Victor Hugo
 
Victor Hugo : « Les Luttes et les rêves / Le Poëte »
dit par Denise Gence

Shakspeare songe ; loin du Versaille éclatant
Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entend
Gémir la tragédie éplorée et prolixe,
Il contemple la foule avec son regard fixe,
Et toute la forêt frissonne devant lui.
Pâle, il marche, au-dedans de lui-même ébloui ;
Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,
Secouant sur sa tête un haillon de lumière.
Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps,
De rêves, dont on voit la lueur du dehors ;
Le monde tout entier passe à travers son crible ;
Il tient toute la vie en son poignet terrible ;
Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain.
Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin,
Comme dans une mer notre esprit parfois sombre ;
Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,
Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,
Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.
Jamais il ne recule ; il est géant ; il dompte
Richard trois, léopard, Caliban, mastodonte ;
L'idéal est le vin que verse ce Bacchus.
Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus
Râlent autour de lui, splendides ou difformes ;
Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,
Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,
Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour ;
Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,
Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine,
De la chair d'Othello, des restes de Macbeth,
Dans son ¢uvre, du drame effrayant alphabet,
Il se repose ; ainsi le noir lion des jongles
S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.

Paris, avril 1835

Andrée Chedid : « Le Poète »
dit par Denise Gence

Sans couronne de lumière
Le poète de ce temps
Chemine incertain
Au dedans de lui-même

Vêtu de corps et d'âmes
Il erre sans sauvegarde
Entre gouffres et moineaux
Ombres et constellations

Il n'est plus le géant
Le pilote ou le guide
Ce poète du présent
Qui déchiffre comme il peut
Les pages de l'existence
Les pelures de l'histoire
Et les poignards du sang

Il n'est plus ce dompteur
Empreint de certitudes
Qui règne sur le domaine
Du mystère et des vents

Il avance Il recule
Entre source et détresse
Il approche Se replie
Entre désir et tourments

Il apprivoise les mots
Pour nommer la parole
Il creuse la terre mouvante
A la recherche du chant

Ebranlé par la houle
Il renaît d'une lueur
Pour un frisson d'étoile
Il rompt les pesanteurs

Sans halo et sans orgue
Ephémère et lucide
Il sonde chaque grain de vie
Pour féconder l'instant

Inédit
Octobre 2001


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