La série télé comme art du « type »
Chaque jour de la semaine, les passagers d’un train de banlieue entament une « conversation télé » et échangent quelques propos de « café du commerce » à partir des nouvelles de la veille. C’est sur Canal+, à 18 h 40 : huit minutes qui renvoient aux spectateurs une image de leur propre usage des médias. Manière peut-être aussi de nous rappeler que, malgré l’éclatement de l’audience en autant de foyers domestiques, nous demeurons des concitoyens via les médias.
Prenons un jour au hasard : une directrice des ressources humaines, un quincaillier, un patron de PME, une étudiante, un adjoint administratif, une organisatrice de mariage et une anthropologue discutent de la mort du Pape et du mariage de Charles et Camilla. Les uns et les autres sont amenés à discuter de leur relation au christianisme ou des rapports entre sexe et amour. Un sociologue, Dominique Boullier, a enquêté sur ce qu’il appelle « la conversation télé », cette forme de rebond sur les événements de la veille qui permet, en particulier sur le lieu de travail (par exemple à la cafétéria), de « faire la conversation », de nouer des relations ou de réaffirmer des convictions. Canal+ en a fait ici une série quotidienne.
La prouesse des auteurs du Train est de transformer les nouvelles du jour en saynètes fictionnelles dès le lendemain, y compris en respectant le week-end, de telle sorte que la série colle véritablement au monde vécu par les téléspectateurs (et les acteurs). Le programme qui suit la série est d’ailleurs un programme d’actualité, Le Grand Journal, qui comporte une séquence d’information en son sein, et une amorce des Guignols, façon de boucler la boucle, de la fiction à l’actualité en passant par les chansonniers. L’originalité du programme est de viser une certaine représentativité des courants et clivages de la société française (principalement de sa population active), autant que peut le permettre le faible nombre de personnages, sans tomber dans la caricature : s’il n’est pas surprenant que l’étudiante soit proche des écologistes (selon une certaine représentation des étudiants, qui correspond aussi à une meilleure audience des Verts dans cette catégorie), le « beur » est un jeune patron de PME, membre de l’UMP, et le petit commerçant communiste. La difficulté est de jouer précisément sur un nécessaire typage qui permet de faire exister les personnages, mais aussi d’identifier rapidement des positionnements sociaux et politiques. Surimpression du quotidien, la série doit donc parvenir à un certain art du « type » qui lui permette d’allier une certaine efficacité mimétique de la reconnaissance des personnages et des conversations ordinaires (la mimesis est la représentation d’un monde à travers la fiction ou la forme que prend l’imitation plus ou moins réaliste de notre monde). Et cela sans tomber dans une double stéréotypie qui enlèverait toute surprise à la série, le personnage devenant une caricature d’un courant d’opinion ou d’une catégorie socioprofessionnelle elle-même caricaturée.
Pour tenter ce pari, les auteurs ont pensé à installer les personnages dans un train de banlieue, un des rares lieux en effet, avec certains bistrots à l’heure du déjeuner, où se retrouve encore aujourd’hui une certaine mixité sociale (plus encore que dans une cafétéria d’entreprise). Ces allers-retours pendulaires domicile-travail par les transports en commun sont aussi une pratique très répandue dans la population des téléspectateurs, qui allument peut-être leur télévision en rentrant chez eux précisément un peu avant 19 heures, ce qui facilite là encore l’identification, comme si l’objectif du programme était qu’une phrase entendue dans le train du retour devait pouvoir se retrouver quelques minutes plus tard dans la bouche d’un acteur. Le train de banlieue est aussi un lieu où les voyageurs lisent la presse du jour, ce qui ancre l’actualité dans la pratique des personnages et permet d’amorcer un échange ou de passer de façon fluide d’un sujet à l’autre, comme on le fait dans la conversation ordinaire. La durée de l’épisode permet de concentrer en un trajet et quelques ellipses, de façon vraisemblable, l’essentiel de trois ou quatre sujets de conversation, en évitant à la fois de trop approfondir (ce genre de conversation reste souvent en surface pour ne pas aller au delà d’un désaccord poli) ou d’ennuyer le spectateur (les conversations ordinaires connaissent des creux). Associées à une certaine feuilletonnisation des relations entre personnages (comme des voyageurs qui poursuivent une conversation d’un jour sur l’autre), les déambulations du couloir à telle ou telle place, ou d’un siège vers le distributeur de boissons près des portes, et les compositions et recompositions au sein du groupe (sur le modèle de la sitcom) permettent les apartés, les confidences ou les alliances. Elles procurent une certaine aération et segmentation des huit minutes sur fond d’une grande continuité : quelques mots échangés entre le jeune adjoint administratif et le patron de PME rappellent au spectateur que ce dernier a aidé le premier à tromper sa petite amie ; puis on retrouve le jeune adjoint qui se moque des relations sexuelles de Charles et Camilla, s’opposant en cela au quincaillier et à la DRH plus sensibles à cette amour de quinquagénaires ; peu après, ces derniers seront en revanche en désaccord sur la religion, etc.
L’hypothèse en somme des concepteurs est que la situation ait suffisamment de vraisemblance pour que le caractère évidemment artificiel de la reconstitution soit considéré comme une passerelle vers une identification au « type » plutôt qu’au personnage proprement dit (le générique sépare le nom des comédiens de celui des personnages et présente en revanche en même temps le corps de l’acteur, le prénom et la profession du personnage). Chaque spectateur, en fonction de ses propres ancrages (professionnel, familial, culturel, générationnel...) et de ses convictions, s’identifiera (de façon d’ailleurs fluctuante) à tel personnage censé le représenter du fait de ses opinions, de sa profession, etc. On peut même penser que le spectateur peut attendre en quelque sorte de voir si le ou les personnages qui lui sont sympathiques vont « penser comme lui », c’est-à-dire la même chose à propos des mêmes événements du jour, quitte à protester en son for intérieur, le cas échéant, contre la représentation que la télévision donnera de ses valeurs, de son métier, etc., ou se réjouira de voir telle opinion qu’il partage valorisée, telle autre qu’il combat mise à mal. Ainsi dans l’épisode du lundi 11 avril, le quincaillier communiste est allé exceptionnellement (du fait de la mort du Pape) à la messe le dimanche avec sa compagne qui est croyante, mais il hésite à se faire baptiser comme elle le lui demande. Ses atermoiements et son récit dégoûté du moment de partage rituel avec sa voisine d’église le rendent ridicule et laissent entendre que ce communiste est bien peu fraternel : prendra-t-on cela au niveau du personnage ou du « type » représenté ? Le même épisode propose une critique de la langue de bois abracadrabrante du marketing à travers un personnage de passage, mais la jeune femme qui incarne cette « responsable produit » n’est pas antipathique (elle change souvent d’emploi et a des problèmes sentimentaux qui la conduisent à impliquer malgré lui le patron beur pour sauver la face). Tout l’art de cette série du quotidien réside dans cette ambiguïté : elle s’appuie sur nos représentations, elle en propose une sorte de « test » en temps réel, rendant plus explicite ce jeu plus ou moins quotidien par lequel l’actualité renforce ou interroge nos convictions et nos positions, et en même temps, dans ce moment où nous les mobilisons, elle en pointe l’éventuel caractère caricatural parce que nous les avons mobilisées contre ou avec un personnage. Par là, ce ne sont pas seulement des « types » qui nous font réagir, c’est le processus même de typage au cœur de notre relation à nos concitoyens qui est mise en jeu avec astuce par Le Train.
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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