Les Lip, l'imagination au pouvoir
« Les Lip, l'imagination au pouvoir » donne, plus de trente après, la parole aux acteurs du conflit qui marqua les esprits à l'été 1973. Ils racontent les différentes étapes du mouvement, rappellent leur engagement ainsi que les nouvelles formes d'action qu'ils inventèrent au jour le jour et qui bousculèrent les hiérarchies de l'époque comme les instances syndicales. Une épopée collective qui a imprimé notre imaginaire social.

Sommaire
 
Présentation
 
Pistes pour la classe
 
Galerie de portraits
 
Chronologie des faits
 
Présentation
À l'été 1973, le conflit des Lip connut un retentissement considérable. Ses salariés se sont non seulement mis en grève mais inventaient au jour le jour de nouveaux moyens d'action pour défendre leur usine et leurs emplois. Trente après, Christian Rouaud fait revivre cette épopée en donnant la parole aux acteurs de ce rêve collectif. Son film montre la force de ce combat dans l'imaginaire social et, à ce titre, éclaire tout un pan de notre histoire récente.


Charles Piaget, l'un des leaders du mouvement avec, derrière lui, Raymond Burgy.
Que reste-t-il de l’incroyable épopée des Lip qui, de l'été 1973 à la fin de 1974, se battirent pour la survie de leur entreprise ? Ce conflit a marqué les mémoires pour la part d'utopie qu'il recelait (le fameux slogan : « C'est possible : on fabrique, on vend, on se paie ») et par les formes nouvelles d'action qui furent imaginées. Christian Rouaud a voulu retracer les temps forts de ce combat inédit et, pour ce faire, a retrouvé les principaux acteurs. Devant sa caméra, leurs témoignages s'entrecroisent : celui de Charles Piaget, de Roland Vittot, de Michel Jeanningros qui conjuguaient engagement syndical (à la CFDT) et au sein de mouvements ouvriers chrétiens, du prêtre dominicain Jean Raguenès, participant actif du comité d'action, de Raymond Burgy qui organisa la clandestinité, mais aussi des femmes les plus actives lors de l’occupation de l’usine : Fatima Demougeot, Jeannine Pierre-Emile, Noëlle Dartevelle, la déléguée CGT. Cette confrontation permet de comprendre comment ces cadres, techniciens et ouvriers ont pris leur destin en main, sortant des chemins traditionnels des luttes pour inventer au jour le jour des moyens d'action qui remettaient en cause le mode de production, l'organisation du travail, bousculaient les hiérarchies et déroutaient même les instances syndicales.

La lettre d'information des travailleurs de Lip rédigée pendant le conflit.
Le film invite à écouter, à réfléchir, tout en ménageant une montée de l'intensité dramatique en écho à l'aggravation du conflit. Pas de voix off mais un montage élaboré à partir d’interviews, illustrées de quelques images d’archives en noir et blanc.

L’essentiel est donc composé de la parole des anciens militants filmés dans des plans en couleur très vivants qui, sans mouvements excessifs de caméra, leur laissent toute latitude pour s'exprimer. Leur parole est captivante. Chacun a son registre, son accent, son débit. Comme de vrais conteurs, ils nous font revivre les étapes de leur histoire avec émotion, gravité ou jubilation et surtout une passion intacte. Au fil des séquences, ils expliquent sans nostalgie comment cette expérience les a construits et les a marqués leur vie durant.
Alors plus de trente après, on mesure combien cette épopée a imprimé avec force l'imaginaire social. Et par les questions qu'elle pose sur la démocratie, la solidarité et la place des hommes dans l'économie, elle entre en résonance avec notre actualité.

Un film à voir au lycée, en cours de SES, notamment pour les thèmes « Conflits et mobilisation sociale » et « Inégalités et justice sociale » ainsi qu'en histoire pour l'après-Mai 68.

Les Lip, l'imagination au pouvoir. Un film de Christian Rouaud
Durée : 1 h 58 min
Sortie le 21 mars 2007

À consulter
– Le site du film www.liplefilm.com/
Avec, dans la rubrique « En savoir plus », une revue de presse, la chronologie du conflit, ses acteurs, une bibliographie, les Lip dans les archives de l'Ina
– Un important dossier d'accompagnement pédagogique réalisé par un professeur d'histoire et proposé par le site Zéro de conduite.
www.zerodeconduite.net/
– Cineclasse, le supplément cinéma du Monde de L'éducation (mars 2007).

Voir le film
Liste des salles et des débats prévus.
www.liplefilm.com/

Si le film ne passe pas dans votre ville, pour organiser une séance, contacter Philippe Hagué.
Mélphilippe.hague@wanadoo.fr


Pistes pour la classe
Le film peut, au premier chef, être exploité dans le cadre du cours de sciences économiques et sociales en classe de terminale. Il offre en effet des ressources riches et diversifiées pour le thème « Conflits et mobilisation sociale », un des items de la deuxième partie du programme intitulée : « Inégalités, conflits et cohésion sociale : la dynamique sociale ».
Il apporte également des éclairages intéressants pour les thèmes : « Idéal démocratique et inégalités », « Organisation du travail » ou, plus généralement, pour illustrer le basculement du « régime de croissance » du capitalisme contemporain.
En histoire, le film pourra illustrer la période de l’après-Mai 68 en France.

Conflits et mobilisation sociale
Manifestation des Lip à l'été 1973.
Le conflit Lip est emblématique à plusieurs titres.

Il est clairement situé dans la continuité de Mai 68, avec la nouveauté ou la réinvention des formes de lutte ;
il illustre l’idéal autogestionnaire (même si le terme n’est jamais prononcé dans le film), qui a, un temps, parcouru le mouvement ouvrier ; conflit « traditionnel » du travail, il fait le pont avec d’autres enjeux et d’autres types de luttes que certains sociologues ont ensuite dénommés les « nouveaux mouvements sociaux ».
À cet égard, il n’est certainement pas indifférent que le principal chef de file des Lip, Charles Piaget, soit aujourd’hui investi dans les mouvements de soutien aux chômeurs, comme le montre une des dernières scènes du film.

Pour mieux saisir l’originalité du conflit Lip, il faudra insister auprès des élèves sur plusieurs aspects.
D’abord la spécificité de l’activité : industrie horlogère traditionnellement implantée dans le Jura – français et suisse – où les ouvriers qualifiés, sans être majoritaires, sont relativement nombreux.
Ensuite la particularité de l’entreprise : le début du film met l’accent sur le caractère fantasque de Fred Lip.
Enfin, celle du syndicat qui va se trouver aux avant-postes de la lutte, la CFDT. Ce syndicat, issu depuis peu (la rupture date de 1964) de l’ancienne CFTC, reste marqué par son orientation chrétienne. De multiples signes dans le film en témoignent : le soutien très actif apporté par de nombreux prêtres, y compris l’évêque de Besançon, l’engagement chrétien revendiqué par Michel Jeanningros, l’ascétisme (calvinisme, aurait dit Max Weber) de Piaget, la présence parmi les animateurs du comité d’action d’un intellectuel, prêtre-ouvrier, Jean Raguenès. Mais par ailleurs, à l’époque, avant le « recentrage » syndical de la fin des années soixante-dix, la CFDT est très ouverte à la contestation sociale, à l’écoute des revendications de Mai 68, et se revendique d’un projet autogestionnaire.
La construction des identités dans l’action
Une première piste très intéressante qu’offre le film est de montrer comment les identités collectives se construisent dans l’action. C’est Jeannine Pierre-Emile qui développe particulièrement cet aspect. Avant le conflit, les salariés étaient des individus ; avec la lutte, ils se sont enrichis et ont constitué un collectif, ils sont devenus des « Lip » au sens « d’engagés », précise-t-elle. L’effervescence collective trouvant son point d’orgue avec la première paie « sauvage ».
À l’inverse, l’éclatement partiel du « collectif », après la signature de l’accord de Dôle, en janvier 1974, renvoie les salariés à leur situation particulière et à leurs choix individuels, celui de Raymond Burgy par exemple, qui le coupe d’une partie de ses camarades de lutte. Fatima Demougeot affirme dans le film : « On n’a pas su concilier les aspirations personnelles et la lutte collective. »
Les rapports entre « base » et « responsables », syndicats et comité d’action (coordination)
L’étude des formes de mobilisation collective est certainement le domaine où le film apparaît comme le plus riche. En effet, les paroles des délégués syndicaux de l’époque et surtout de Charles Piaget, Roland Vittot et Raymond Burgy, sont confrontées à celles de salariés « de base », animateurs du « comité d’action », comme Jean Raguenès ou Fatima Demougeot (par ailleurs syndiqués également).
Un processus continu d’interaction se déroule entre les délégués syndicaux (dont la légitimité n’est pas contestée) et le comité d’action (l’appellation elle-même est issue de Mai 68) qui va proposer des idées, comme la manifestation à Neufchâtel, en Suisse, devant le siège d’Ebauches-SA, principal actionnaire de Lip, et servir « d’aiguillon ».
Le savoir-faire des délégués est essentiel : Piaget explique comment il fallait agir pour que les décisions engagent tout le monde et donc faire en sorte que cette idée « inouïe » de reprendre la production pour leur propre compte ne vienne pas de quelque chef de file CFDT, mais apparaisse comme une évidence. Mais les initiatives du comité d’action bousculent parfois les délégués, conduisant Piaget à dire dans le film que la « réussite [de leur projet], c’est de ne même plus avoir besoin de leader ».
Cette dialectique syndicats-comité d’action préfigure l’émergence des coordinations (infirmières, cheminots, instituteurs, etc.), dans les années quatre-vingts, formes d’organisation complémentaires ou alternatives au syndicalisme « traditionnel », où l’on retrouve également cette alliance entre « jeunes » et « vieux » dont parle Raguenès.
La dynamique des formes d’action
Les conflits sociaux peuvent être caractérisés par trois dimensions : les enjeux, les acteurs et les moyens, méthodes, ressources utilisés.
Le film retrace le conflit Lip sur deux ans environ, du début 1973 au début 1975, et permet de suivre la diversité du « répertoire » dans lequel les salariés ont puisé, manifestant leur pragmatisme et leur inventivité.
Sans prétendre offrir une liste exhaustive, on pourra noter :
– l’arrêt de travail de dix minutes par heure pour freiner la production sans perdre les salaires ;
– la prise d’otages (les administrateurs) bientôt remplacés par un autre « otage », les montres ;
– le redémarrage de la production en autogestion sous la bannière « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paye » ;
– l’association des sympathisants à la vie collective de l’usine de Palente occupée ;
– la communication, notamment via un journal, Lip-unité ;
– et bien sûr les formes plus traditionnelles comme les manifestations.
Toutes ces innovations, mais aussi les expériences plus singulières d’ouvriers et d’ouvrières devenant dessinateurs ou vendeuses, illustrent bien la dynamique de l’action collective et l’inventivité qu’elle a suscitée dans ce cas particulier.
Inégalités et justice sociale
Un autre thème peut être travaillé avec des élèves, en sciences économiques et sociales, celui des inégalités et de la justice sociale. Même s’il affleure souvent, deux moments forts y font particulièrement référence.
Le premier, illustré en particulier par des interventions de Roland Vittot et de Jean Raguenès concerne les inégalités salariales. Quand il a été décidé, en août 1973, de procéder à la première paie sauvage avec le fruit des ventes de montres, la question s’est posée : fallait-il une paie égale, ou bien hiérarchisée ? et selon quelle hiérarchie ? celle des rémunérations antérieures ? celle des besoins (le salarié chargé de famille ou non), etc ? À l’encontre de la « logique » démocratique du mouvement, et par souci de pragmatisme, c’est le choix d’une paie hiérarchisée qui a été fait, mais, comme le remarque Vittot, le salaire ainsi versé et obtenu grâce au travail et à l’action collective n’était pas proportionnel à l’engagement et à la participation à la lutte. Intéressant exemple de conflit sur le critère de justice.
Le second sujet court au long du film et concerne les inégalités hommes-femmes. Au niveau des militants, Burgy, Vittot et sa femme, ainsi que madame Piaget, évoquent l’inégalité induite par l’investissement exaltant des uns dans la lutte et le poids des responsabilités domestiques que supportaient les autres.
D’autre part, le documentaire interroge la question de la place des femmes dans les organisations syndicales (mais cela vaut aussi pour les associations, les partis, etc.). Burgy dit bien que les militants syndicaux étaient souvent réticents vis-à-vis de l’engagement des ouvrières, et Claude Neuschwander, membre du PSU à l’époque et dirigeant de Lip de 1974 à 1976, explique malicieusement comment il a exploité les divisions hommes-femmes. Néanmoins, la lutte a été l’occasion de prises de conscience et de responsabilité, évoquées par Jeannine Pierre-Emile, Fatima Demougeot ou Michel Jeanningros.
Autres thèmes d’étude
Au début du conflit, la décision est prise de ne pas cesser tout de suite le travail pour ne pas perdre les salaires, mais de « couler » les cadences. Il s’avère que c’est impossible pour les O.S. qui ont les cadences « dans la peau » et ne peuvent réduire la production qu’en arrêtant de travailler une partie du temps. Terrible illustration de « l’incorporation » de la cadence, de la « contrainte par corps » de la socialisation par le travail parcellisé. Voilà un exemple qui peut être utilement mobilisé dans le cours de sciences économiques et sociales, en seconde (thème de l’organisation du travail) comme en terminale.
À la fin du film, Claude Neuschwander analyse avec amertume le « lâchage » de Lip par le patronat et le gouvernement. Il y voit une manifestation du basculement d’un type de capitalisme à un autre : d’un capitalisme où l’entreprise était au cœur de l’économie à celui où la finance mène le jeu. Cela rejoint d’autres analyses qui lisent dans la période 1970-1980 le passage d’un « modèle de croissance » à l’autre (de « fordiste » à néolibéral) ou d’un type de capitalisme à l’autre (de managerial à actionnarial).

Les souvenirs des acteurs sont très précis et l’émotion surgit fréquemment (Vittot, Demougeot, Neuschwander, etc.), montrant l’intensité de l’expérience des Lip. Aujourd’hui, leur lutte est un peu oubliée. Elle reste pourtant un moment important de l’histoire sociale française et l’on peut souhaiter que le film alimente, en particulier auprès des jeunes générations, leur imaginaire social.

Gérard Grosse
Professeur de SES
Galerie de portraits
« Les Lip, l'imagination au pouvoir » donne à voir et à entendre les hommes et les femmes qui ont mené et porté le combat des Lip. Aucun d'eux ne se veut un héros, simplement l'acteur d'une page d'histoire qu'ils ont écrite au jour le jour avec leurs références et leurs personnalités. Surtout, ils ont été portés par un souffle collectif dont on sent encore la force dans leur récit, trente après.

Charles Piaget
Charles Piaget est entré chez Lip en 1946, à 18 ans, comme technicien. Ainsi qu'il le reconnaît lui-même, cet homme modeste « aurait pu y faire une carrière tranquille ». Mais son double engagement, syndicaliste (à la CFDT) et chrétien, le pousse à monter au créneau des luttes de son entreprise. Lorsque, à l'été 1973, le conflit éclate, Charles Piaget, prend la tête du mouvement. Pour beaucoup, il finira par incarner « l'âme des Lip ».

Tout au long du mouvement, il cherche à lier réflexion et action (au début, il recommande ainsi d'y aller progressivement pour comprendre les événements), il s'attache à prôner l'ouverture envers le comité d'action, les visiteurs venus soutenir des salariés (« Plus le vent soufflera fort, mieux cela ira »). Toujours, il défendra une démarche collective et solidaire quitte à voir parfois bousculé son rôle de leader syndical.
Aujourd'hui retraité, il milite dans les mouvements de défense des chômeurs.
Il a dit : « Tout cela faisait rêver à une autre société. »
Roland Vittot
Roland Vittot entre chez Lip en 1952. Technicien comme Charles Piaget, il partage le même vécu dans des mouvements catholiques ouvriers. Il devient son compagnon de route syndical et participe aux luttes qui émaillent la vie de l'entreprise. Au cours du conflit, il joue un rôle déterminant. Si on le dit volontiers fonceur, il s'oppose cependant à ce que les événements ne dégénèrent dans la violence. C'est lui aussi qui prononce le discours empreint de gravité lors du retour des premiers salariés dans l'usine.

Aujourd'hui, il vit retiré dans le village de la région franc-comtoise où il est né.
Il a dit : « Jamais on n'aurait pu penser qu'une banderole avec écrit dessus "C'est possible : on fabrique, on vend, on se paie" allait faire un tel cirque en France et dans d'autres pays. »
Raymond Burgy
Agé de dix ans de moins que Vittot et Piaget, c’était le jeunot de l’équipe, arrivé chez Lip en 1965 après avoir participé à la guerre d'Algérie.

À leurs côtés (il est également membre de la CFDT), il participe activement au combat. Homme rigoureux et scrupuleux, il rappelle le respect de l'outil de travail lors de l'assaut des CRS et reconnaît sa réticence première à la prise du « trésor de guerre ». Pourtant, c'est lui qui va organiser la mise à l'abri des milliers de montres et en sera le garant.

Intéressé par les problèmes d’organisation du travail, il accepte après la reprise de seconder le nouveau patron de Lip, Claude Neuschwander. Une décision pas très bien acceptée par ses camarades. On sent encore son amertume à ce sujet.
Aujourd’hui, il aide des jeunes en grande difficulté à s’insérer dans le monde du travail et s’occupe d’une association de handicapés.
Il a dit : « Seul, tu ne peux rien ; ensemble, tout est possible. »
Jean Raguenès
Le quatrième mousquetaire ! Prêtre dominicain, il entre chez Lip en mai 1971, comme OS, après des études de philosophie et un séjour au Carmel. C'est aussi un ancien de Mai 68, période à laquelle il se réfère volontiers. Il ne cache pas non plus ses sympathies révolutionnaires et se dit volontiers séduit par les sirènes de la violence « mais sans y succomber ».

Lorsque le conflit éclate en 1973, il devient l’un des animateurs du comité d’action dont la réflexion et les actions, parfois décisives pour l’avancée de la lutte, serviront d'aiguillon.
Aujourd’hui, comme le montre le début du film, il vit au Brésil, où il est parti combattre aux côtés des paysans sans terre.
Il a dit : « Je ne connais pas d’autre exemple, au niveau des luttes ouvrières ou même des luttes tout court, où l’on ait fait preuve d’autant d’imagination... Charles et Roland étaient pleins d’une sagesse paysanne quasi ancestrale, et en même temps d’une sagesse syndicale acquise au fil des années. Mais ils n’étaient pas bêtement syndicaux. Eux, ils avaient en plus un brin de folie dans la tête. Ils étaient ouverts à quelque chose d’autre.
De l’autre côté, il y avait le comité d’action, avec principalement des gens plus jeunes, que peut-être je représentais d’une certaine façon, qui n’avaient pas de formation syndicale et politique pour la plupart. C’étaient des contestataires ouverts et mûrs, avec un sens du réalisme très fort. C’est le choc entre ces deux tendances qui a permis l’étincelle Lip et qui a été extrêmement créatif. Parce que si Lip avait été seulement syndical, il n’en serait pas sorti grand-chose, ça aurait été un conflit classique, mais si Lip avait été seulement révolutionnaire au sens où j’ai essayé de le dire, il n’en serait pas non plus sorti grand-chose, si ce n’est des idées fumeuses. Or il en est sorti des choses, grâce à la rencontre de sages fous et de fous sages. »
Michel Jeanningros
Entré chez Lip en janvier 1960 comme cadre supérieur, il adhère clandestinement à la CFDT en 1968. Il deviendra un soutien inconditionnel du mouvement (« Je suis devenu un apôtre », confie-t-il dans le film avec un clin d'œil à ses convictions chrétiennes). De fait, il sera l’instigateur de la jonction entre les Lip et les paysans du Larzac, alors en lutte. Au-delà, le personnage frappe par sa truculence, son sens de l'anecdote, son franc-parler quand il revit, gestes et mimiques à l'appui, le fil des événements.

Il est aujourd’hui « l’archiviste » de Lip. Il continue à recueillir et à classer tout ce qui a trait au conflit et arbore toujours fièrement au poignet sa montre Lip, « une vraie de vraie » !
Il a dit : « Je ne le reverrai jamais cela, de me payer moi-même ! »
Fatima Demougeot
Elle est arrivée en France en 1962 à l’âge de 13 ans et demi, après avoir subi la guerre d’Algérie. Elle s’installe à Besançon en 1967, entre comme OS chez Lip pour passer ensuite au contrôle qualité. En Mai 68, elle se syndique à la CFDT, participe à l’occupation de l’usine et aux négociations. Ensuite, elle ne cessera plus de militer. Tout au long du film, elle livre son analyse pleine de lucidité (c'est elle qui pointe la difficulté de concilier la lutte avec la vie familiale), se montrant notamment très sensible à la question des femmes « qui a été la révolution dans la révolution ».

Aujourd’hui, après avoir œuvré dans la formation professionnelle, ses engagements sont associatifs. Elle travaille dans les quartiers sur les problèmes de laïcité, de mixité et d’égalité.
Elle a dit : « On était devenu un(e) "Lip" pas au sens salarié mais au sens engagé ! »
Jeannine Pierre-Emile
Fille de maçon italien, elle travaille chez le fabricant de montres Yema, où, en 1968, elle voit arriver Charles Piaget venu inciter avec succès les ouvrières à débrayer. Elle entre chez Lip en 1971 et rejoint la section syndicale CFDT.

Quand le conflit éclate en 1973, elle est déléguée du personnel. Elle s'investit totalement dans la lutte des Lip, s'impliquant particulièrement dans les relations avec la presse. Une passion qui transparaît encore aujourd'hui dans ses propos et sa manière très vivante d'évoquer ses souvenirs.
Elle a servi de modèle au personnage d’Irène dans le roman que Maurice Clavel a consacré à la lutte des Lip, Les Paroissiens de Palente.
Elle a dit : « On s'est beaucoup enrichi dans cette lutte. Cela m'a changée sur tous les plans. »
Noëlle Dartevelle
D’origine paysanne, formée par la Jeunesse agricole chrétienne (Jac), Noëlle Dartevelle fut, avec Claude Mercet (aujourd’hui décédé), la principale déléguée CGT de Lip. Au moment du dépôt de bilan, elle est de ceux qui adhèrent immédiatement à l’idée de fabriquer et de vendre les montres au profit du mouvement. Parfois tiraillée entre l'envie de faire cause commune avec la CFDT et les consignes de sa confédération, plus réticente aux initiatives des Lip, elle maintient l’unité syndicale jusqu’au vote sur le plan Giraud.

Elle a dit : « On m'a reproché de ne pas être une "politique" mais une "sociale". »
Claude Neuschwander
Numéro deux du groupe Publicis, il est aussi membre du PSU de 1967 à 1973. Il prend la direction de Lip en 1974, soutenu par les « modernistes » du CNPF, en particulier José Bidegain et Antoine Riboud. Il signe les accords de Dôle et tente de remettre à flot l'usine. Il déconcerte certains par son attitude plus proche des salariés et son respect du dialogue social (« Les syndicats de Lip négociaient durement, et ils ne m’ont pas épargné, mais ils ont toujours eu un sens de la responsabilité par rapport à la survie de l’entreprise »).

Trente ans après, il n'a toujours pas pardonné à ceux qui l'ont contraint à renoncer. Pour lui, le conflit de Lip correspond à un changement de la nature du capitalisme : ce n'est désormais plus l'entreprise qui est au cœur de l'économie mais la finance.

Il a dit : « M'être introduit dans cette saga est un peu l'honneur de ma vie. »
Chronologie des faits
Premier acte, exposition

Années 50 : les militants CFTC de Lip, regroupés autour de Charles Piaget et Roland Vittot, cherchent à créer une force syndicale capable de tenir tête au patron. Leur première action est de s’attaquer au secret des rémunérations qui cache des disparités totalement injustifiées. En barrant les noms, ils publient les fiches de paie. Tollé général qui aboutit à une refonte de la grille des salaires après d’âpres négociations. Lors d’une grève un peu dure, les ouvriers bloquent le stock de montres et l’utilisent comme monnaie d’échange dans la négociation.
Années 60 : la situation financière de l’entreprise se dégrade. Conscient des bouleversements qui s’annoncent et de la fragilité de sa société, Fred Lip cherche à ouvrir son capital. Il se tourne vers une société suisse, Ebauches-SA. En janvier 1967, il lui cède 33% de ses parts.
Mai 68 : la grève chez Lip est particulièrement active avec une occupation bien préparée, des commissions par ateliers, le refus de reprendre le travail après les négociations tant que la grève nationale n’est pas terminée. La situation de l’entreprise se détériore toujours. Ebauches-SA devient actionnaire principal avec 43% du capital en avril 1970.
5 juin 1970 : les ouvriers de l’atelier mécanique débrayent 1/4h par heure après avoir constaté une diminution de leurs salaires. Mille ouvriers décident, lors de l’AG du 16 juin, l’occupation de l’usine et le blocage de l’expédition des montres. Après 8 jours de grève, la direction cède et revalorise les salaires.
5 février 1971 : à 65 ans, Fred Lip est débarqué par le conseil d’administration, selon les vœux d’Ebauches-SA, majoritaire. Il doit laisser sa place à Jacques Saint-Esprit, un ancien secrétaire général que Fred Lip avait renvoyé quelque temps auparavant. La situation commerciale et financière de l’entreprise est très inquiétante. En février 73, la CFDT publie un mémorandum pour tirer le signal d’alarme.
17 avril 1973 : coup de tonnerre : Jacques Saint-Esprit démissionne, Lip dépose le bilan.
Deuxième acte : le grand conflit de 1973

20 avril 1973 : création du comité d’action, animé par Jean Raguenès et Marc Géhin.
26 avril 1973 : les administrateurs déclarent : « Tout peut arriver ». Les Lip organisent la baisse des cadences.
18 mai : ils manifestent devant le siège d’Ebauches-SA à Neufchâtel, en Suisse.
24 mai : manifestation de 5 000 personnes à Besançon.
28 mai : montée à Paris de 534 Lip en délégation à Matignon et au ministère de l’Équipement.
10 juin : l’usine est totalement occupée « pour la sauvegarde de l’outil de travail ».
12 juin : lors d’une réunion du comité d’entreprise, le syndic et les administrateurs provisoires sont séquestrés. On découvre une sacoche contenant les plans de licenciement. Dans la nuit, le stock de montres, environ 500 000 millions d’anciens francs, est mis à l’abri dans des caches disséminées dans la région.
15 juin : une manifestation de 12 000 personnes sillonne Besançon. Les magasins sont fermés, le glas sonne. L’évêque, Mgr Lallier, prend la parole devant les manifestants place St-Pierre. Les CRS répriment sévèrement et malmènent les journalistes.
18 juin : une assemblée générale historique décide la remise en route de la chaîne de montage horlogère pour assurer « un salaire de survie ». Pendant tout l’été, la lutte des Lip est popularisée avec le slogan : « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie ». Les visiteurs affluent à Palente.
22 juin : l’assemblée générale met sur pied six commissions de travail : production, vente des montres, gestion du stock, accueil, popularisation, entretien et sécurité. Très rapidement, trois autres commissions voient le jour : restaurant, animation, courrier.
2 août : Jean Charbonnel, ministre du Développement industriel, présente un plan de sauvetage de Lip, qui n’est autre que celui d’Ebauches-SA. Il nomme Henri Giraud comme médiateur.
3 août : les grévistes refusent le plan Charbonnel et distribuent la première « paie sauvage ».
11 août : début des négociations, à Arc-et-Senans, entre les représentants des syndicats, du comité d’action et Henri Giraud.
15 août : à 5h30 du matin, les gardes mobiles investissent l’usine de Palente et chassent les travailleurs. À l’annonce de la nouvelle, de nombreuses entreprises se mettent en grève et les ouvriers viennent en découdre avec les forces de l’ordre. Installation de la nouvelle usine Lip au gymnase Jean-Zay, prêté par la mairie à condition qu’on n’y reprenne pas la production.
25 août : deux cents Lip rejoignent le rassemblement du Larzac où des paysans spoliés par l’armée luttent pour retrouver leur outil de travail.
31 août : au cinéma Lux, distribution sans témoins de la deuxième paie sauvage.
29 septembre : grande marche nationale sur Besançon. 100 000 personnes, venues de toute la France et de l’étranger, manifestent sous une pluie battante. Les tensions s’amplifient entre la CFDT et la CGT. Claude Mercet déclare : « Les choses se désagrègent, il faut les reprendre en main, terminer la lutte. »
12 octobre : les Lip doivent se prononcer sur les conclusions des négociations avec Henri Giraud, qui prévoient 957 réembauches, 54 préretraites et 180 licenciements. Un vote à bulletin secret donne 626 voix à la motion CFDT pour la poursuite de la lutte, 174 à la motion CGT pour la reprise du travail (et l’acceptation du plan Giraud) et 17 abstentions.
15 octobre : Pierre Messmer, Premier Ministre, prononce son fameux: « Lip, c’est fini ! » Pendant l’automne et l’hiver, des discussions et tractations ont lieu entre hommes d’affaires, sollicités par des membres du PSU et de la CFDT.
Début janvier 1974 : Jean Charbonnel charge Claude Neuschwander d’une mission exploratoire sur la possibilité d’une relance de Lip.
26, 27 et 28 janvier : à Dôle, négociations entre José Bidegain et les Lip. « L’entreprise procédera aux embauches du personnel au fur et à mesure des besoins créés par son développement. » 850 Lip doivent êtres réembauchés progressivement. L’assemblée approuve ces conclusions : 650 pour, 3 contre et 16 abstentions. La septième et dernière paie sauvage est distribuée.
29 janvier 1974 : la délégation de Lip signe les accords de Dôle.
Dans la nuit du 29 au 30 janvier : les Lip restituent leur trésor de guerre : 10 tonnes de matériel et un chèque de 2MF correspondant au reliquat de la vente des montres.
11 mars : face à de nombreux Lip et sympathisants chantant L’Internationale, après 329 jours de lutte, Roland Vittot déclare : « Camarades, Lip vit ! Nous lutterons tous ensemble jusqu’à ce que le dernier d’entre nous ait franchi cette grille ! » Raymond Burgy rentre le premier dans l’usine. Les 135 premiers réembauchés reprennent le travail. Ceux qui doivent attendre suivent des stages de formation. Ils sont répartis en 38 groupes disséminés dans 13 établissements scolaires.
Troisième acte : après la victoire

La rentrée des Lip s’effectue progressivement, mais pas sans problème. Pour ceux qui ne sont pas réembauchés, il est difficile de continuer à faire des assemblées générales. Ils sont disséminés dans des lieux de formation différents. Les liens se distendent. Cette phase de la lutte pour la réintégration de tous, entre mars et décembre, sera la plus dure aux yeux de beaucoup : elle est plus souterraine et ne connaît ni la médiatisation ni l’enthousiasme de la première lutte.
15 décembre 1974 : les 21 derniers Lip reçoivent leur lettre de réembauche. Il faudra attendre le 31 mars 1975 pour que tous reprennent effectivement le travail. Les commandes affluent et l’année 75 s’annonce prometteuse. Les ventes se stabilisent à un niveau intéressant. Le réseau commercial est reconstitué : en décembre 1975, il comprend 5 000 concessionnaires bien implantés.
Tout est bien qui finit bien donc... Mais l’équipe de direction doit faire face à des difficultés imprévues.
Avril 1974 : les fournisseurs traditionnels de boîtiers pour Lip décident de ne pas honorer les commandes passées. Contrairement à ce que stipulent les accords de Dôle, le tribunal de commerce de Besançon demande à Claude Neuschwander d’honorer 6 MF de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs. Il doit les payer du jour au lendemain. C’est tout le plan de redémarrage de l’entreprise qui est ruiné.
Aux élections présidentielles de mai 1974, Valery Giscard d’Estaing, qui affrontait au premier tour le gaulliste Jacques Chaban-Delmas, le bat largement et est élu Président de la République. Le 27 mai 1974, il nomme Jacques Chirac Premier Ministre. On ne sait pas encore que le sort des Lip est en train de basculer. Renault, entreprise nationalisée, retire ses commandes. Les industriels horlogers du Doubs, soutenus par Edgar Faure, s’opposent à une aide de l’État. Les banques refusent d’apporter les 4 MF réclamés. Claude Neuschwander se tourne vers son conseil d’administration et, à sa grande surprise, se heurte à un refus. C’est la fin de Lip.
Claude Neuschwander démissionne le 8 février 1976.
Jean Charbonnel est débarqué à l’occasion d’un remaniement ministériel.
Quatrième acte : le dénouement, les coopératives

5 mai 1976 : les Lip entament une nouvelle occupation de l’usine et reprennent à leur compte la fabrication des montres pour se constituer un nouveau trésor de guerre, mais aucun patron ne reprendra Lip. Il faut se rendre à l’évidence et envisager d’autres hypothèses. Ils commencent à réfléchir à l’idée de créer des coopératives à partir des activités habituelles de l’entreprise, et d’autres, qui sont nées pendant la lutte, comme le restaurant, un atelier de coiffure, un autre de réparation automobile, etc.
Finalement, à l’issue de longs débats, le 28 novembre 1977, les Lip créent le scoop « Les Industries de Palente » (LIP). Les coopératives sont au nombre de six : mécanique, horlogerie, restauration, bois et tissus, imprimerie, loisirs. Mais c’est une autre histoire...

Extrait du dossier de presse

© SCÉRÉN - CNDP
Créé en mars 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.