Être et avoir
Un film de Nicolas Philibert
  Des images pour le dire 
 

 

Des images pour le dire

Entretien avec le réalisateur

En classe
 
Apprendre jour après jour

Un peu partout en France, il existe des écoles à classe unique regroupant des élèves d’âges différents. Celle du film de Nicolas Philibert se situe à Saint-Étienne-sur-Usson (Puy-de-Dôme) et réunit des élèves de 4 à 11 ans. De décembre 2000 à juin 2001, le réalisateur les a filmés pas à pas, au plus près de leur travail, explorant tour à tour leurs doutes, leurs difficultés et leurs enthousiasmes. Et comme pour toute œuvre dramatique, il a fait de Jojo, Marie, Olivier, Nathalie et les autres de vrais personnages, rieurs, tristes ou renfermés. Tous héros d’un émouvant film sur la transmission du savoir.

De la fiction
Les "héros" du film ont de 4 à 11 ans.
Quand on lui demande quelle est son activité, Nicolas Philibert répond qu’il « fait des films », pas des documentaires. Avec son début (ramassage des élèves au petit matin), son milieu (travail quotidien ponctué de péripéties) et sa fin (visite au collège et vacances), « Être et avoir » repose sur une structure dramaturgique linéaire. Comme un bon « metteur en scène » classique, l’auteur prend d’abord soin d’inscrire son histoire dans une géographie rurale bientôt rythmée au gré des saisons et des travaux des champs. Les différents protagonistes sont ensuite hiérarchisés selon un schéma narratif type qui les fait émerger du groupe et les rend parfaitement identifiables : personnages principaux (l’instituteur monsieur Lopez, Jojo...), personnages secondaires, personnages qui émergent (Nathalie) ou qui s’estompent (Axel), ceux qui enfin ne font qu’une apparition. La narration, extrêmement « posée » grâce à son filmage en plan-séquence et à la grande sérénité qui se dégage de l’instituteur, est constituée d’une série de saynètes auxquelles il est amusant de donner un titre (« Axel et ses fantômes », « Deux vilains bagarreurs », « Jojo et son “horizontal” »...).

Les émotions sont nombreuses dans « Être et avoir ». Les « dialogues » puisent souvent à la source de la drôlerie naturelle des enfants et réservent au film de grands moments comiques. Pour autant, la gravité n’en est pas exclue. On se souviendra en particulier de cette scène déchirante de Julien confiant à monsieur Lopez la grave maladie de son père.
Enfin, le regard de Nicolas Philibert ne se limite pas au petit théâtre de l’école. Pour lui, la vie de famille, moment privilégié des devoirs à la maison, des travaux à la ferme ou de la détente sur un vélo, est importante. Aussi occupe-t-elle une place discrète mais récurrente à l’écran. Sa présence permet d’étendre l’espace de la représentation de la vie des enfants et d’en renforcer considérablement la richesse psychologique.

De l’apprentissage
On avance ensemble pas à pas...
Le temps, scandé par les changements climatiques, est au cœur du dispositif dramaturgique d’« Être et avoir ». Cette temporalité cosmique d’une nature en perpétuelle évolution fait écho à l’idée du temps nécessaire au travail et à l’apprentissage des élèves. Chaque moment passé à apprendre patiemment à lire, à écrire, à compter est l’occasion émouvante pour le spectateur de voir les enfants aller pas à pas et en hésitant vers une nouvelle connaissance, étape infime mais tellement précieuse de la construction de la pensée. En faisant le choix de montrer des élèves confrontés à des difficultés de compréhension (le calcul pour Julien, la géométrie pour Nathalie, « l’ami/copain » pour Johann), Nicolas Philibert tente d’approcher les nombreux rouages de la transmission du savoir et de son acquisition parfois pénible.

Avec l’instituteur, il nous donne à voir un homme – pas une icône de la République –, au plus près de ses élèves qu’il a mission d’éduquer dans la mesure de ses limites et de ses ressources. Sans soulever de querelle méthodologique, le film invite à reprendre certaines scènes avec ses propres élèves, à en réécrire le scénario, les dialogues, comme un exercice de style (apprendre à apprendre), en leur demandant ce qu’ils auraient fait face à telle ou telle situation.
Enfin, s’il se dégage une autorité naturelle de la personnalité de l’instituteur, on constate que sa tâche n’est guère plus aisée pour autant. Chaque jour, il doit redéfinir la Loi sans cesse menacée ou fragilisée par diverses transgressions. Son rappel à l’ordre participe nécessairement de la formation citoyenne de l’élève dans le respect des autres et le souci de la solidarité (les grands aident les petits) : des valeurs indivisibles de notre démocratie dont l’importance capitale est rappelée par les infinitifs du titre qui ne demandent qu’à être conjugués.

À bonne distance
La caméra privilégie le rapport étroit maître-élève.
La répartition de l’espace d’une école à classe unique est soumise à l’hétérogénéité des âges. Grâce aux quelques plans larges, on peut assez facilement en voir l’agencement : à droite de l’écran, la table des grands élèves ; au milieu, celle des 6-8 ans ; à gauche, celle des petits ; derrière la caméra à gauche, le coin des ordinateurs ; à droite, l’espace-repos.

Le parti pris de filmer les élèves en gros plans (justifié en partie pour des raisons techniques), même s’il limite un peu la lecture de la vie de classe, fait la part belle à l’individu au sein du groupe. Signe d’un immense respect à son égard, cette proximité nous permet d’approcher délicatement de l’enfant, d’être à l’écoute de ses tâtonnements, de le voir face à lui-même, obligé de faire preuve d’une grande autonomie pendant que le maître travaille avec les autres. En privilégiant le rapport étroit maître-élève (grande intimité physique) ou la solitude de l’élève face à son travail et ses difficultés, Nicolas Philibert souligne évidemment les expressions de visage qui, chez l’enfant, épuisent toute la palette émotionnelle. En cela, la caméra adopte la bonne distance et fait quasiment corps avec lui ou avec les différents petits groupes. Elle montre un réel effort pour dépasser les apparences physiques, souligner le travail de la réflexion ou capter l’illumination de la découverte comme une façon de rendre visible ce qui se passe dans la tête de l’enfant.

Philippe Leclercq
Extrait de « Cinédoc », supplément à TDC n° 839, 1er septembre 2002.


Être et avoir. Un film de Nicolas Philibert.
Durée : 1 heure 44 minutes.
Coproduction Maïa Films, Arte France Cinéma, Les Films d’Ici, le Centre national de documentation pédagogique.
Distribution Les Films du Losange.
Tél. 01 44 43 87 15
Si le film n’est pas à l’affiche dans votre ville, contactez le cinéma de votre quartier.



© SCÉRÉN - CNDP
Créé en août 2002. Actualisé en janvier 2006 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.