Vrais et faux experts
Un documentaire sur l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale vient d’être diffusé sur France 2, avec un succès d’audience (le jeudi 8 novembre). Son titre, IRCGN, les Vrais Experts, fait référence à la série américaine Les Experts, que diffuse TF1 et dont le titre original Crime Scene Investigation rappelle que la scène d’un crime est déjà, que la fiction s’en empare ou non, un lieu spectaculaire. Loin de s’opposer terme à terme de chaque côté de lignes vrai/faux ou réalité/fiction, ces deux programmes soulignent combien certaines dimensions de l’expérience humaine, comme le sentiment du passage du temps ou la mise en relation causale des événements, peuvent être saisies différemment selon les individus.
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Bruno Sevaistre et Pascal Créségut, les réalisateurs des Vrais Experts, se sont donné du mal pour faire mentir leur titre, surtout au stade de la post-production. Alors que le physique de leurs « acteurs » et que le décor de l’action n’avaient rien de glamour, voix off, musique dramatisante et brusques zooms assortis de mickeymousing se sont chargés de les « fictionnaliser » d’arrache-pied. Malgré cela, comme le dit le commentaire en croyant promettre une surenchère d’étrangeté et d’horreur, « la réalité dépasse la fiction », c’est-à-dire que ces braves garçons qui manipulent des morceaux de cadavres et ces paillasses de lycée technique baignées d’un méchant éclairage s’imposent comme tels. Car une « mise en fiction » a besoin d’opérer non seulement en post-production mais aussi dès que les objets et les êtres se présentent à la caméra (stade que les théoriciens du cinéma appelaient jadis le profilmique). Il suffit pour s’en convaincre de zapper en direction des Experts, où de photogéniques personnes s’affairent, dans des labos high tech éclairés comme des restaurants à la mode, sur des cadavres aux joues trop roses. Le travail y est d’ailleurs proche de la magie, quand là-bas dans le « vrai » monde il est trivial (recette IRCGN pour obtenir un crâne propre : faire bouillir la tête sept heures durant puis gratter soigneusement). De surcroît, les personnages ont une « profondeur psychologique » (Mac Taylor, des Experts-Manhattan, a perdu sa femme dans l’attentat du 11-Septembre), quand leurs correspondants réels expliquent, un peu gênés, devant la caméra, qu’il leur faut s’abstraire de toute sentimentalité dès qu’ils mettent le pied au labo.
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Mais les différences les plus importantes se trouvent ailleurs, par-delà le style et le look. C’est d’abord, comme l’explique le colonel Hébrard, qui dirige l’IRCGN, la perception du passage du temps. Si une série américaine comme Les Experts pratique l’art de l’ellipse avec un siècle d’expérience qui lui vient du cinéma, la vie quotidienne de la police scientifique est scandée par l’écoulement. À la compression, se substituent la linéarité et l’intégralité des heures qui se succèdent. Pas d’urgence, pas de suspense, les affaires suivent leur cours ; on peut les abandonner pour revenir plus tard voir ce qu’elles ont donné, comme une graine qu’on sème, de recoupements d’indices en rapprochements. Deuxième différence, celle qui concerne les échantillons à analyser. Ceux des Experts fictionnels sont des preuves, des dominos, des maillons de chaîne qui finiront au bout des cinquante-deux minutes réglementaires par trouver leur place dans quelque impeccable mécanique causale faite de « si... alors » et de « A parce que B ». Ils n’ont jamais aussi bien mérité qu’ici leur nom en version originale – « preuve » se dit « evidence » en anglais. En revanche, les échantillons des Vrais Experts restent des objets à caser dans des « mondes possibles », lignes incomplètes de dominos, maillons épars dont on ignore quelle chaîne ils forment, scénarios dont on n’est jamais certain qu’ils ont existé comme tels le jour du crime. Qui plus est, les criminels de fiction agissent toujours au nom de mobiles limpides, tandis que leurs homologues du quotidien accomplissent volontiers des actions absurdes.
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Troisième et dernière différence, éminemment professionnelle. La maîtrise du temps et de la causalité est telle chez les Experts américains qu’ils résolvent eux-mêmes les affaires qu’on leur confie – l’épilogue va souvent jusqu’à nous montrer l’issue du procès, auquel ils trouvent même le temps d’assister en personne. Les « vrais » experts, eux, apparaissent conformes à la définition que donna Gilbert Dispaux de leur « position énonciative » dans La Logique et le Quotidien : ils « donnent un constat destiné à orienter le jugement ». Effectivement, ce sont d’autres policiers qui se lancent à la recherche des coupables ; la plupart du temps les membres de l’IRCGN travaillent sur des morceaux dans tous les sens du terme – morceaux de corps, morceaux d’affaires dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants. « Cette carabine est-elle l’arme du crime ? » ne doit certes pas être confondu avec « qui a tué, et pourquoi ? » Au final, ces trois différences se combinent pour donner une impression comparable à celle que l’on ressent en passant d’un film « classique » à un film « moderne » : d’un côté (le quotidien de l’expert de fiction), un récit linéaire et téléologique qui s’achève sur une résolution dont on peut « tirer la leçon », de l’autre (le quotidien du « vrai expert »), une quête inachevée, un problème irrésolu ou pourvu de solutions d’égale plausibilité, un récit fragmenté, organisé par le doute et l’expérimentation.
Laurent Jullier,
Paris III-Sorbonne Nouvelle
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