Victor Hugo : « Écrit en 1846 » (extrait)
dit par André Wilms
Ecoutez-moi. J'ai vécu ; j'ai songé.
La vie en larmes m'a doucement corrigé.
Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes
Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.
Hélas ! j'étais la roue et vous étiez l'essieu.
Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu,
Sur toutes les clartés que la raison nous donne,
Par vous, par vos pareils, - et je vous le pardonne,
Marquis, - j'avais été tout de travers placé.
J'étais en porte-à-faux, je me suis redressé.
La pensée est le droit sévère de la vie.
Dieu prend par la main l'homme enfant, et le convie
A la classe qu'au fond des champs, au sein des bois,
Il fait dans l'ombre à tous les êtres à la fois.
J'ai pensé. J'ai rêvé près des flots, dans les herbes,
Et les premiers courroux de mes odes imberbes
Sont d'eux-mêmes en marchant tombés derrière moi.
La nature devint ma joie et mon effroi ;
Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre,
Marquis, je m'échappais et j'apprenais à lire
Dans cet hiéroglyphe énorme : l'univers.
Oui, j'allais feuilleter les champs tout grands ouverts ;
Tout enfant, j'essayais d'épeler cette bible
Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible ;
Livre écrit dans l'azur, sur l'onde et le chemin,
Avec la fleur, le vent, l'étoile ; et qu'en sa main
Tient la création au regard de statue ;
Prodigieux poëme où la foudre accentue
La nuit, où l'océan souligne l'infini.
Aux champs, entre les bras du grand chêne béni,
J'étais plus fort, j'étais plus doux, j'étais plus libre ;
Je me mettais avec le monde en équilibre ;
Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui,
Si c'est Non que dit l'ombre à l'astre qui dit Oui ;
Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres
Qu'écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres ;
J'ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté ;
Et j'ai dit : - Texte : Dieu ; contre-sens : royauté. -
La nature est un drame avec des personnages ;
J'y vivais ; j'écoutais, comme des témoignages,
L'oiseau, le lis, l'eau vive et la nuit qui tombait.
Puis je me suis penché sur l'homme, autre alphabet.
Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste,
Triomphant ; je n'avais qu'une soif : être juste ;
Comme on arrête un gueux volant sur le chemin,
Justicier indigné, j'ai pris le c¢ur humain
Au collet, et j'ai dit : Pourquoi le fiel, l'envie,
La haine ? Et j'ai vidé les poches de la vie.
Je n'ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui.
J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire : Il m'a nui !
Le vrai boitant ; l'erreur haute de cent coudées ;
Tous les cailloux jetés à toutes les idées.
Hélas ! j'ai vu la nuit reine, et, de fers chargés,
Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb ; les préjugés
Sont pareils aux buissons que dans la solitude
On brise pour passer ; toute la multitude
Se redresse et vous mord pendant qu'on en courbe un.
Ah ! malheur à l'apôtre et malheur au tribun !
On avait eu bien soin de me cacher l'histoire ;
J'ai lu ; j'ai comparé l'aube avec la nuit noire,
Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélémy ;
Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi,
Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore,
C'est la lueur de sang qui se mêle à l'aurore.
Les Révolutions, qui viennent tout venger,
Font un bien éternel dans leur mal passager.
Les Révolutions ne sont que la formule
De l'horreur qui pendant vingt règnes s'accumule.
Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs ;
Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l'homme en pleurs,
Tourner le Bas-Empire avec le Moyen-Age,
Du midi dans le nord formidable engrenage ;
Quand l'histoire n'est plus qu'un tas noir de tombeaux,
De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux ;
Quand le pied des méchants passe et courbe la tête
Du pauvre partageant dans l'auge avec la bête ;
Lorsqu'on voit aux deux bouts de l'affreuse Babel
Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel ;
Quand le harem est prince et l'échafaud ministre ;
Quand toute chair gémit ; quand la lune sinistre
Trouve qu'assez longtemps l'herbe humaine a fléchi,
Et qu'assez d'ossements aux gibets ont blanchi ;
Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte,
Depuis dix-huit cents ans, dans l'ombre qui l'écoute ;
Quand l'ignorance a même aveuglé l'avenir ;
Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,
L'espérance n'est plus que le tronçon de l'homme ;
Quand partout le supplice à la fois se consomme,
Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,
Alors, subitement, un jour, debout, debout !
Les réclamations de l'ombre misérable,
La géante douleur, spectre incommensurable,
Sortent du gouffre ; un cri s'entend sur les hauteurs :
Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs ;
Tout le bagne effrayant des parias se lève ;
Et l'on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,
Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,
Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement !
Dieu dit au peuple : Va ! L'ardent tocsin qui râle,
Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale
L'église et son clocher, le Louvre et son beffroi ;
Luther brise le pape et Mirabeau le roi !
Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent.
Oh ! l'heure vient toujours ! des flots sourds au loin roulent.
A travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,
L'écume, et les sommets qui deviennent écueils,
Les siècles devant eux poussent, désespérées,
Les Révolutions, monstrueuses marées,
Océans faits des pleurs de tout le genre humain.
Armand Gatti : « L'Improvisation de Kreutzberg »
dit par André Wilms
Berliner Zeitung bz
Compagnes Compagnons de Berlin comme si nous étions à Kronstadt
Nous sommes morts (condamnés à mourir jusqu'à quand ?) dans une ville que nous ne connaissons pas. Une ville en insurrection (certes) dont nous avons ramené quelques bribes par ici, par là, avec à la main un fusil sur la gâchette duquel nous n'avons jamais appuyé, avec sur nos livres des mots dont nous n'avons pas le savoir, avec des hommes dont nous n'avons les visages que par recoupement. Nous sommes morts (condamnés à mourir jusqu'à quand ?) dans une ville qui il y a 50 ans s'appelait...
Compagnes compagnons
Si nous voyons notre combat dans l'éclairage d'une Vérité en Exil, nous sommes condamnés à la stérilité (et à force de stérilités élues, défenestrées, proclamées, réhabilitées) à la dérision.
Nos réalités sociales - un brouillon que chacun s'acharne à copier sur le voisin - ont besoin de mensonges pour être admises, donc des mots. Malheureusement Dieu devient Dieu quand on le nomme mais pas la révolution. Un homme nouveau avec les mots de l'homme ancien c'est une révolution qui s'écrase avant même d'avoir déplié ses ailes. Nous arpentons ce que nous croyons être le futur avec toujours le même chemin de croix se terminant toujours avec les mêmes mots : mon-père-mon-père-pourquoi-m'avez-vous-abandonné ?
Là où on attend la fête c'est le sacrifice (toujours lui) qui installe ses piquets. Que cherchent nos promesses en dehors de se dévorer avec des mots venus d'autres expériences que celles de nos nécessités ?
Compagnes compagnons
A Berlin, on meurt pour la Révolution mais on ne la fait pas. Etait-ce le mal vieux d'un siècle dont souffrait Georg Von R. et qui l'avait amené dix jours avant Noël au rendez-vous de la rue aux quatre cimetières ?
Compagnes compagnons
Qui se souvient du langage-récréation et des contacts qu'il a gardés avec l'écriture du vent et de la pluie ? Quels mots ont-ils conservés le rythme des oiseaux, des saisons et des poissons dans les rivières. Ces rythmes nous gouvernent et nous croyons les renverser en exterminant leur représentant. Le langage-récréation est devenu le langage-tourmente. Et de plus il est condamné à être sans dialogue. C'est sûr que nous allons crever sous notre propre merde. Et après ?
Compagnes compagnons
Le dire n'est qu'un alignement de taudis hanté par l'infini qu'ils sont seuls à voir parce que leurs fenêtres en papier huilé sont seules à les nommer. Il suffoque sous le vide qu'il crée pour respirer.
Et l'hôpital désaffecté de Kreutzberg ?
Compagnes compagnons
La nuit des barricades il n'y avait à Paris qu'un seul univers mis en place où chacun selon l'humeur venait boire. Cet univers unique, nos spectacles l'ont cherché dans la rue (jusqu'à la place centrale de Kronstadt) et ne l'ont point trouvé. Notre manif l'a cherché jusqu'au mur et ne l'a point trouvé. Votre occupation ne le trouvera pas davantage dans cet hôpital désaffecté. Il accompagne (à votre insu, comme à celui des Gattis qui m'ont donné rendez-vous à la gare de la Friedrichstrasse) l'enfant de mai, fugitif se (nous) cherchant dans toutes les rues du monde. Pour lui, spectacle, manif, occupation de la rue ne chercheront plus à effacer une mort mais l'attente de la mort (les usines ne sont rien d'autre).
Compagnes compagnons
Nous sommes morts (condamnés à mourir jusqu'à quand ?) dans une ville qui il y a cinquante ans s'appelait Kronstadt. Elle continue à s'appeler Kronstadt car depuis Kronstadt fait partie de toutes les villes du monde et nous y mourons jour après jour, avec des complicités d'il y a cinquante ans, des mots d'ordre comme des poissons sur la terre sèche échappant aux catégories qui nous décrivent. Est-ce un combat que de s'adapter au passé et aux pseudo-événements dont il nous persécute et dans lesquels il nous cloisonne ?
Compagnes compagnons
Si nous ne trouvons pas les mots qui permettront aux choses de nous voir différemment et si nous ne nous multiplions pas à l'intérieur de cette vision, nous sommes condamnés. Par nous. Si nous ne pouvons construire le Saïgon mythique construit par les clandestins, avec leurs paysages, leurs planques, leurs lignes de force, leur rendez-vous et les signes d'intelligence qui les protègent - un Saïgon qui n'a rien à voir avec le Saïgon officiel, celui du pouvoir, tout en étant le même Saïgon - une ville plus vraie que celle dans laquelle nous sommes et dont tous les mécanismes sont dans nos têtes à l'état de frein, nous sommes morts (condamnés à mourir jusqu'à quand ?) dans une ville que.
Compagnes compagnons
(Publié dans la revue AXOLOTL n° 1)
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Actualités pour la classe / Les dossiers Mars 2002
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