Être et avoir
Un film de Nicolas Philibert
  En classe 
 

 

Des images pour le dire

Entretien avec le réalisateur

En classe
 
« En plus, il y a de l'humour et ça, c'est rare dans un documentaire »


Deux classes (sixième et quatrième) du collège Lakanal de Sceaux (92) ont vu « Être et avoir » de Nicolas Philibert. Le film, qui a suscité un vif enthousiasme auprès des élèves, a ensuite fait l'objet d'un débat en cours de français.


Avant la projection
Au cours des quelques minutes qui précèdent la projection, le professeur de français demande aux élèves s'ils « connaissent » le film.
Premier constat : si aucun ne l'a vu, nombre d'entre eux en ont déjà entendu parler. Certains évoquent le bouche-à-oreille (celui des parents essentiellement), d'autres avaient lu quelque article critique dans la presse circulant « à la maison », d'autres enfin ont tout simplement aperçu l'affiche sur les murs de leur ville ou au CDI du collège. Ces derniers ont même précisé qu'on pouvait difficilement rater « les mains sales, tachées de peinture du petit garçon », « la photo marrante pleine de couleurs », « L'enfant qui rigole avec un air de polisson » ou encore « l'impression qu'il a fait une bêtise », autant de remarques qui renvoient à l'idée d'une enfance joyeuse et espiègle.
Après avoir prié chaque élève de prendre des notes, le professeur introduit brièvement le film. Sans jamais dévoiler son contenu, il donne quelques indications globales de lecture (surtout à l'adresse des élèves de sixième). Par exemple, en prenant soin de ne jamais prononcer le mot « documentaire », il parle d'un film « sans acteurs mais avec des personnages plus ou moins importants ». Ajoutant aussitôt que le travail de l'équipe technique avait duré 10 semaines étalées de décembre à juin 2001 (donnée implicite sur la chronologie de « l'histoire »). Il explique également la raison d'être d'une classe unique.
Après la projection
Si la projection est ponctuée de rires et d'exclamations diverses, l'ambiance à la sortie est teintée d'une réelle émotion. Les « C'était bien, Monsieur ! » ou « C'était marrant ! » lancés à l'adresse du professeur reflètent parfaitement le plaisir ressenti durant la séance.
À la question générale de l'enseignant : « Alors, qu'est-ce que vous en pensez ? », avant tout adressée aux élèves de sixième, les bras se lèvent en masse. En vrac, « C'est drôle et en même temps, ça nous donne des informations », « Ça nous montre comment les élèves travaillent tous ensemble », « On rigole mais c'est aussi pédagogique » (sic), « C'est triste aussi »...
À la question « Qu'est-ce qu'on peut dire sur leur manière de travailler en classe ? », des élèves de sixième répondent : « On voit que quand M. Lopez s'occupe des grands, les petits travaillent ou dessinent seuls. Ils sont plus autonomes que d'autres. Aussi, l'instituteur leur fait plus confiance : on voit Jojo et Marie seuls à la photocopieuse ».
« On les voit faire la cuisine, à l'école mais aussi chez eux. Julien s'occupe de sa petite sœur, il conduit un tracteur parce que ses parents sont aux champs ».
On notera que ces élèves ont extrait d'emblée (donc identifié) plusieurs moments ou séquences et qu'ils ont fait ressortir quelques-uns des enfants du film.
Aux élèves est ensuite distribué un questionnaire d'une bonne dizaine d'items. Charge à chacun d'eux de le remplir chez eux.

En cours de français (4e)
La séance vient prolonger une première séquence de travail sur le thème du récit. Le questionnaire a permis de la préparer.
Les premières minutes sont consacrées à l'analyse de l'affiche. Puis trois objectifs sont poursuivis ce jour-là :
  1) le documentaire (essentiellement vu par les élèves comme un genre descriptif ou informatif) comme infra-genre narratif ;
  2) l'importance du temps dans cette « histoire » : une condition nécessaire à la transmission du savoir ;
  3) formuler et défendre une opinion (pré-requis à une séquence ultérieure sur l'argumentation).

Dans un climat de grande écoute, les élèves se sont donc essayé à l'exercice du débat dont voici une synthèse, sorte de florilège des réponses avancées.

Sur l'affiche
« Que pensez-vous de l'affiche ? Est-elle représentative de l'esprit ou du message du film ? », commence par s'enquérir le professeur.
« Je trouve que c'est une image qui reflète bien le film car elle représente un moment où l'instituteur s'occupe d'un enfant en particulier. Même si on ne le voit pas faire ça avec tous les élèves, on comprend qu'il trouve toujours le moyen d'avoir des moments privilégiés avec eux. C'est un moment qui montre bien les méthodes de l'instituteur : il fait réfléchir l'enfant en lui demandant si ses mains sont propres », répond aussitôt Iska.
Sur l'adéquation (ou non) affiche-film, Minnane ajoute que « C'est pas par hasard qu'on voit Jojo sur l'image puisque c'est un personnage assez important du documentaire ».
Vincent trouve, quant à lui, que « l'affiche représente ce qu'on pourrait appeler la scène des "mains sales" ».
Valérie évoque le bleu dominant de l'affiche pour donner l'idée de « la sérénité qui se dégage de la classe » et Clémence souligne « le regard à la fois inquiet et un peu provocateur de l'enfant » qui, précise Valérie, « en a profité pour peindre avec ses mains étant donné que M. Lopez ne peut pas surveiller tout le monde ».

Un documentaire classique ?
Après avoir demandé aux élèves de proposer une définition du documentaire (distingué au passage du reportage), le professeur interroge en quoi « Être et avoir » est différent des autres films du genre.
« On peut dire qu'Être et avoir est un documentaire parce qu'il est instructif. En même temps, il ressemble à une fiction parce que les enfants ne regardent pas la caméra. On a l'impression qu'ils l'ignorent » (Vincent).
« C'est une histoire sans commentaire qui n'est pas jouée. On entend une seule fois le réalisateur interviewer l'instituteur » (Valérie).
« En plus, déclare Alice, le film se déroule tout au long de l'année à partir de l'hiver jusqu'aux grandes vacances. Avec un début et une fin ».
Stéphie rappelle que « dans un documentaire, il y a une sorte de narrateur. Là, non ».
Ce à quoi Minnane ajoute que « si "Être et avoir" s'intéresse à la réalité comme un documentaire classique, on ne sent pas la présence de la caméra. En plus, il y a de l'humour et ça, c'est rare dans un documentaire ».

Le temps qui passe
« Pouvez-vous expliquer le rôle des images tournées en extérieur ? », question liminaire pour explorer le thème de l'écoulement du temps.
« C'est surtout des images d'arbres qui nous donnent une idée des changements de saisons. Comme celles des champs. Elle coupent les scènes. Comme ça, on sait que le temps avance sans qu'on nous le dise », explique Vincent.
« Chaque saison est annoncée par un petit interlude où des arbres ou des choses calmes sont filmés pendant quelques secondes », renchérit Iska.
« C'est peut-être pour indiquer au spectateur, intervient Clémence, que le film dure longtemps. Et, pour revenir à la question précédente sur le documentaire, je voudrais ajouter qu'entre ces images sur les arbres, les scènes sont assez longues et ne changent pas de sujet trop brusquement. Du coup, le réalisateur n'a pas besoin d'intervenir par des questions. La forme du film permet de répondre à un maximum de questions sans les poser directement ».
« Est-ce qu'il y a d'autres indices du temps qui passe ? », demande le professeur.
« Oui. Les deux scènes où l'on voit Axel lire sont différentes. Dans la première, l'enfant lit difficilement. Dans l'autre, il lit un peu mieux. On comprend alors que le temps a passé », avance Vincent. « Il y a aussi des scènes qui se répètent. Les élèves font beaucoup de dictées », précise Lucas.
« Et, alors, qu'est-ce que ça veut dire selon vous ? » 
Iska : « Je pense que le fait de voir les élèves travailler sur les mêmes exercices, c'est comme pour nous, il faut du temps et refaire les mêmes exercices pour apprendre ». « Pas tout à fait les mêmes, coupe Lucas, les difficultés sont certainement différentes et progressives ».
« Je voudrais également ajouter, reprend Iska, que le travail fait à la maison est important parce qu'il montre qu'il faut réviser pour apprendre. Ça veut aussi dire que les élèves ont besoin de temps. Enfin, je dirais que ces scènes-là montrent que le film n'est pas un documentaire comme les autres parce qu'il sort de la classe ».
« Qu'entends-tu par "sortir de la classe" ? », interroge le professeur.
Et la jeune fille de préciser : « C'est comme si le film sortait de son sujet. Enfin, c'est ce qu'on croit au début. En fait, il va plus loin. Comme ça, on en sait plus sur les enfants. On entre dans l'intimité des familles. On les voit jouer et faire leurs devoirs. On voit aussi qu'ils sont obligés d'être plus débrouillards. Ils sont plus responsables, comme Julien qui aide ses parents à la ferme ou fait à manger à sa petite sœur ».

Le travail de l'instituteur
Le professeur demande ensuite à ses élèves de dresser le portrait de Monsieur Lopez en essayant de définir sa méthode de travail.
Les élèves soulignent dans l'ensemble la difficulté de la tâche de l'instituteur à « aller d'un groupe de niveau à l'autre ».
Miléna remarque d'emblée que « M. Lopez doit s'assurer qu'une leçon a été bien comprise par les élèves de CM2 par exemple car après il doit aller voir les élèves des autres niveaux. Il peut donc difficilement se permettre de répéter la leçon. Même si chacun, vu leurs âges, n'a pas les mêmes besoins ».
Ce à quoi Minnane ajoute : « Une classe comme celle-ci développe le sens des responsabilités chez les plus grands. On les voit d'ailleurs aider les plus petits. Il y a de la solidarité. Je pense que les grands mûrissent plus vite. Ils apprennent à se débrouiller seuls pour ne pas surcharger l'instituteur ».
Il n'a pas échappé à Alice comme à beaucoup que « les élèves les plus jeunes sont souvent déconcentrés par le travail des autres ».
Ce à quoi Vincent rétorque que « C'est peut-être aussi le cas dans n'importe quelle autre classe. Que les élèves de cet âge-là - et même du nôtre - ont tendance à se déconcentrer assez vite ».

Synthèse
Dix minutes avant la fin du cours, le professeur interrompt le feu nourri des questions-réponses et propose aux élèves d'en tirer les conclusions.
« Être et avoir » répond à la fois aux critères classiques du documentaire, mais repose également sur une structure dramatique qui s'apparente à la fiction. Le professeur en propose le schéma actantiel au tableau. Ce faisant, il insiste particulièrement sur l'importance des indices temporels (repères indispensables à la chronologie) dans le montage final du film. Il ajoute encore que c'est là une manière de montrer au cinéma, médium de la durée finie par définition, comment l'apprentissage (et non pas seulement la représentation de l'homme en plein travail) s'inscrit lentement dans le corps et l'esprit à force de patience et de temps. Pour finir, on signalera que cette discussion autour d'« Être et avoir » a constitué le premier jalon d'une prochaine séquence de travail sur l'argumentation.
Bien d'autres questions auront été abordées pendant cette heure de cours. Quand la sonnerie retentit, le professeur ramasse les questionnaires qui, on a pu le constater, ont constitué une bonne base, éminemment nécessaire à la qualité du débat du jour.

Philippe Leclercq


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