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Premier acte, exposition
Années 50 : les militants CFTC de Lip, regroupés autour de Charles Piaget et Roland Vittot, cherchent à créer une force syndicale capable de tenir tête au patron. Leur première action est de s’attaquer au secret des rémunérations qui cache des disparités totalement injustifiées. En barrant les noms, ils publient les fiches de paie. Tollé général qui aboutit à une refonte de la grille des salaires après d’âpres négociations. Lors d’une grève un peu dure, les ouvriers bloquent le stock de montres et l’utilisent comme monnaie d’échange dans la négociation. Années 60 : la situation financière de l’entreprise se dégrade. Conscient des bouleversements qui s’annoncent et de la fragilité de sa société, Fred Lip cherche à ouvrir son capital. Il se tourne vers une société suisse, Ebauches-SA. En janvier 1967, il lui cède 33% de ses parts. Mai 68 : la grève chez Lip est particulièrement active avec une occupation bien préparée, des commissions par ateliers, le refus de reprendre le travail après les négociations tant que la grève nationale n’est pas terminée. La situation de l’entreprise se détériore toujours. Ebauches-SA devient actionnaire principal avec 43% du capital en avril 1970. 5 juin 1970 : les ouvriers de l’atelier mécanique débrayent 1/4h par heure après avoir constaté une diminution de leurs salaires. Mille ouvriers décident, lors de l’AG du 16 juin, l’occupation de l’usine et le blocage de l’expédition des montres. Après 8 jours de grève, la direction cède et revalorise les salaires. 5 février 1971 : à 65 ans, Fred Lip est débarqué par le conseil d’administration, selon les vœux d’Ebauches-SA, majoritaire. Il doit laisser sa place à Jacques Saint-Esprit, un ancien secrétaire général que Fred Lip avait renvoyé quelque temps auparavant. La situation commerciale et financière de l’entreprise est très inquiétante. En février 73, la CFDT publie un mémorandum pour tirer le signal d’alarme. 17 avril 1973 : coup de tonnerre : Jacques Saint-Esprit démissionne, Lip dépose le bilan.
Deuxième acte : le grand conflit de 1973
20 avril 1973 : création du comité d’action, animé par Jean Raguenès et Marc Géhin. 26 avril 1973 : les administrateurs déclarent : « Tout peut arriver ». Les Lip organisent la baisse des cadences. 18 mai : ils manifestent devant le siège d’Ebauches-SA à Neufchâtel, en Suisse. 24 mai : manifestation de 5 000 personnes à Besançon. 28 mai : montée à Paris de 534 Lip en délégation à Matignon et au ministère de l’Équipement. 10 juin : l’usine est totalement occupée « pour la sauvegarde de l’outil de travail ». 12 juin : lors d’une réunion du comité d’entreprise, le syndic et les administrateurs provisoires sont séquestrés. On découvre une sacoche contenant les plans de licenciement. Dans la nuit, le stock de montres, environ 500 000 millions d’anciens francs, est mis à l’abri dans des caches disséminées dans la région. 15 juin : une manifestation de 12 000 personnes sillonne Besançon. Les magasins sont fermés, le glas sonne. L’évêque, Mgr Lallier, prend la parole devant les manifestants place St-Pierre. Les CRS répriment sévèrement et malmènent les journalistes. 18 juin : une assemblée générale historique décide la remise en route de la chaîne de montage horlogère pour assurer « un salaire de survie ». Pendant tout l’été, la lutte des Lip est popularisée avec le slogan : « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie ». Les visiteurs affluent à Palente. 22 juin : l’assemblée générale met sur pied six commissions de travail : production, vente des montres, gestion du stock, accueil, popularisation, entretien et sécurité. Très rapidement, trois autres commissions voient le jour : restaurant, animation, courrier. 2 août : Jean Charbonnel, ministre du Développement industriel, présente un plan de sauvetage de Lip, qui n’est autre que celui d’Ebauches-SA. Il nomme Henri Giraud comme médiateur. 3 août : les grévistes refusent le plan Charbonnel et distribuent la première « paie sauvage ». 11 août : début des négociations, à Arc-et-Senans, entre les représentants des syndicats, du comité d’action et Henri Giraud. 15 août : à 5h30 du matin, les gardes mobiles investissent l’usine de Palente et chassent les travailleurs. À l’annonce de la nouvelle, de nombreuses entreprises se mettent en grève et les ouvriers viennent en découdre avec les forces de l’ordre. Installation de la nouvelle usine Lip au gymnase Jean-Zay, prêté par la mairie à condition qu’on n’y reprenne pas la production. 25 août : deux cents Lip rejoignent le rassemblement du Larzac où des paysans spoliés par l’armée luttent pour retrouver leur outil de travail. 31 août : au cinéma Lux, distribution sans témoins de la deuxième paie sauvage. 29 septembre : grande marche nationale sur Besançon. 100 000 personnes, venues de toute la France et de l’étranger, manifestent sous une pluie battante. Les tensions s’amplifient entre la CFDT et la CGT. Claude Mercet déclare : « Les choses se désagrègent, il faut les reprendre en main, terminer la lutte. » 12 octobre : les Lip doivent se prononcer sur les conclusions des négociations avec Henri Giraud, qui prévoient 957 réembauches, 54 préretraites et 180 licenciements. Un vote à bulletin secret donne 626 voix à la motion CFDT pour la poursuite de la lutte, 174 à la motion CGT pour la reprise du travail (et l’acceptation du plan Giraud) et 17 abstentions. 15 octobre : Pierre Messmer, Premier Ministre, prononce son fameux: « Lip, c’est fini ! » Pendant l’automne et l’hiver, des discussions et tractations ont lieu entre hommes d’affaires, sollicités par des membres du PSU et de la CFDT. Début janvier 1974 : Jean Charbonnel charge Claude Neuschwander d’une mission exploratoire sur la possibilité d’une relance de Lip. 26, 27 et 28 janvier : à Dôle, négociations entre José Bidegain et les Lip. « L’entreprise procédera aux embauches du personnel au fur et à mesure des besoins créés par son développement. » 850 Lip doivent êtres réembauchés progressivement. L’assemblée approuve ces conclusions : 650 pour, 3 contre et 16 abstentions. La septième et dernière paie sauvage est distribuée. 29 janvier 1974 : la délégation de Lip signe les accords de Dôle. Dans la nuit du 29 au 30 janvier : les Lip restituent leur trésor de guerre : 10 tonnes de matériel et un chèque de 2MF correspondant au reliquat de la vente des montres. 11 mars : face à de nombreux Lip et sympathisants chantant L’Internationale, après 329 jours de lutte, Roland Vittot déclare : « Camarades, Lip vit ! Nous lutterons tous ensemble jusqu’à ce que le dernier d’entre nous ait franchi cette grille ! » Raymond Burgy rentre le premier dans l’usine. Les 135 premiers réembauchés reprennent le travail. Ceux qui doivent attendre suivent des stages de formation. Ils sont répartis en 38 groupes disséminés dans 13 établissements scolaires.
Troisième acte : après la victoire
La rentrée des Lip s’effectue progressivement, mais pas sans problème. Pour ceux qui ne sont pas réembauchés, il est difficile de continuer à faire des assemblées générales. Ils sont disséminés dans des lieux de formation différents. Les liens se distendent. Cette phase de la lutte pour la réintégration de tous, entre mars et décembre, sera la plus dure aux yeux de beaucoup : elle est plus souterraine et ne connaît ni la médiatisation ni l’enthousiasme de la première lutte. 15 décembre 1974 : les 21 derniers Lip reçoivent leur lettre de réembauche. Il faudra attendre le 31 mars 1975 pour que tous reprennent effectivement le travail. Les commandes affluent et l’année 75 s’annonce prometteuse. Les ventes se stabilisent à un niveau intéressant. Le réseau commercial est reconstitué : en décembre 1975, il comprend 5 000 concessionnaires bien implantés. Tout est bien qui finit bien donc... Mais l’équipe de direction doit faire face à des difficultés imprévues. Avril 1974 : les fournisseurs traditionnels de boîtiers pour Lip décident de ne pas honorer les commandes passées. Contrairement à ce que stipulent les accords de Dôle, le tribunal de commerce de Besançon demande à Claude Neuschwander d’honorer 6 MF de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs. Il doit les payer du jour au lendemain. C’est tout le plan de redémarrage de l’entreprise qui est ruiné. Aux élections présidentielles de mai 1974, Valery Giscard d’Estaing, qui affrontait au premier tour le gaulliste Jacques Chaban-Delmas, le bat largement et est élu Président de la République. Le 27 mai 1974, il nomme Jacques Chirac Premier Ministre. On ne sait pas encore que le sort des Lip est en train de basculer. Renault, entreprise nationalisée, retire ses commandes. Les industriels horlogers du Doubs, soutenus par Edgar Faure, s’opposent à une aide de l’État. Les banques refusent d’apporter les 4 MF réclamés. Claude Neuschwander se tourne vers son conseil d’administration et, à sa grande surprise, se heurte à un refus. C’est la fin de Lip. Claude Neuschwander démissionne le 8 février 1976. Jean Charbonnel est débarqué à l’occasion d’un remaniement ministériel.
Quatrième acte : le dénouement, les coopératives
5 mai 1976 : les Lip entament une nouvelle occupation de l’usine et reprennent à leur compte la fabrication des montres pour se constituer un nouveau trésor de guerre, mais aucun patron ne reprendra Lip. Il faut se rendre à l’évidence et envisager d’autres hypothèses. Ils commencent à réfléchir à l’idée de créer des coopératives à partir des activités habituelles de l’entreprise, et d’autres, qui sont nées pendant la lutte, comme le restaurant, un atelier de coiffure, un autre de réparation automobile, etc. Finalement, à l’issue de longs débats, le 28 novembre 1977, les Lip créent le scoop « Les Industries de Palente » (LIP). Les coopératives sont au nombre de six : mécanique, horlogerie, restauration, bois et tissus, imprimerie, loisirs. Mais c’est une autre histoire...
Extrait du dossier de presse
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