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La Château dans le ciel
Des images pour le dire
Dans le sillage de Swift et de Jules Verne
Un festival de machines volantes
Les machines volantes sillonnant le ciel à la recherche de Laputa semblent, elles, plutôt inspirées de Jules Verne. On rappellera le gigantisme du vaisseau militaire (le Goliath), le bricolage de l'avion de Dora l'ogresse (en tissu !), la multitude de petits vaisseaux, scooters des airs, libellules à moteur et autres monoplaces. Tout est bon pour s'élever dans les airs, y compris le cerf-volant qui finalement permettra aux enfants d'aborder l'île fabuleuse.
« C'est en regardant Le Roi et l'Oiseau de Paul Grimault que j'ai compris qu'il fallait utiliser l'espace de manière verticale, dit Miyazaki. Si vous dessinez un village très en détail, il n'arrivera pas à vivre si vous n'introduisez pas de dimension verticale. Il faut un mouvement ascensionnel complet dans un film pour que l'histoire prenne sa vraie dimension. » (dans Le Monde du 10 avril 2002). Le rêve d'Icare
Une contre-utopie
Miyazaki s'est inspiré très librement d’un épisode des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. On pourra à ce propos faire relire cette Troisième partie du livre : « Voyage à Laputa ». L'écrivain peuple son île de scientifiques perdus dans leurs pensées, uniquement concentrés sur l'étude de la musique, des mathématiques et de l'astrologie, incapables de s'intéresser aux réalisations pratiques, entièrement dans l'abstraction.
L'île de Swift est aussi une machine à opprimer. On sait que le philosophe dénonce dans ce voyage la cruelle domination de l'Angleterre sur l'Irlande. À Laputa résident le roi et sa cour. Pour obliger les villes de la terre à payer les impôts et obéir, le monarque absolu utilise deux solutions : placer l'île au-dessus de la ville pour la priver de soleil et d'eau ou brutalement laisser tomber l'île sur la tête des récalcitrants.
On pourra également faire un parallèle avec le film de Grimault Le Roi et l'Oiseau. Grimault a représenté un pouvoir absolu avec un roi et sa police qui, du haut de leur château gigantesque, écrasent un peuple réduit à la misère dans une ville souterraine. Les deux héros de Grimault (qui lui-même s'inspire du conte de Grimm, La Bergère et le Ramoneur) échappent, comme Sheeta et Pazu, à la démesure et à la folie du roi. On retrouvera aussi dans les deux films le thème du robot gigantesque, instrument de destruction des apprentis sorciers qui l'ont créé. Un récit sur l'enfance
« Il n'est pas bon de se contenter de copier les choses du passé, dit-il. Ce qu'il faut c'est retranscrire dans le langage d'aujourd'hui l'essence de ce qui les a rendues excitantes ». Ses sources d'inspiration proviennent aussi de la culture populaire. Le film reprend des éléments du conte comme le talisman doté de pouvoirs magiques, les enfants abandonnés confrontés à de terribles épreuves, les personnages qui les aident ou les persécutent. Mais ces éléments sont réinterprétés. On s'arrêtera ainsi sur le personnage de Dora. Il a pour modèle Baba Yaga, la sorcière ogresse des contes russes. Dora est en effet fort laide et mange gloutonnement. Elle joue de prime abord un rôle de « méchante », puisqu'elle est aussi chef d'une bande de pirates qui pourchasse Sheeta pour lui voler le talisman. Elle se révèle aussi un personnage comique qui mène ses fils à la baguette. Peu à peu, la vieille femme, ayant reconnu le courage de la fillette, décidera de l'aider dans sa quête.
La génération des parents semble absente de cette transmission, trop avide de pouvoir et d'argent ou trop opprimée. Avec Le Château dans le ciel, ce n'est pas seulement un message écologique que délivre Miyazaki. Il montre la nécessité de renouer avec la tradition et de ne pas oublier ses origines. Et pour mettre en scène cette démonstration destinée aux société modernes, il a, comme toujours, choisi un personnage moderne : une fillette frêle, mais courageuse et décidée. Anne Henriot et Loïc Joffredo
« Cinédoc », supplément à TDC n° 848 du 15 janvier 2003
Entretien avec le réalisateur
J'ai découvert au lycée cette histoire d'une île qui vole dans le ciel
Vous avez déclaré que cette histoire avait été écrite en relation à votre enfance. En quoi ? Quand j’étais enfant, j’adorais les comic books pour la jeunesse. J’aimais particulièrement Sabaku no Maho (La Magie du désert), de Tetsuji Fukushima. J’étais lycéen et, durant les années de ma cinquième et de ma quatrième, je l’ai lu et relu, le cœur battant. Il y avait un épisode autour d’un bijou qui donnait le pouvoir de voler. J’en ai été si marqué que j’ai voulu réaliser un film sur une pierre magique. Quand il était encore à l’état de projet, je l’avais intitulé « Le jeune Pazu et le mystère de la pierre volante ».Le décor du village des mineurs, avec ses maisons qui semblent attachées à la montagne, est une superbe trouvaille. En tant que producteur, Isao Takahata [réalisateur du Tombeau des lucioles et de Mes voisins les Yamada et ami de Miyazaki] nous avait dit que si nous faisions un film sur la Révolution industrielle, nous devrions absolument visiter l’Angleterre. Le décor du film doit beaucoup à notre visite de la vallée de Rhondda, dans le sud du Pays de Galles où nous sommes allés chercher l’inspiration. Si vous passez par Rhondda, vous constaterez que l’environnement de tout le début du film existe bien.Qu’est-ce qui vous a inspiré votre superbe générique sur fond de gravures de machines volantes ? Peut-on parler d’un hommage à Jules Verne ? À la fin du XIXe siècle, on trouve beaucoup d’illustrations et de croquis de machines sorties des imaginations les plus folles. J’ai créé ces gravures en m’inspirant de ces croquis. Donc l’influence ne se limite pas à Jules Verne.Vos pirates sont très drôles. Et à la fin, on découvre que Dora, leur chef, n’est pas si méchante que ça. C’est un petit message à la jeunesse sur la relativité du bien et du mal ? Ce sont mes frères qui ont servi de modèles aux pirates. J’en ai trois (je suis le deuxième) et il m’arrive de les prendre comme références dans mes films. J’ai un autre aveu à vous faire : c’est ma mère qui a inspiré le personnage de leur chef, Dora. Quant au problème du bien et du mal, c’est une évidence : tout le monde a de bons et de mauvais côtés.Extrait du dossier de presse Hayao Miyazaki et les studios Ghibli Le Château dans le ciel est l’un des premiers films issus des studios Ghibli (du nom d’un avion italien de la dernière guerre admiré par Miyazaki), aujourd’hui mondialement connus. Nés en 1984 de l’association de l’homme d’affaires et éditeur Yasuyoshi Tokuma et de deux cinéastes déjà confirmés, Hayao Miyazaki et son ami Isao Takahata, ces studios allient le dispositif d’une industrie redoutablement efficace à un savoir-faire très artisanal. Grâce au professionnalisme d’une centaine de personnes, parmi les meilleurs dessinateurs et animateurs du Japon, et surtout grâce à la priorité accordée aux choix des réalisateurs sur les contraintes du marketing, les scénarios les plus originaux de Miyazaki et Takahata se sont concrétisés. Avec Porco Rosso (1992), Princesse Mononoké (1997) et Le Voyage de Chihiro (2001) du premier, et Le Tombeau des lucioles (1998) et Mes voisins les Yamaha (2001) du second, l’anime (film d’animation japonais, à ne pas confondre avec le manga, récit dessiné sur papier) a conquis ses plus belles lettres de noblesse.Au fil du temps, les techniques se sont sophistiquées (elles ont notamment intégré l’outil informatique, dont ne bénéficiait pas encore Le Château dans le ciel, en 1986) et les studios Ghibli se sont agrandis. Ils rivalisent désormais avec les plus grandes compagnies productrices de dessins animés, Disney et DreamWorks en tête. Quant à Hayao Miyazaki, il est aujourd’hui l’égal d’un Akira Kurosawa, avec qui il entretenait d’ailleurs des rapports de grand respect. |
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