El Bola
Des images pour le dire   
Un regard sensible sur l'enfance maltraitée


Pablo, surnommé « El Bola », a le visage dur d'un enfant qui n'a jamais eu le loisir de jouir de ses 12 ans. Sa rencontre avec Alfredo, nouvel élève de sa classe, va lui permettre de découvrir une autre famille, tolérante et épanouie. Et lui donner le courage d'affronter les humiliations et les coups dont son père le couvre depuis son plus jeune âge. Bâtir un premier film sur un sujet aussi sensible que la maltraitance des enfants relevait de la gageure. Pourtant, en jouant la carte d'une mise en scène sobre et distante, Achero Mañas est parvenu à contourner les pièges du manichéisme et du voyeurisme outrancier. Sans choquer outre mesure, son film bouscule les bonnes consciences.


Questions de mise en scène
Le problème de l'enfance maltraitée est l'un des sujets les plus difficiles à aborder au cinéma. Plus qu'ailleurs sans doute, la mise en scène doit être une question de morale, la distance de la caméra un style d'écriture, la pudeur des images, une nécessité. Comment « faire » alors pour éviter le voyeurisme ? Comment rester efficace et pertinent face à ce que l'on prétend dénoncer ? Comment montrer en une heure et demie ce qui s'étale bien souvent sur des années et ne relève pas seulement de la violence physique ? Quelle représentation donner à la misère morale, état par définition peu cinégénique ? Autant d'interrogations portant sur l'éthique des moyens dramaturgiques au service d'une fin qu'ils doivent justifier.

Pour satisfaire à ces questions, la mise en scène du premier film d'Achero Mañas souffle du chaud et du froid. De facture réaliste, celle-ci évite heureusement de noircir l'ancrage social et demeure concentrée sur son sujet central (peu exploité, le thème du sida reste anecdotique). Le paysage urbain, une banlieue quelconque de Madrid, suffit à dire l'universalité du problème des enfants battus et n'est jamais le prétexte à une dénonciation de ses maux endémiques. Le cadre soigné de l'image, la caméra parfaitement stable ou en mouvement (douceur et fluidité de nombreux travellings), le format Scope, tous ces artifices de mise en scène contribuent même à édulcorer le propos du film et à redonner une dignité aux personnages. Quant à la caméra-épaule, inféodée à l'action, elle n'est jamais employée qu'à de rares moments. Une manière de dire que la violence n'émane pas de la mise en scène, mais des personnages eux-mêmes.

Des personnages nuancés
Fortement contrastées, les deux familles ne sont jamais caricaturées. Chacune à sa manière apparaît bien intégrée dans le tissu social. D'un côté, les parents d'El Bola, petits commerçants du quartier historique de la ville, représentent des valeurs traditionnelles menacées de disparition ; de l'autre, les parents d'Alfredo, habitants des nouveaux immeubles résidentiels, appartiennent à la génération de la Movida des années post-franquistes. D'âge sensiblement différent, elles affichent physiquement leurs divergences culturelles, sociales et économiques. Les comportements et signes extérieurs trahissent, pour l'une, le repli sur soi et l'absence de dialogue et suggèrent, pour l'autre, une vie confortable, saine et épanouie, marquée par la virée dans la montagne. Le traitement des personnages des épouses révèle, quant à lui, une perte de statut chez l'une, quasiment réduite au silence dans son foyer, une identité solide chez l'autre.

Le conflit des générations s'accentue avec le portrait figé des pères : l'allure moderne, « solaire » et un brin démagogique du père d'Alfredo s'oppose à la face sombre et cadenassée de celui d'El Bola. Certes inquiétant, ce dernier est aussi le plus fascinant. Le jeu tout en intériorité et en violence contenue de l'acteur Manuel Morón dénie toute psychologie à son personnage, ce qui permet habilement de le charger de tous les fantasmes. En « normalisant » son personnage, en l'écartant du poncif de la brute épaisse, le metteur en scène rend ainsi crédible son propos.
« El Bola », qui tire son nom de « la boule » de roulement lui servant d'objet protecteur, sorte de bouée de sauvetage imaginaire contre le naufrage de son enfance, doit supporter le poids du spectre de son frère mort. Sans copain, affirme-t-il, il souhaite voyager en Inde et dans le désert africain. Ce désir morbide d'isolement rejoint le comportement suicidaire du « jeu » de la voie ferrée auquel ne participe pas son ami Alfredo, garçon censément équilibré.

Les astuces de la narration
En ne les surdéterminant jamais, le récit offre aux personnages un espace de liberté. Si bien que le spectateur doit attendre un long moment avant d'identifier avec certitude la victime du drame à venir. En effet, rien dans le comportement d'El Bola jusqu'à la première trace de coup aperçue par Alfredo ne permet d'éveiller les soupçons du spectateur. Les rapports qu'il entretient avec son père sont ni plus ni moins ceux d'un adolescent en délicatesse avec l'autorité parentale. Mieux, le récit s'amuse malicieusement à faire porter notre inquiétude sur Alfredo dont l'arrivée en classe est filmée de manière à le rendre suspect. Son air malheureux est comparable à la dureté du visage d'El Bola. Bien sûr, cette astuce de mise en scène s'inspire du discours selon lequel la maltraitance des enfants peut demeurer longtemps invisible. Les traces de coups, comme celles que porte le protagoniste, sont souvent cachées par honte ou par peur des représailles.

Parallèlement, le portrait du père indigne s'étoffe et se révèle à mesure que l'histoire progresse. Acariâtre, sévère et obtus avec son fils, il fait planer sur le film une sourde menace qui, longtemps différée, éclatera avec toute la violence due à l'attente et à la retenue. La mise en scène fonctionne alors comme si le personnage ne pouvait plus in fine cacher son infamie aux yeux du spectateur. On notera toutefois que, pendant toute la durée du film, la caméra est restée à distance dès lors qu'il s'est agi de violence physique : on pense, en particulier, à la scène où les pieds du père ont servi pudiquement d'avertissement métonymique à sa fureur. De même, pour éviter tout manichéisme, celui-ci est rendu capable de lever une sanction ou d'avoir un geste tendre (il tient son fils par l'épaule dans la rue au début du film) alors que le sémillant José gifle son fils Alfredo.

Une justice « mineure » pour mineurs
La principale qualité d' El Bola est d'avoir eu le courage d'affronter un problème encore tabou du fait du scandale qu'il représente et de l'insuffisance des moyens mis en œuvre pour le combattre. Qu'en est-il du rôle de l'école ici ? Avec beaucoup de discrétion, le film attire notre attention sur les fugues et les tendances suicidaires de l'adolescent et nous alerte sur l'échec des pouvoirs publics et l'impuissance, voire la muette complicité de chacun. Si tout le monde « sait », personne ne bouge. Sauf le père d'Alfredo qui tente de protéger El Bola et se heurte aux lois préservant les droits de la famille : héberger un enfant mineur l'expose à des poursuites pénales. Aussi convoque-t-il ses amis Alfonso et Laura, l'assistante sociale, pour servir de témoins oculaires en cas de procédures pénales engagées à l'encontre du père.

En témoignant contre ce dernier, El Bola coupe court à son calvaire et accepte de modifier son destin en parlant face à la caméra. Le film montre avec beaucoup de conviction qu'à notre époque de médecine ultrasophistiquée, il est infiniment plus aisé de soigner un bras cassé ou un malaise cardiaque que la douleur psychique d'un enfant. On retiendra enfin la leçon de ce qu'on pourrait appeler le « paradoxe du tatoueur » : peu visibles, les souffrances les plus profondes sont souvent indélébiles. Il n'empêche que, pendant ce temps-là, les trains continuent de rouler...

Philippe Leclercq
« Cinédoc », supplément à TDC, n° 855, du 1er mai 2003.

El Bola
Réalisateur et scénariste : Achero Mañas
Photographie : Juan Carlos Gómez
Musique : Eduardo Arbide
Avec Juan José Balesta (Pablo, El Bola), Pablo Galán (Alfredo), Alberto Jiménez (le père d'Alfredo), Manuel Morón (le père d'El Bola), Ana Wagener (l'assistante sociale), Gloria Muños (la mère d'El Bola).
Distribution : Les Films du Safran, 23, rue Bardinet, 75014 Paris
Tél. 01 45 39 51 43
Durée : 1 h 38
Sortie le 30 avril 2003

En savoir plus sur le site Les Films du Safran
www.lesfilmsdusafran.fr/

À consulter
Le compte rendu d'un travail autour du film avec une classe de 1re sur le site de l'académie de Nantes.
www.ac-nantes.fr/


Repères
La protection de l'enfance en France

La protection administrative. Elle est assurée par le Conseil général et les services placés sous son autorité tels que la protection maternelle et infantile, les services sociaux du département et l'aide sociale à l'enfance. Ce dispositif joue un rôle de prévention auprès des familles en difficulté. Il intervient dès qu'il existe un risque de danger pour l'enfant. Des mesures de protection peuvent être prises à l'égard de celui-ci en accord avec ses parents.

La protection judiciaire. Elle est déclenchée lorsqu'un état de danger est constaté ou quand les conditions d'éducation d'un mineur sont gravement compromises : c'est l'assistance éducative. La justice intervient le plus souvent lorsque le système de prévention ne suffit plus à protéger le jeune ou lorsque l'intervention de l'aide sociale à l'enfance a échoué. Le juge des enfants doit essayer d'obtenir l'accord de la famille quand il prend une décision à l'égard d'un mineur. Dans la mesure du possible, il laisse vivre l'enfant dans son cadre de vie habituel, en chargeant un éducateur d'apporter aide et conseil à la famille. Le retrait de l'enfant de son milieu de vie habituel n'est décidé qu'en dernier recours.


Contacter
- Allô enfance maltraitée, le numéro gratuit que peuvent appeler les enfants et les adultes
www.allo119.gouv.fr/
- Le site du défenseur des enfants
www.defenseurdesenfants.fr/


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