Victor Hugo : « Les Feuilles d'automne » (extrait)
dit par André Dussollier
Le jour s'enfuit des cieux ; sous leur transparent voile
De moments en moments se hasarde une étoile ;
La nuit, pas à pas, monte au trône obscur des soirs ;
Un coin du ciel est brun, l'autre lutte avec l'ombre,
Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre,
Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.
Et là-bas, allumant ses vitres étoilées,
Avec sa cathédrale aux flèches dentelées,
Les tours de son palais, les tours de sa prison,
Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie,
Posée au bord du ciel comme une longue scie,
La ville aux mille toits découpe l'horizon.
Oh ! qui m'emportera sur quelque tour sublime
D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abîme !
Que j'entende, écoutant la ville où nous rampons,
Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve,
Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve,
Le grand fleuve irrité, luttant contre les ponts !
Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues,
Les étoiles des chars se croiser dans les rues,
Et serpenter le peuple en l'étroit carrefour,
Et tarir la fumée au bout des cheminées,
Et, glissant sur le front des maisons blasonnées,
Cent clartés naître, luire et passer tour à tour !
Que la vieille cité, devant moi, sur sa couche
S'étende, qu'un soupir s'échappe de sa bouche,
Comme si de fatigue on l'entendait gémir !
Que, veillant seul, debout sur son front que je foule,
Avec mille bruits sourds d'océan et de foule,
Je regarde à mes pieds la géante dormir !
23 juillet 1828
Jean-Marie Barnaud : « Bleu et quoi d'autre » (extrait)
dit par André Dussollier
Maintenant c'est l'hiver sur ta page
Tu ouvres la fenêtre
La nuit a lessivé le ciel des rues
Tu ne sais comment nommer cet écheveau
des antennes des fils des tuyaux
luisant sur le vernis des ardoises
Le tout proche se dédouble
tressaute dans la brume jusqu'aux lointains
sur les colliers de feux et de balises
tendus sur le vide
jusqu'aux tours inertes
que midi n'a pas encore jetées
les unes dans les autres
suspendant aux nuages les branches nues
les réverbères la muraille d'en-face
le flot des voitures
et la foule minuscule
Est-ce toujours Elseneur sur ces terrasses
où l'ombre des pères revient crier vengeance
et toujours les orphelins incapables
jetés dans les bras de la force par ces fantômes
et titubant dans des postures anciennes
Mais ce qui vient en gloire dans le petit jour
a-t-il jamais manqué aux errants
La lumière la fidèle dresse comme une poursuite
sur la ville
le flambeau se son soleil tout rouge
Pas étonnant que chante le colosse de Memnon
sous cette main gracieuse
Et c'est la même qui coule jusqu'ici
passe ses doigts sur le ciment
laisse traîner sa chevelure sur les vitrages
les cheminées d'usine les tubes d'acier bleu
découpe en plans multiples les redents
les arêtes vives des immeubles
jetés comme des falaises
sur le glacis des rues en bas dans l'ombre
(dirait-on pas ce filet plus fragile
que les feuilles d'un livre
entre les mains tremblantes du lecteur)
Puis elle se fond sans les vapeurs qui montent
noyée sous les éclats cinglants
des vitrines et des feux
dans la rumeur mécanique
Si frêle et si discrète qu'on perd sa trace
au long du jour où l'on avance courbé
(sur la nuque ce seraient plutôt
les doigts froids de la nécessité
et aux reins une violence sans visage
puisque jamais on ne se retourne
dans ces rues et sous ces voûtes toujours avides
toujours trop vastes pour nos cris)
Mais elle persiste la clarté
comme en hiver
dans les collines ou les squares
la neige de la nuit montre
les arbres nus
et la sagesse des oiseaux
Toujours juste la constante
venue du bleu lointain
beauté sans faille
comme un couteau
elle tranche à vif dans le noir
Tu lui souris
Le monde est sauf
Bleu et quoi d'autre © Cheyne éditeur
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Actualités pour la classe / Les dossiers Mars 2002
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