L'heure de vie de classe
L'entretien   
Entretien avec François Dubet

François Dubet, sociologue de l’éducation, est un des auteurs du rapport sur « Le Collège de l’an 2000 » qui préconisait le développement de l’heure de vie de classe. Pour lui, les objectifs affichés alors – un espace de parole pour les élèves, des relations plus confiantes avec les enseignants –, restent d’actualité. Car « cela relève de l’apprentissage de la démocratie ».


Le rapport sur le collège de l’an 2000, auquel vous avez participé, préconisait la généralisation de l’heure de vie de classe et a permis son officialisation. Pourquoi aviez-vous formulé cette proposition ?
L’heure de vie de classe se pratiquait déjà depuis une vingtaine d’années, mais de manière extrêmement aléatoire, en fonction des désirs des uns et des autres. Il nous a paru essentiel de la généraliser, notamment avec les sixièmes et les cinquièmes, afin d’aplanir les difficultés d’adaptation des élèves au collège. Consacrer une heure tous les quinze jours pour que les élèves apprennent à s’exprimer, que s’établissent d’autres relations entre professeurs et élèves, que les élèves ne soient plus seulement considérés à travers leurs performances et les professeurs à travers leurs cours, nous a semblé important.

Ne voulait-on pas y voir aussi une réponse aux problèmes d’incivilité et de violence ?
L’heure de vie de classe offre un espace aux élèves pour qu’ils puissent effectivement parler de leur vie à l’école, de leurs problèmes scolaires et aussi des problèmes de violence, de racket, de chahut. Il faut de la discipline à l’école, au collège, au lycée mais celle-ci sera d’autant mieux mise en œuvre que les élèves auront le sentiment qu’elle est justifiée. Et si l’on veut qu’elle soit juste, il faut qu’ils puissent en parler. Cela afin qu’ils apprennent à avoir confiance dans les enseignants et que les enseignants aient aussi conscience de ces problèmes. Que ce ne soit pas pour eux des questions à déléguer aux CPE, aux aides-éducateurs et aux surveillants.

Ce faisant, n’assiste-t-on pas à un déplacement du rôle des enseignants qui sort de la stricte transmission disciplinaire ?
Quand il s’est agi de mettre en place cette heure de vie de classe, des enseignants et leurs représentants qui la voulaient facultative ont manifesté des réticences. On a effectivement entendu que c’était là sortir de leur rôle traditionnel, qu’ils n’étaient pas des psychologues, que ce n’était pas dans notre culture. Or, si l’on franchit les frontières de notre pays, dans la plupart des pays anglo-saxons, en Allemagne, dans les pays scandinaves, la mission éducative des enseignants devient d’une grande banalité. Apprendre aux élèves à s’exprimer sur les problèmes qu’ils rencontrent, me semble, pour ma part, faire partie intégrante du métier d’enseignant.

Peut-être que la relation de cause à effet entre donner la parole aux élèves et une meilleure régulation des conflits ne va pas de soi...
Je pense au contraire que cette relation apparaît à tous de façon évidente. L’inertie vient plutôt de ce cantonnement des enseignants à la transmission disciplinaire. Mais, que ce soit au sein d’un cours magistral ou non, l’enseignement est un métier de relation avec les élèves. Et la gestion de ces relations ne doit pas être confiée à d’autres. Les problèmes de discipline sont aussi des problèmes de confiance personnelle, de compréhension mutuelle. Les élèves doivent pouvoir dire qu’ils ne saisissent pas ce qu’on leur demande, qu’ils n’ont pas le temps de faire leurs devoirs, qu’ils se font taper à la sortie...
Consacrer deux heures par mois à cette régulation me paraît raisonnable. Et il est important que cela soit fait par les enseignants parce qu’ils sont les adultes référents. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux pratiquent régulièrement et sans difficulté cet apprentissage de la parole et de l’écoute.

Nul besoin d’une formation, notamment à la gestion de paroles, à l’animation de groupe ?
Au risque de paraître sévère, je dirais que, si un professeur principal, qui connaît bien les élèves, a besoin d’une formation pour leur parler en dehors des cours, le problème est grave. Il ne me paraît pas si difficile d’échanger pendant une heure avec sa classe sur son vécu scolaire, de faire un ordre du jour avec les élèves, de sérier les problèmes, de leur répondre sans une formation qui fixerait des normes.
Cela demande, c’est vrai, des qualités d’écoute, d’autorité, de savoir distribuer la parole, de faire que les élèves se comprennent. Mais on doit pouvoir attendre cela de l’école.

Certains pourtant redoutent d’être confrontés à des problèmes personnels, à des mises en accusation d’autres enseignants.
Si surgissent des problèmes personnels graves, on peut dire à l’élève que l’on en parlera après avec les personnes compétentes. Sinon, la situation est paradoxale : on voudrait que les élèves parlent de l’école mais pas des collègues ! Je me souviens de conseils de classe où, dès que des délégués, sans être aucunement agressifs, pointaient des questions, somme toute banales, comme un manque de temps ou un trop-plein de travail, c’était immédiatement le blocage : « On n’est pas là pour juger les collègues », leur rétorquait-on. Or, si madame Martin est toujours en retard, si le cours de monsieur Dupont n’est pas compris, il faut bien qu’à un moment cela soit dit. On mesure bien l’enjeu : si les enseignants commencent à parler avec les élèves, ils vont bien être obligés de parler entre eux.

En l’absence de la réalité d’équipe pédagogique, n’est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ?
Le fait que les enseignants parlent aux élèves doit logiquement participer à la constitution d’équipes pédagogiques. Mais aujourd’hui, on en est loin.

Comment expliquer que les élèves soient peu demandeurs d’échanges sur la vie scolaire et préfèrent souvent ne pas participer à la vie du collège et du lycée ?
Parce que ce sont des adolescents et qu’ils veulent avant tout que l’école leur fiche la paix !
Mais il faut bien qu’il y ait un apprentissage de la citoyenneté. Le fait que les élèves soient un peu les acteurs de leurs propres études au sein des établissements ne se discute pas. C’est un bien en soi. Sinon, on pourrait aussi s’interroger sur leur volonté de faire des maths.

Cette frilosité ne vient-elle pas aussi du fait que des questions évoquées en heure de vie de classe ou ailleurs restent sans réponse ?
Il faut admettre qu’il n’y a parfois pas de réponse. Cela peut faire partie de l’éducation. On est là pour instruire les élèves et aussi pour les éduquer. Si, comme il arrive fréquemment, les élèves se plaignent de leur emploi du temps, soit on accède à leur demande quand elle apparaît légitime, soit c’est impossible et alors on leur explique pourquoi. C’est toujours mieux que de leur dire : « Vous n’avez pas le droit d’en parler. » Entendre les questions, c’est déjà un pas de fait...

Avez-vous constaté des effets positifs de ces pratiques éducatives sur les élèves ?
Ce que j’ai constaté, c’est qu’il y a des établissements scolaires qui vont mal, où il n’y a pas d’équipes pédagogiques, où les élèves se méfient, où la vie scolaire est figée... D’autres où le chef d’établissement a mobilisé l’équipe pédagogique, a inscrit l’heure de vie de classe dans l’emploi du temps, a mis les élèves dans le coup, et voit l’atmosphère comme les résultats s’améliorer. Mais ce sont là des secrets de Polichinelle.

L’heure de vie de classe n’a pourtant pas aujourd’hui vraiment le vent en poupe. Quel peut être l’avenir de ce dispositif ?
Il y a aujourd’hui un risque que la crispation, la déception, l’amertume l’emportent, que tous les mouvements, nés de l’enthousiasme et de la mobilisation de pédagogues, s’épuisent. Actuellement, nous sommes dans une phase de repli. Mais, quel que soit le nom qu’on lui donne, qu’il existe un moment régulier dans l’année où les élèves et les enseignants parlent de leur vie commune à l’école, des problèmes rencontrés, m’apparaît indispensable. Cela relève de l’apprentissage de la démocratie.

Propos recueillis par Isabelle Sébert



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