Victor Hugo : « À l'obéissance passive »
dit par Jacques Bonnaffé
O soldats de l'an deux ! ô guerres ! épopées !
Contre les rois tirant ensemble leurs épées,
Prussiens, Autrichiens,
Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes,
Contre le czar du Nord, contre ce chasseur d'hommes
Suivi de tous ses chiens,
Contre toute l'Europe avec ses capitaines,
Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,
Avec ses cavaliers,
Toute entière debout comme une hydre vivante,
Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans épouvante
Et les pieds sans souliers !
Au levant, au couchant, partout, au sud, au pôle,
Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule,
Passant torrents et monts,
Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres,
Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres
Ainsi que des démons !
La liberté sublime emplissait leurs pensées.
Flottes prises d'assaut, frontières effacées
Sous leur pas souverain,
O France, tous les jours, c'était quelque prodige,
Chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l'Adige,
Et Marceau sur le Rhin !
On battait l'avant-garde, on culbutait le centre ;
Dans la pluie et la neige et de l'eau jusqu'au ventre,
On allait ! en avant !
Et l'un offrait la paix, et l'autre ouvrait ses portes,
Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes,
Se dispersaient au vent !
Oh ! que vous étiez grands au milieu des mêlées,
Soldats ! l'¢il plein d'éclairs, faces échevelées
Dans le noir tourbillon,
Ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête ;
Et comme les lions aspirent la tempête
Quand souffle l'aquilon,
Eux, dans l'emportement de leurs luttes épiques,
Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques,
Le fer heurtant le fer,
La Marseillaise ailée et volant dans les balles,
Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales,
Et ton rire, ô Kléber !
La Révolution leur criait : - Volontaires,
Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères ! -
Contents, ils disaient oui.
- Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes ! -
Et l'on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui !
La tristesse et la peur leur étaient inconnues ;
Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues,
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux !
Jacques Darras : « Binche, les Gilles »
dit par Jacques Bonnaffé
Ils dansent les genoux fléchis.
Ils dansent le buste légèrement penché vers l'avant.
Ils dansent leurs chaussons blancs se soulèvent dans leurs
sabots vernis noirs.
Ils dansent.
Ils dansent continûment.
Ils tournent lentement sur eux-mêmes cependant qu'ils
dansent.
Ils dansent ils gardent le sourire.
Ils dansent avec les jambes les pieds le corps ne tremble
pas.
Ils dansent en se touchant par l'épaule.
Ils dansent en sorte que la danse de leur danse tourne sur
elle-même.
Ils n'avancent pas devant eux ils avancent en tournant.
Ils dansent en montrant leur visage aux deux côtés de la
rue.
Ils dansent comme s'ils étaient la terre tournant au soleil
ses saisons.
Ils dansent et ils sourient.
Ils dansent leur tête ronde de villageois rendue plus
ronde par un bonnet blanc.
Ils dansent leur tête ronde illuminée par un sourire
comme une pomme mûre.
Ils dansent ils dansent la danse de la terre fructifiante.
Ils dansent ils font fructifier la danse par la danse.
Ils dansent la multiplication des feuilles dansent le dé-
pouillement des feuilles.
Ils dansent la graine de la danse qu'ils sèment qu'ils
replient en tournant.
Ils dansent ils tournent ils entraînent le mouvement de
tourner avec eux.
Ils dansent l'imitation même de la danse qu'ils dansent.
Ils dansent l'imitation ils redoublent redoublent la me-
sure de leur danse.
Ils dansent ils répètent qu'ils dansent qu'ils ne disent rien
d'autre en dansant.
Ils dansent ils montrent par l'exemple qu'ils tournent
comme la terre le soleil.
Ils dansent ils tournent à l'exemple de tout ce qui tourne
autour d'eux.
Ils dansent en rond sur eux-mêmes follement sagement
leur folie est la danse.
Ils dansent ils disent que tout sur Terre dansera toujours
avec la Terre.
Ils dansent ils disent que la danse est Folie de qui tourne
en rond avec soi.
Ils dansent ils disent que Folie Sagesse dansent ensemble
la même danse.
Ils dansent ils dansent ils ne diront plus rien plus rien ils
dansent ils dansent.
Ce n'est pas vrai de dire que nous avançons nous n'avan-
çons pas.
Ce que nous appelons réalité est folie du retour des
choses.
Car les choses reviennent sur elles-mêmes nous revenons
avec elles.
Nous sommes les revenants de nous-mêmes comme le
jour est fantôme.
Comme la nuit est fantôme copie fantomatique de la nuit
qui précéda.
Mais puisque nous sommes les mêmes que ceux qui
précédaient.
Décédons-nous jamais vraiment ou cessons-nous seule-
ment de précéder.
De précéder le cortège de ceux qui nous précédèrent que
nous suivions.
Nous ne décédons pas nous cédons la précédence nous
cédons le pas.
Nous ne décédons pas nous tournons dans l'invisibilité
de la danse.
Nous passons le relais de la folie la maladie la contamina-
tion du rythme.
Décédant nous précédons autrement une autrement plus
grande danse.
Précédant ceux qui maintenant précèdent la danse que
nous précédâmes.
Nul ne précédera nul ne décédera à la fin puisque le cercle
nous embrasse.
Que tournant sur nous-mêmes nous faisons simplement
tourner la danse.
Nous savons que nous dansons nous nous déguisons en
danseurs lents.
Nous nous masquons à nous-mêmes par la lenteur la
réalité notre danse.
Nous nous cachons la folie qu'il y a à reprendre à
reproduire les figures.
Car l'enfance de la danse est toujours celle qui court au
devant de nous.
Avec nous derrière qui courons derrière la figure d'en-
fance de la danse.
Combien de matins depuis le premier jour de la Création
Récréation.
Combien de millions de milliards de matins le même
multiplié par lui-même.
Combien de redoublements combien de masques de
nous-mêmes une fois.
Nous ne décédons pas nous ne cessons pas de précéder
notre précédence.
Ce fut nous ancestralement ce sera nous antérieurement
à l'antériorité.
Il y a deux sens à notre vie comme il y a deux façons de
tourner à la danse.
Il n'y a qu'une seule danse que nos figures figurent la
danser nous délivrera.
La danser nous délivrera du retard la lenteur que nous
avons à nous succéder.
La danser nous fera revenir à la précédence de la
récédence.
Il n'y a jamais l'immobilité contre la danse.
Il n'y a jamais l'immobilisation du mouvement par la
mort de la danse.
Il y a la délivrance de ce qui suit.
Il y a la délivrance de la répétition.
Il y a le retour lui-même en lui-même sur lui-même.
(extrait de VAN ECK ET LES RIVIERES © In Hui)
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Actualités pour la classe / Les dossiers Mars 2002
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