La nostalgie de la vérité « Jusqu’à quel point les images peuvent-elles décider du sort d’une guerre ? Patrick Barbéris revient sur le tournant de la guerre du Viêtnam, l’offensive du Têt, et sur son traitement médiatique dans un documentaire choc. » Diffusé sur Arte le 4 octobre 2008, Viêtnam, la trahison des médias évoque un temps où le téléspectateur avait non seulement « l’impression d’y être », mais aussi le sentiment qu’on lui disait la vérité sur la guerre. Le documentaire de Patrick Barbéris vaut non seulement mieux que l’étiquette de « documentaire choc » dont l’affuble le dossier de presse d’Arte, mais aussi mieux que son titre, qui présuppose que les médias américains avaient conclu un pacte (avec l’armée ? les téléspectateurs ?) avant de partir couvrir le conflit vietnamien. Il se concentre sur l’offensive du Têt, qui débuta le 31 janvier 1968 lorsque 80 000 soldats du Viêt-cong et de l’Armée populaire tentèrent de conquérir les principales villes du pays en appelant la population à se soulever. Les trois points stratégiques vus en détails, à l’aide d’images d’archives et d’interviews de protagonistes, sont la base aérienne de Khe Sanh, la ville de Huê, et la capitale Saigon. Le documentaire entend montrer, pour détourner une formule du sémiologue Christian Metz, la différence entre le su et le vu, le premier désignant ici le strict point de vue militaire (les renseignements ; ce qui est su par l’état-major) et le second le point de vue des téléspectateurs américains de l’époque (ce qui est vu chaque soir au vingt heures). En effet, bien que côté su l’offensive du Têt se soldât par un échec (Khe Sanh ne tomba pas, aucune des villes assaillies ne s’insurgea et les pertes du Viêt-cong furent au bas mot cinquante fois supérieures à celles des Américains), côté vu elle occasionna un renversement de l’opinion américaine à cause de sa couverture médiatique (« les téléspectateurs américains eurent [alors] le sentiment que leurs troupes participaient à une guerre civile qui ne les concernaient pas », comme dit la voix off). Cinq ans plus tard les GI’s se retiraient. Plusieurs raisons sont avancées par Patrick Barbéris pour expliquer cette particularité à peu près unique dans l’histoire des médias, du moins à l’échelle d’une guerre entière. La première tient à la particularité des combats au Viêtnam : l’« ennemi » (du point de vue américain) était invisible. Il l’était pour les soldats, et donc pour les reporters qui les accompagnaient – résultat, les seuls « ennemis » montrés le furent sous forme de cadavres. De cette invisibilité découlèrent aussi en partie les hésitations des soldats interviewés (hésitations aggravées bien entendu par leur déracinement géographique, culturel et linguistique) : à l’image ils ne savent pas, ils ne sont certains de rien ; tout ce qui leur importe c’est de sauver leur peau avant de retourner au pays reprendre leur vie d’avant (il s’agissait en majorité d’appelés). Ils étaient perdus, dans tous les sens du terme (c’est pourquoi d’ailleurs le film de Stanley Kubrick Full Metal Jacket montre une patrouille qui se perd, au sens propre, suite à la mauvaise lecture d’une carte). Une autre raison possible de la particularité de la couverture médiatique de l’offensive du Têt est le fait qu’elle toucha Saigon, la ville même dont les hôtels abritaient les journalistes américains. « J’ai été rattrapé par la guerre », dit un reporter hébété au micro, en 1968, assis au bord d’un trottoir de la capitale, cependant qu’un infirmier militaire soigne sa jambe ensanglantée. Aujourd’hui, de l’avis même des généraux américains retraités interrogés dans le film, l’« ennemi » savait très bien ce qu’il faisait, et cherchait à manipuler l’opinion américaine par médias interposés plus qu’à remporter des victoires militaires sur place. Le maintien d’un pont aérien entre la base de Khe Sanh et le reste du pays, par exemple, appuie cette thèse : 6 000 Marines y tenaient tête aux 20 000 soldats qui les encerclaient, mais le pont permettait aux journalistes de venir couvrir l’événement. La thèse semble cependant bien légère : comment le Viêt-cong aurait-il pu prévoir que la télévision américaine ne choisirait pas de soutenir l’effort de guerre ? Ou bien que l’assaut de l’ambassade américaine de Saigon par une brochette de jeunes gens suicidaires ne provoquerait pas de sursaut nationaliste aux États-Unis ? En réalité, ce qui laisse pantois dans les images d’archives que montre ce documentaire, c’est la liberté extraordinaire avec laquelle les reporters filment des choses terribles et celle avec laquelle, symétriquement, les soldats parlent de leur peur et de leur incompréhension. Cette symétrie, nous apprennent les « anciens » interrogés pour l’occasion, était un « pacte implicite » passé entre reporters et soldats : vous pouvez filmer tout ce que vous voulez, nous vous aiderons et vous protégerons, à condition que vous alliez rapporter au pays la vérité. Et effectivement, le pays eut droit à la « vérité », laquelle tenait en une balance déséquilibrée : la cause politique discutable que défendaient ces soldats loin de chez eux ne pesait pas lourd face aux souffrances qu’ils enduraient. On ne peut que rêver, de nos jours, devant une telle liberté de parole. Les guerres d’Irak n’ont pas donné lieu à des reportages de ce genre, et Patrick Barbéris s’en explique dans sa coda : les public relations des armées ont pris une énorme importance, dictant les versions officielles qui sortent des bouches des soldats quel que soit leur grade. Pour filmer un soldat blessé, on doit désormais lui faire signer une décharge... Toute image impliquant l’armée est contrôlée par elle (voir notre chronique sur le documentaire La Meilleure Façon de marcher dans « La télé à la loupe »). Le documentaire se termine donc sur une note pessimiste, qui rend nostalgique de cette époque où l’on avait l’impression que les reporters pouvaient faire librement leur travail. Mais il est permis également de songer que, chassées de la télévision, la liberté de filmer et son symétrique la liberté de parler, ont trouvé refuge sur le web via les caméscopes, téléphones et autres machines nomades que les soldats emportent désormais avec eux.
Laurent Jullier
Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)
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