Indigènes
Un film de Rachid Bouchareb
  Des images pour le dire 
 

 

Des images pour le dire

Entretien avec le réalisateur

Les comédiens parlent du film et de leurs personnages

Repères : l'affiche du film
 
Un destin héroïque, une mémoire occultée

En 1943, 130 000 « indigènes » issus des colonies du Maghreb et d’Afrique noire s’engagent dans les rangs de l’armée de la France libre. L’année suivante, œuvrant à la victoire des forces alliées, ils libèrent l’Italie, la Provence, la vallée du Rhône, les Vosges et l’Alsace. Cette page occultée de l’histoire de France, le film sobre et émouvant de Rachid Bouchareb nous la retrace à travers le destin héroïque de quatre d’entre eux qui, sans jamais l’avoir vraiment vue, vinrent secourir la « mère-patrie ». Une patrie qui, hélas, se comporta en fieffée marâtre pour avoir toujours considéré ces combattants comme des sous-patriotes. Autant qu’au devoir de mémoire, Indigènes appelle à un sérieux examen de conscience.


Qui sont-« ils » ?
Venus pour libérer la « mère-patrie »
D.R.
Venus de loin, ils ont « tout quitté, parents, gourbis, foyers » selon les paroles de l’hymne de l’armée d’Afrique. « Ils », ce sont les Saïd, Yassir, Abdelkader, Messaoud qui, comme quelque 130 000 tirailleurs des colonies africaines, s’engagèrent en 1943 dans les rangs d’une armée française inexistante depuis la défaite éclair de 1940. « Ils » sont les « indigènes », ainsi nommés par l’administration militaire coloniale, qui offrirent de « laver le drapeau français avec [leur] sang » selon l’expression du caïd d’un village du Sud algérien en ouverture du film. Intégrés à la première armée française du général de Lattre de Tassigny, ces soldats permirent d’ouvrir un second front au sud en débarquant en Provence et de libérer la « mère-patrie » sous occupation nazie. Or ils sont aussi les oubliés de l’histoire de France à qui le film de Rachid Bouchareb rend une identité, une dignité, une postérité. 

Debbouze, Nacéri, Bouajila ou Zem sont autant de patronymes, présents dans les archives du ministère de la Défense, qui ne seront bientôt plus seulement ceux d’acteurs connus mais ceux enfin reconnus de soldats morts pour la France. Car leurs petits-fils, fortement impliqués dans le projet du film, entendent honorer leur mémoire et être les passeurs d’une page occultée de l’histoire de France.

Des personnages contrastés
Des engagés aux origines et motivations diverses
D.R.
Le choix des personnages reflète la mixité sociale et les motivations diverses de ceux qui composèrent cette armée recrutée grâce à l’important réservoir humain des colonies, ce qui permit notamment à la France libre de tromper la vigilance des commissaires allemands et des fonctionnaires vichyssois.

Saïd est un gardien de chèvre analphabète, autant désireux de servir la France que de fuir sa misère. Voltigeur choqué par la violence des combats, il développe une relation privilégiée avec son sergent à qui il sert d’aide de camp et en qui il trouve une seconde famille. Cette complicité lui attire les railleries de ses camarades. 
Yassir, seul Marocain de la bande, est un mercenaire qui s’est enrôlé pour s’enrichir avec son frère Larbi qu’il entend bien marier. Il dépouille les cadavres et revend le fruit de son butin aux Français. Il est cependant doué d’une morale religieuse et, délesté de son égoïsme, finit par se comporter en héros comme les autres. Aucun esprit de revanche ne l’anime quand il évoque la « pacification » qui a « massacré » sa famille. 
Abdelkader, lui, est obnubilé par la reconnaissance et l’ascension sociale. Animé par un idéal de liberté et d’égalité, cet homme éduqué est indigné par le racisme et la discrimination dont sont victimes les « bougnoules » par rapport aux soldats français de souche. Son personnage s’inspire d’Ahmed Ben Bella, sous-officier des Forces françaises libres, dont l’engagement dans le mouvement nationaliste algérien fut certainement nourri par l’injustice de l’État français à l’égard de ses camarades indigènes. 
Messaoud, enfin, a une vision idéalisée de la France. Joli cœur, il s’énamoure d’une Marseillaise avec qui il ne pourra jamais correspondre, leurs lettres étant interceptées par la censure militaire. Tireur d’élite, il est néanmoins prêt à déserter pour elle. Tous les quatre se retrouvent sous les ordres du sergent-chef Martinez. 
D’abord caricatural, son personnage entretient des relations ambiguës avec ses « hommes » en raison de ses origines pieds-noirs qui le déchirent. Fils d’une Algérienne et d’un pied-noir, il renie son ascendance maternelle et affiche vite ses limites dans la fraternité qui le lie à eux.

La reconstitution historique
Toujours envoyés en première ligne...
D.R.
Le générique est composé d’une mosaïque d’images d’archives comme des fenêtres ouvertes sur la vie des populations maghrébines au temps des colonies. Point d’ancrage du film, ces vignettes renvoient aux lointaines racines culturelles de ceux qui sont venus combattre pour la patrie. Le titre s’inscrit alors sur l’écran, en alphabet latin puis en arabe, signifiant ainsi l’hommage que le film veut leur adresser en retour de leur sacrifice. Huit cartons avec date et lieu annonçant chaque grand volet de cette épopée indiquent que le réalisateur entend faire œuvre pédagogique. D’abord en noir et blanc, ces cartons virent à la couleur pour révéler la prise en charge de l’histoire par la fiction cinématographique.

Cette « mise en cinéma » passe par un compte rendu historique et un rendu des comptes humains. La dramaturgie linéaire du film suit donc la trajectoire de la piétaille indigène sans cesse envoyée en première ligne et toujours méprisée par l’état-major à l’heure de la grande rencontre avec la courbe de l’histoire. Leur point d’intersection : les faits d’armes de la libération de l’Italie (Monte Cassino, début 1944), de la Provence (Marseille, août 1944), de la vallée du Rhône (octobre 1944), des Vosges et de l’Alsace (novembre 1944) que le film nous montre avec une modestie d’effets pyrotechniques. Pour la scène de la prise du piton rocheux en Italie, le réalisateur s’est éloigné d’une mise en scène spectaculaire pour souligner le chaos et les conséquences du combat sur les hommes. L’action est filmée de l’intérieur avec variation de points de vue (cœur de la bataille/position élevée de l’état-major) permettant de visualiser correctement les différentes étapes du combat. À côté des grandes scènes de guerre, de nombreuses séquences nous invitent à partager la vie des soldats indigènes et le sort odieux que leur a réservé l’armée.

L’épreuve de la guerre
Seuls face à une troupe d'Allemands dans un village alsacien
D.R.
Aussi, comme dans tout film de guerre, le spectateur fait l’expérience traumatique de la violence du cinéma. Une image peut soudain se charger de mort avec vision frontale, très réaliste, d’un corps démembré après explosion d’un obus. La mort qui rôde partout est parfois dramatisée comme lors de la scène-climax du traquenard dans la forêt vosgienne. Un montage de plans très brefs décompose le temps d’avant la mort : plan sur les soldats, mise au point de la caméra sur le fil tendu et relié à la goupille de la grenade, ralenti sur les hommes, accentuation de la respiration off des hommes, gros plan sur la goupille, déclic, explosion.

Le moment de bravoure du film est celui où les quatre soldats se hissent au rang de héros en défendant seuls leur position face à une troupe d’Allemands dans un village alsacien. La mise en scène donne une idée précise de la géographie de l’embuscade en découpant l’espace du lieu. Les trois positions hautes, Messaoud au milieu, participent de l’effet de surprise qui donne l’avantage aux tirailleurs. Cependant, la dramaturgie procède à un renversement du rapport de forces avec l’entrée en scène des renforts allemands. La prise de conscience de la mort passe sur les visages terrorisés des tirailleurs. L’attente et le suspense explosent enfin dans un déchaînement de violence au cours duquel la mort de Messaoud est filmée à distance. 
« Alsace, 60 ans plus tard » : l’épilogue arrive en contrepoint critique de cet acte d’héroïsme et renverse le pathos en suivant Abdelkader, l’unique survivant, dans un foyer pour immigrés. Le message inscrit sur l’écran – pensions et retraites des anciens combattants indigènes gelées à partir de 1959 – coïncide avec les intentions politiques de Rachid Bouchareb qui entend aussi faire de son film un aide-mémoire concernant l’absence de loyauté de la France envers ces hommes. Le devoir de mémoire se trouve alors assorti d’une invitation à un sérieux examen de conscience du pays.

Philippe Leclercq
« Cinédoc » (PDF, 335 ko), supplément à TDC, n° 920, du 15 septembre 2006.

Indigènes
Un film de Rachid Bouchareb
Durée : 2h08
Sortie en salle: le 27 septembre 2006
Avec
Jamel Debbouze (Saïd)
Samy Nacéri (Yassir)
Roschdy Zem (Messaoud)
Sami Bouajila (Abdelkader)
Bernard Blancan (Martinez)
À consulter
- Le site du film (dossier de presse, espace Histoire et espace Enseignants)
www.indigenes-lefilm.com/
- Le site pédagogique mis en ligne par « Zéro de conduite », le blog de l'agence Cinéma-Éducation (dossier pédagogique réalisé par une enseignante d'histoire, Cinéclasse, supplément au Monde de l'Éducation avec un entretien avec Benjamin Stora, sélection de ressources)
www.zerodeconduite.net/
- Le site thématique proposé par l'espace éducatif de France 5 (extraits du film analysés par des enseignants, décryptage de la bande-annonce, webographie)
http://education.france5.fr/
Ciné-débat
La Ligue de l'enseignement organise le 14 octobre 2006 au cinéma la Pagode un ciné-débat sur Indigènes avec la participation du réalisateur et de Sylvie Thenault, spécialiste de l'Algérie coloniale.
Les ciné-débats sur le site de la Ligue (fédération de Paris)
www.ligueparis.org/



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