en termes marxistes, finit par illustrer l’adage selon lequel « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience » (Karl Marx, préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, 1859). Ainsi le très smart Tony Blair triomphe-t-il parce qu’il sait s’adapter (to fit, verbe-clé de la théorie de l’évolution de Darwin, allusion logique là aussi, car ce n’est pas par hasard que Marx envoya un exemplaire du Capital à Darwin), au nez et à la barbe de quelqu’un d’inflexible, qui a sa conscience et ses principes pour premiers guides. Il en ressort une vision très sombre de la politique, où seul celui qui plaît a une chance de se retrouver aux rênes des gouvernements, tandis que celui qu’une foi sincère anime est relégué dans l’ombre.
Mais la « dialectique à tous les étages » selon Stephen Frears a ses limites : à vouloir tout opposer, on se retrouve à distribuer des bons et des mauvais points, puis – car l’équité n’est pas aisée en la matière, si tant est qu’elle ait constitué le but – à prendre parti. Or la réalité est bien plus complexe : peut-être Blair n’est-il pas à ce point un dandy arriviste, ni Brown un bûcheur super-compétent. Un bref recours à la dérision – le film affiche en exergue une citation sur la « vérité relative des faits rapportés » tirée d’un film hollywoodien (Butch Cassidy et le Kid) – ne peut dissimuler ce goût immodéré pour les systèmes d’opposition conceptuelle. Frears semble fustiger le talent de Blair à provoquer la sympathie, c’est-à-dire en politique l’adhésion, mais ne manifeste-t-il pas, de son côté, la même habileté ?
Laurent Jullier, Paris III-Sorbonne nouvelle
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