Victor Hugo : « Les Contemplations / Melancholia » (extrait)
dit par Jérôme Kircher
Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.
Les multitudes vont et viennent dans les rues.
Foules ! sillons creusés par ces mornes charrues :
Nuit, douleur, deuil ! champ triste où souvent a germé
Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé !
Vie et mort ! onde où l'hydre à l'infini s'enlace !
Peuple océan jetant l'écume populace !
Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs ;
Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,
Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,
Qu'on distingue à travers de vagues transparences,
Ses rudes appétits, redoutables aimants,
Ses prostitutions, ses avilissements,
Et la fatalité de ses m¢urs imperdables,
La misère épaissit ses couches formidables.
Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.
L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux,
Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,
Roulent l'obscur filet des pénalités sombres.
Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,
Et l'homme cherche l'homme à tâtons ; il fait nuit ;
Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres ;
Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres ;
Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,
Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons ;
Pas de c¢ur où ne croisse une aveugle chimère.
Qui grince des dents ? L'homme. Et qui pleure ? La mère.
Qui sanglote ? La vierge aux yeux hagards et doux.
Qui dit : J'ai froid ? L'aïeule. Et qui dit : J'ai faim ? Tous.
Et le fond est horreur, et la surface est joie.
Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,
Et, sur le pâle amas des cris et des douleurs,
Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs !
Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée :
A quel néant jeter la journée insensée ?
Chiens, voitures, chevaux ! cendre au reflet vermeil !
Poussière dont les grains semblent d'or au soleil !
Leur vie est au plaisir sans fin, sans but, sans trêve,
Et se passe à tacher d'oublier dans un rêve
L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus.
Quand on voile Lazare, on efface Jésus.
Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.
Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses,
La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais,
Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.
Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.
Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases,
Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit ;
Éden étrange fait de lumière et de nuit.
Les lustres au plafond laissent pendre leurs flammes,
Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes
De quelque arbre céleste épanoui plus haut.
Noir paradis dansant sur l'immense cachot !
Il savourent, ravis, l'éblouissement sombre
Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,
Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.
Les valses, visions, passent dans les miroirs.
Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,
Les galops effrénés courent ; par intervalles,
Le bal reprend haleine ; on s'interrompt, on fuit,
On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit ;
Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées,
La musique, jetant les notes à poignées,
Revient, et les regards s'allument, et l'archet,
Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.
O délire ! et d'encens et de bruit enivrées,
L'heure emporte en riant les rapides soirées,
Et les nuits et les jours, feuilles mortes des cieux.
D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,
Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent,
Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,
Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert,
Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert,
Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre ;
Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre,
Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient,
Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,
Chantent ; et, par moments, on voit au-dessus d'eux,
Deux poteaux soutenant un triangle hideux,
Qui sortent lentement du noir pavé des villes...-
O forêts ! bois profonds ! solitudes ! asiles !
Paris, juillet 1838.
Bernard Noël : « La Chute des temps » (extrait)
dit par Jérôme Kircher
alors qu'à chacun le temps est compté
- rien qu'un peu d'eau
qui fuit chacun la fait
sous soi et c'est pourquoi
la poésie doit aller vite
nous sommes tous rêvés par notre mort
en attendant que son réveil nous tue
- moi mon cher je ne suis pas un artiste
car mes yeux ne sont pas d'ici
mais mon corps sait des choses
il lui faudrait des mots des mots
des mots
vous voyez bien
entre l'émotion et ce qui répond d'elle
tout à coup vient le noir
le monde coupé en deux
un à-pic de douleur
que faire
dans ce qui est là toujours
s'ouvre l'¢il du non
et qui
a cousu des mèches sous les ongles
allumé les cinq doigts lumière
lumière la clarté du monde
s'écrit dans l'épais de la chair
mais les hommes ne sont
que l'envers de leur ombre
et ils ne veulent pas être ce qu'ils sont
parfois ce que je fais ressemble au buisson
[ d'Abraham
parfois l'écriture est un cri muet
la langue un vieux charbon
dites
combien de morts aujourd'hui
l'électricité est infatigable
les mâchoires cassent
crac n'est pas couac mon ami
ils doivent craquer sans couaquer
soyez pratique celui qui lève le doigt c'est pour parler donc
faites lever
oh la paix
et qu'elle passe l'entendement
il arrive à la page de penser toute seule
et c'est écrit sur elle et moi
j'ai oublié
la critique aime bien
qu'un livre soit le gué des dieux
et les accueillir seule
au mépris de l'auteur laissé sur l'autre rive
mais qui
la tête ouverte à la ventée
de l'intuition terrible qui va
vers le finir avec sur les os
le beau regard sans illusion
puis il voit dans son dos
l'obscur troublé par la pointe d'une aile
le bras tombé à l'intérieur du geste
l'éloignement de soi en soi
il dit
qu'ai-je donné
tout à coup son enfance est à côté de lui
comme un petit chien
et la vieille envie de pleurer à cause
des questions sans réponse
je t'aime
mais l'amour n'est pas
l'amour comme une maison
est une maison
toujours
nous sommes trop près de la dernière
demeure et qui entre profit et perte
choisit perte car chaque mot
contient suffisamment de lettres pour
un nouveau monde
et ce serait
es-tu vivant oui ou non
vivant de la tête aux pieds
le rire coulant de ta bouche
plus jeune
mais qu'est-ce qu'un homme
qui peut le dire
on connaît la viande humaine
on sait ce qu'est de l'homme
et comment la viande succède à la viande
économie élémentaire
un peu plus de terre sous la terre
la pourriture sans mentalité
de même
l'art du bourreau
il travaille l'homme
et l'homme est ce reste
que l'art ne réduit pas
à sa question
encore
fait le bourreau
encore un
qui pensait tout seul
j'ai mis sa tête à gauche
la vie est comme moi
elle coupe court
et il dit
la vie n'a pas besoin
de visages reconnaissables
pas même besoin de moi
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Actualités pour la classe / Les dossiers Mars 2002
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