L'an 2000 !
Doit-il passer par l'école ?
(dossier mis en ligne le 5 janvier 2000)

     

Questions à Jean-Pierre Rioux
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Le « jour J » à minuit

  On croyait le tenir à distance dans les inventions de la science-fiction. Et le voici qui fait irruption dans nos vies, avec tambours et trompettes. L'an 2000 est là ! Avec la force de ses trois zéros. Avec son cortège d'utopies, d'espoirs, de peurs aussi. Pour autant, l'événement doit-il investir l'école ? Pour Jean-Pierre Rioux, historien et inspecteur général de l'Éducation nationale, la réponse est positive. Afin que les élèves apprennent à faire la part du commercial, du médiatique et de l'apocalyptique. Afin qu'ils sachent aussi qu'il n'y a pas de futur sans passé. Explications, suivies de propositions d'activités pour que vive, à l'école, un an 2000 raisonné.
 
Questions à Jean-Pierre Rioux
Historien, inspecteur général de l'Éducation nationale

Pourquoi l'école devrait-elle évoquer un événement qui aux yeux de beaucoup passe pour artificiel ?
L'école est partie prenante d'une société. Dès lors, il va de sa responsabilité de mettre les élèves face à ce phénomène social et médiatique que représente le passage à l'an 2000. Non pour entériner la parole des médias, mais pour porter sur l'événement un œil raisonnable, voire critique.
Par ailleurs, même si, à titre individuel, enseignants et élèves ne vont pas nécessairement participer aux manifestations, reste la magie du chiffre rond. Nous appartenons quand même à une génération exceptionnelle qui va changer de siècle et de millénaire. Alors, l'école devrait pouvoir trouver quelques moments au cours de l'année pour réfléchir, avec les élèves, sur la façon non pas dont nous célébrons l'an 2000, mais dont nous le vivons.

   

 

 

  Comment donner du sens à l'événement ?
En partant des étonnements, des fantasmes, des enthousiasmes, des peurs aussi, ressentis par les jeunes à propos de ce passage ; en les aidant à les formuler de manière raisonnée. L'école a pour mission de répondre à leurs questions en contrant l'argumentaire millénariste et en signalant des points sur lesquels la réflexion peut être intéressante.
     
   

L'école ne devrait-elle pas commencer par corriger la donne ? Car, en fait, le siècle comme le millénaire ne commenceront qu'en 2001.
L'école a en effet un premier travail à faire, avec sérieux et humour. Expliquer pour quelles raisons consuméristes et culturelles notre société tient à faire faussement commencer le millénaire en 2000. Montrer le fétichisme du chiffre rond, qui est particulièrement inscrit dans les pays et civilisations d'origine chrétienne. Tout comme il revient à l'école de relativiser l'événement en montrant que nombre de pays (la Chine, le territoire inuit, l'Afrique animiste, les pays de l'Islam…) sont soumis à d'autres calendriers et vivront différemment ce passage à l'an 200
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  A l'occasion de ce passage à l'an 2000, vous invitez les enseignants à dresser un inventaire du XXe siècle. La tonalité ne risque-t-elle pas d'être très grave ?
L'inventaire tel qu'il est présenté aujourd'hui penche effectivement du côté noir du siècle qui est notamment celui de la catastrophe absolue qui s'appelle Auschwitz. En même temps, tout ce discours pessimiste ou alarmiste représente le discours dominant. Du coup, il est du strict devoir de l'école non pas de tordre le bilan, mais de rappeler, le plus honnêtement et le plus objectivement possible, les éléments plus positifs et touchant de plus près les jeunes. Ces derniers arrivent après une accumulation de malheurs, de crimes, de drames dont ils ne sont en aucun cas responsables et dont tout un paysage de médiation, et même d'enseignement, pourrait les porter à croire qu'ils le sont. Il s'agit donc, à l'occasion de cet inventaire, d'inviter les jeunes à réfléchir sur leur inscription dans une chaîne des générations et aussi à faire le point sur leur héritage, question que les jeunes ne se posent plus spontanément. Cet héritage perpétue la mémoire mais intègre aussi tous les progrès. Un thème comme l'an 2000 fait, par définition, phosphorer le futur plus que le passé.
     
   

Ce tournant du siècle ne marque-t-il pas, pourtant, la première expression d'un doute face au progrès scientifique ?
On en doute publiquement en avançant que la science a servi à inventer la bombe atomique, la vache folle et les manipulations génétiques. En même temps, les applications de la science sont acceptées avec beaucoup de tranquillité et même de gratitude dans la vie quotidienne. Car ce progrès s'appelle aussi confort matériel accru et espérance de vie prolongée.

     
    Pour vous, jamais nous n'avons vécu dans une telle proximité du passé, phénomène qui se manifeste à travers l'attachement au patrimoine, le culte des racines. Ne peut-on opposer à ce constat une existence qui célèbre surtout l'instant ?
Raison de plus pour que l'école incite à la prise de conscience de la persistance des traces. Les moyens ne manquent pas : connaissance du patrimoine de proximité, recueil de mémoires, audition de témoins, recherches d'ordre généalogique. En cet an 2000, les liens entre générations se sont distendus. C'est vrai pour la sphère familiale, mais aussi pour les modes de consommation et de vie. Le hiatus culturel, notamment, devient plus fort. L'écart est beaucoup plus grand aujourd'hui qu'en 1900. Dans notre société, les jeunes sont désormais identifiés comme groupe social. Ce qui n'était pas le cas en 1700 ou en 1800, où le jeune était juste un adulte en puissance.
     
   

L'an 2000 représente le futur. Mais l'école peut-elle faire de la prospective ?
L'école en fait constamment puisqu'elle travaille avec des jeunes qui représentent l'avenir. Que serait un projet d'éducation qui s'obstinerait à faire des références au passé sans volonté de déboucher sur l'avenir ? Les jeunes vivent dans le présent médiatisé. L'école a la charge de les éduquer à travers une conscience du temps, passé, présent et à venir, de leur rappeler qu'ils sont pris dans une temporalité. En revanche, l'école n'a surtout pas à faire de science-fiction ni à élaborer des scénarios. Simplement, il lui faut partir des points sur lesquels la curiosité des jeunes est déjà très aiguisée pour indiquer en fonction du passé et à l'examen du présent, une direction possible.

   

 

    Nombre des enjeux de l'an 2000 posent des questions complexes qui risquent de faire débat dans un délai plus ou moins rapproché. Plus que de transmettre des connaissances, la mission de l'école n'est-elle pas alors de former des citoyens capables d'éclairer les termes de ces débats, une manière de perpétuer la démocratie ?
Ces sujets doivent donner lieu d'abord à un rassemblement des données minimales établies. Ensuite, pour qu'il y ait enjeu de l'an 2000, on soumet cette collation documentaire à un regard critique, mais aussi à un argumentaire. Car effectivement, si, un jour, il y a à trancher sur des questions cruciales, en amont, il faudra avoir appris non pas à discuter, mais à argumenter. Cela dit, toutes les éducations à la citoyenneté partent aujourd'hui d'un paradoxe : apprendre la citoyenneté en tentant de convaincre les élèves que l'établissement scolaire est un lieu de démocratie. Ce qui est faux. Or les réflexions à l'occasion de l'an 2000 offrent une occasion de sortir l'éducation citoyenne de ce confinement dans l'établissement en la raccrochant à des enjeux généraux. Cet éclairage extérieur peut faire avancer le « vivre et travailler ensemble » dans l'établissement. Sur une série de questions, on peut montrer que rien n'avance en vase clos, qu'il a toujours fallu inventer des règles, des normes, des révoltes, qui sans cesse ont fondé et refondé ce processus de démocratisation. Processus qui est, effectivement, une vraie question du XXIe siècle.
     

Questions à Jean-Pierre Rioux
L'année triple zéro sur le Net

 

 
L'actualité est très prégnante dans tous ces enjeux de l'an 2000. Peut-elle servir d'appui pour leur appréhension ?
Ce passage en l'an 2000 est d'abord l'occasion de remettre du passé derrière l'événement et de le relier à la chaîne du temps. Alors, prenons donc un peu de distance face à ce qu'on appelle l'actualité. Cette saisie d'un moment un peu abstrait permet de réfléchir à ce présent éternel qui est celui de nos sociétés en l'opposant à ce présent à répétition qui est strictement celui de l'actualité. Or ce qui fait avancer les choses, y compris dans la vie des jeunes, c'est l'héritage, conscient ou non, c'est l'imagination, c'est la soif d'avenir. L'actualité, telle qu'elle est fabriquée par les médias et intériorisée par les gens, n'est pas le vrai rythme du changement.
   

Propos recueillis par Isabelle Sébert

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