Victor Hugo
 
Victor Hugo : « La Légende des siècles / La Vision d'où est sorti ce livre » (extrait)
dit par Hugues Quester

Chaos d'êtres, montant du gouffre au firmament !
Tous les monstres, chacun dans son compartiment ;
Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde ;
Brume et réalité ! nuée et mappemonde !
Ce rêve était l'histoire ouverte à deux battants ;
Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps ;
Tous les temples ayant tous les songes pour marches ;
Ici les paladins et là les patriarches ;
Dodone chuchotant tout bas avec Membré ;
Et Thèbe, et Raphidim, et son rocher sacré
Où, sur les juifs luttant pour la terre promise,
Aaron et Hur levaient les deux mains de Moïse ;
Le char de feu d'Amos parmi les ouragans ;
Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigands,
Transformés par la fable avec grâce ou colère,
Noyés dans les rayons du récit populaire,
Archanges, demi-dieux, chasseurs d'hommes, héros
Des Eddas, des Védas et des Romanceros ;
Ceux dont la volonté se dresse fer de lance ;
Ceux devant qui la terre et l'ombre font silence ;
Saül, David ; et Delphe, et la cave d'Endor
Dont on mouche la lampe avec des ciseaux d'or ;
Nemrod parmi les morts ; Booz parmi les gerbes ;
Des Tibères divins, constellés, grands, superbes,
Etalant à Caprée, au forum, dans les camps,
Des colliers que Tacite arrangeait en carcans ;
La chaîne d'or du trône aboutissant au bagne.
Ce vaste mur avait des versants de montagne.
O nuit ! rien ne manquait à l'apparition.
Tout s'y trouvait, matière, esprit, fange et rayon ;
Toutes les villes, Thèbe, Athènes, des étages
De Romes sur des tas de Tyrs et de Carthages ;
Tous les fleuves, l'Escaut, le Rhin, le Nil, l'Aar,
Le Rubicon disant à quiconque est césar :
Si vous êtes encor citoyens, vous ne l'êtes
Que jusqu'ici. - Les monts se dressaient, noirs squelettes,
Et sur ces monts erraient les nuages hideux,
Ces fantômes traînant la lune au milieu d'eux.
La muraille semblait par le vent remuée ;
C'étaient des croisements de flamme et de nuée,
Des jeux mystérieux de clartés, des renvois
D'ombre d'un siècle à l'autre et du sceptre aux pavois,
Où l'Inde finissait par être l'Allemagne,
Où Salomon avait pour reflet Charlemagne ;
Tout le prodige humain, noir, vague, illimité ;
La liberté brisant l'immuabilité ;
L'Horeb aux flancs brûlés, le Pinde aux pentes vertes ;
Hicétas précédant Newton, les découvertes
Secouant leur flambeau jusqu'au fond de la mer,
Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer ;
La Marseillaise, Eschyle, et l'ange après le spectre ;
Capanée est debout sur la porte d'Electre,
Bonaparte est debout sur le pont de Lodi ;
Christ expire non loin de Néron applaudi.
Voilà l'affreux chemin du trône, ce pavage
De meurtre, de fureur, de guerre, d'esclavage ;
L'homme-troupeau ! cela hurle, cela commet
Des crimes sur un morne et ténébreux sommet,
Cela frappe, cela blasphème, cela souffre,
Hélas ! et j'entendais sous mes pieds, dans le gouffre,
Sangloter la misère aux gémissements sourds,
Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours.
Et sur la vision lugubre, et sur moi-même
Que j'y voyais ainsi qu'au fond d'un miroir blême,
La vie immense ouvrait ses difformes rameaux ;
Je contemplais les fers, les voluptés, les maux,
La mort, les avatars et les métempsycoses,
Et dans l'obscur taillis des êtres et des choses
Je regardais rôder, noir, riant, l'¢il en feu,
Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu.

Michel Butor : « Le Monde s'écroule et nous survivons »
dit par Hugues Quester

Mais le monde n'est-il pas, n'était-il pas déjà fini depuis longtemps ?
Depuis des années, des dizaines d'années.
Depuis des siècles, des millénaires, des millions d'années ?
Les ammonites et bélemnites n'avaient-ils pas disparu rejoints par les
lépidodendrons et sigillaires, puis les brontosaures et ptéranodons, les
mégathériums et les mastodontes, les drontes et les pigeons passagers dont
John James Audubon déclare avoir vu un vol de 1 115 136 000 en 1813
près de Louisville, Kentucky, massacrés au cours du XIXème siècle par des
industriels qui voulaient les exploiter commercialement, et dont le dernier
spécimen connu est mort au zoo de Cincinnati, Ohio, en 1914 ?

Depuis longtemps déjà enfouis, Akkad et Sumer, Babylone et
Memphis, Teotihuacan, Tikal et Tiahuanaco,
Rejoints par tant d'instaurations, anciens, moyens et nouveaux
empires, décadences, invasions, démembrements,
Avec pillages, dévastations, incendies, démantèlements, enlèvements,
supplices, exécutions,
Tant de sombres papes, sinistres empereurs, horribles évêques,
affreux paysans, effroyables chevaliers, épouvantables mariniers et moines
terrifiants,

Avec les sécheresses, les déluges, les glissements de terrain, les
avalanches, les éruptions, les raz-de-marée, les tornades,
Les naufrages, épaves, échouages, inondations, envasements,
ensablements, enfouissements,
Avec les migrations, colonisations, humiliations, transplantations,
occupations, déportations, aliénations,

Tant de généraux des grenouilles-scorpions, de commentateurs de
pillages, tant de colonels des moustiques-frelons, de visiteurs de
dévastations,
Tant de commandants des taons-cafards, de présentateurs d'incendies,
tant de capitaines des pestes-fureurs, de commandeurs de démantèlements,
Tant de lieutenants des ulcères-cancers, d'inspecteurs d'enlèvements,
tant de commissaires des grêles-gangrènes, de contrôleurs de supplices,
Tant de militaires-sauterelles-murènes, de vérificateurs de ténèbres et
d'assassinats,

Parmi les balbutiements, éducations, initiations, installations,
maturations, vieillissements, décrépitudes,
Agonies, ruines, vestiges, cadavres, ossements, fossiles, traces,
Les réflexions, les explorations, les méditations, les explications, les
inventions, les improvisations, les mutations,
Et les nuages qui changent comme les vagues qui changent comme les
forêts qui changent comme les villes qui changent comme les rêves qui
voyagent comme les nuages et les astres qui survivent dans la précarité
comme nous.

inédit


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