Victor Hugo
 
Victor Hugo : « Paroles sur la dune »
dit par Laurent Terzieff

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau
Que mes tâches sont terminées ;
Maintenant que voici que je touche au tombeau
Par les deuils et par les années,

Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva,
Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,
Comme le tourbillon du passé qui s'en va,
Tant de belles heures sonnées ;

Maintenant que je dis : - Un jour, nous triomphons
Le lendemain, tout est mensonge ! -
Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds
Courbé comme celui qui songe.

Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
Et des mers sans fin remuées,
S'envoler, sous le bec du vautour aquilon,
Toute la toison des nuées ;

J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,
L'homme liant la gerbe mûre ;
J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif
Ce qui parle à ce qui murmure ;

Et je reste parfois couché sans me lever
Sur l'herbe rare de la dune,
Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver
Les yeux sinistres de la lune.

Elle monte, elle jette un long rayon dormant
A l'espace, au mystère, au gouffre ;
Et nous nous regardons tous les deux fixement,
Elle qui brille et moi qui souffre.

Où donc s'en sont allés mes jours évanouis ?
Est-il quelqu'un qui me connaisse ?
Ai-je encore quelque chose en mes yeux éblouis,
De la clarté de ma jeunesse ?

Tout s'est-il envolé ? Je suis seul, je suis las ;
J'appelle sans qu'on me réponde ;
O vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas !
Hélas ! ne suis-je aussi qu'une onde ?

Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais ?
Au dedans de moi le soir tombe.
O terre, dont la brume efface les sommets,
Suis-je le spectre, et toi la tombe ?

Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?
J'attends, je demande, j'implore ;
Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
De chacune une goutte encore !

Comme le souvenir est voisin du remord !
Comme à pleurer tout nous ramène !
Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
Noir verrou de la porte humaine !

Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
Et l'onde aux plis infranchissables ;
L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
Fleurir le chardon bleu des sables.

5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey


Lionel Ray : « Le Corps obscur » (extrait)
dit par Laurent Terzieff

Il est tard. La page a confondu la fenêtre
et l'oiseau. qu'est-ce qui en moi s'exténue et
ne ressemble pas ? quelle image ici a chancelé
désertant la mémoire où rien n'attend désormais
sinon cette buée peut-être comme sur un miroir
le souffle d'un enfant ? avec lui je m'éloigne
je quitte cette salle nocturne où rien n'a plus de nom
et nous allons main dans la main vers ce très faible
clignotement des tulipes dans le champs voisins, vers
cette cabane de toile bleue posée comme une énigme
et un salut au bord de la mer. il y a
aussi une jeune morte qui s'égare avec lenteur
dans la fumée des pluies cette eau si faible que la mousse
accueille comme un corps désiré musical.
un bref effleurement,
et le c¢ur se retire.
le temps innombrable est devenu ce cristal
léger qui cherche une réponse dans l'air immobile.
qu'est-ce qui s'accroît ici dans la douceur de tant
de distances dans l'abîme du bleu et du noir
quel silence dont nous sommes la voix ?
ainsi adossé au ciel de toutes parts avec les yeux
des mots incrédules je marchais jusqu'au seuil
d'un château bâti de souffles et de cils dormants.

© Gallimard


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