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Les Lip, l'imagination au pouvoir
Présentation
L’essentiel est donc composé de la parole des anciens militants filmés dans des plans en couleur très vivants qui, sans mouvements excessifs de caméra, leur laissent toute latitude pour s'exprimer. Leur parole est captivante. Chacun a son registre, son accent, son débit. Comme de vrais conteurs, ils nous font revivre les étapes de leur histoire avec émotion, gravité ou jubilation et surtout une passion intacte. Au fil des séquences, ils expliquent sans nostalgie comment cette expérience les a construits et les a marqués leur vie durant. Alors plus de trente après, on mesure combien cette épopée a imprimé avec force l'imaginaire social. Et par les questions qu'elle pose sur la démocratie, la solidarité et la place des hommes dans l'économie, elle entre en résonance avec notre actualité. Un film à voir au lycée, en cours de SES, notamment pour les thèmes « Conflits et mobilisation sociale » et « Inégalités et justice sociale » ainsi qu'en histoire pour l'après-Mai 68.
Pistes pour la classe
Conflits et mobilisation sociale
Il est clairement situé dans la continuité de Mai 68, avec la nouveauté ou la réinvention des formes de lutte ; il illustre l’idéal autogestionnaire (même si le terme n’est jamais prononcé dans le film), qui a, un temps, parcouru le mouvement ouvrier ; conflit « traditionnel » du travail, il fait le pont avec d’autres enjeux et d’autres types de luttes que certains sociologues ont ensuite dénommés les « nouveaux mouvements sociaux ». À cet égard, il n’est certainement pas indifférent que le principal chef de file des Lip, Charles Piaget, soit aujourd’hui investi dans les mouvements de soutien aux chômeurs, comme le montre une des dernières scènes du film. Pour mieux saisir l’originalité du conflit Lip, il faudra insister auprès des élèves sur plusieurs aspects. D’abord la spécificité de l’activité : industrie horlogère traditionnellement implantée dans le Jura – français et suisse – où les ouvriers qualifiés, sans être majoritaires, sont relativement nombreux. Ensuite la particularité de l’entreprise : le début du film met l’accent sur le caractère fantasque de Fred Lip. Enfin, celle du syndicat qui va se trouver aux avant-postes de la lutte, la CFDT. Ce syndicat, issu depuis peu (la rupture date de 1964) de l’ancienne CFTC, reste marqué par son orientation chrétienne. De multiples signes dans le film en témoignent : le soutien très actif apporté par de nombreux prêtres, y compris l’évêque de Besançon, l’engagement chrétien revendiqué par Michel Jeanningros, l’ascétisme (calvinisme, aurait dit Max Weber) de Piaget, la présence parmi les animateurs du comité d’action d’un intellectuel, prêtre-ouvrier, Jean Raguenès. Mais par ailleurs, à l’époque, avant le « recentrage » syndical de la fin des années soixante-dix, la CFDT est très ouverte à la contestation sociale, à l’écoute des revendications de Mai 68, et se revendique d’un projet autogestionnaire. La construction des identités dans l’action Une première piste très intéressante qu’offre le film est de montrer comment les identités collectives se construisent dans l’action. C’est Jeannine Pierre-Emile qui développe particulièrement cet aspect. Avant le conflit, les salariés étaient des individus ; avec la lutte, ils se sont enrichis et ont constitué un collectif, ils sont devenus des « Lip » au sens « d’engagés », précise-t-elle. L’effervescence collective trouvant son point d’orgue avec la première paie « sauvage ».À l’inverse, l’éclatement partiel du « collectif », après la signature de l’accord de Dôle, en janvier 1974, renvoie les salariés à leur situation particulière et à leurs choix individuels, celui de Raymond Burgy par exemple, qui le coupe d’une partie de ses camarades de lutte. Fatima Demougeot affirme dans le film : « On n’a pas su concilier les aspirations personnelles et la lutte collective. » Les rapports entre « base » et « responsables », syndicats et comité d’action (coordination) L’étude des formes de mobilisation collective est certainement le domaine où le film apparaît comme le plus riche. En effet, les paroles des délégués syndicaux de l’époque et surtout de Charles Piaget, Roland Vittot et Raymond Burgy, sont confrontées à celles de salariés « de base », animateurs du « comité d’action », comme Jean Raguenès ou Fatima Demougeot (par ailleurs syndiqués également).Un processus continu d’interaction se déroule entre les délégués syndicaux (dont la légitimité n’est pas contestée) et le comité d’action (l’appellation elle-même est issue de Mai 68) qui va proposer des idées, comme la manifestation à Neufchâtel, en Suisse, devant le siège d’Ebauches-SA, principal actionnaire de Lip, et servir « d’aiguillon ». Le savoir-faire des délégués est essentiel : Piaget explique comment il fallait agir pour que les décisions engagent tout le monde et donc faire en sorte que cette idée « inouïe » de reprendre la production pour leur propre compte ne vienne pas de quelque chef de file CFDT, mais apparaisse comme une évidence. Mais les initiatives du comité d’action bousculent parfois les délégués, conduisant Piaget à dire dans le film que la « réussite [de leur projet], c’est de ne même plus avoir besoin de leader ». Cette dialectique syndicats-comité d’action préfigure l’émergence des coordinations (infirmières, cheminots, instituteurs, etc.), dans les années quatre-vingts, formes d’organisation complémentaires ou alternatives au syndicalisme « traditionnel », où l’on retrouve également cette alliance entre « jeunes » et « vieux » dont parle Raguenès. La dynamique des formes d’action Les conflits sociaux peuvent être caractérisés par trois dimensions : les enjeux, les acteurs et les moyens, méthodes, ressources utilisés.Le film retrace le conflit Lip sur deux ans environ, du début 1973 au début 1975, et permet de suivre la diversité du « répertoire » dans lequel les salariés ont puisé, manifestant leur pragmatisme et leur inventivité. Sans prétendre offrir une liste exhaustive, on pourra noter : – l’arrêt de travail de dix minutes par heure pour freiner la production sans perdre les salaires ; – la prise d’otages (les administrateurs) bientôt remplacés par un autre « otage », les montres ; – le redémarrage de la production en autogestion sous la bannière « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paye » ; – l’association des sympathisants à la vie collective de l’usine de Palente occupée ; – la communication, notamment via un journal, Lip-unité ; – et bien sûr les formes plus traditionnelles comme les manifestations. Toutes ces innovations, mais aussi les expériences plus singulières d’ouvriers et d’ouvrières devenant dessinateurs ou vendeuses, illustrent bien la dynamique de l’action collective et l’inventivité qu’elle a suscitée dans ce cas particulier. Inégalités et justice sociale Un autre thème peut être travaillé avec des élèves, en sciences économiques et sociales, celui des inégalités et de la justice sociale. Même s’il affleure souvent, deux moments forts y font particulièrement référence.Le premier, illustré en particulier par des interventions de Roland Vittot et de Jean Raguenès concerne les inégalités salariales. Quand il a été décidé, en août 1973, de procéder à la première paie sauvage avec le fruit des ventes de montres, la question s’est posée : fallait-il une paie égale, ou bien hiérarchisée ? et selon quelle hiérarchie ? celle des rémunérations antérieures ? celle des besoins (le salarié chargé de famille ou non), etc ? À l’encontre de la « logique » démocratique du mouvement, et par souci de pragmatisme, c’est le choix d’une paie hiérarchisée qui a été fait, mais, comme le remarque Vittot, le salaire ainsi versé et obtenu grâce au travail et à l’action collective n’était pas proportionnel à l’engagement et à la participation à la lutte. Intéressant exemple de conflit sur le critère de justice. Le second sujet court au long du film et concerne les inégalités hommes-femmes. Au niveau des militants, Burgy, Vittot et sa femme, ainsi que madame Piaget, évoquent l’inégalité induite par l’investissement exaltant des uns dans la lutte et le poids des responsabilités domestiques que supportaient les autres. D’autre part, le documentaire interroge la question de la place des femmes dans les organisations syndicales (mais cela vaut aussi pour les associations, les partis, etc.). Burgy dit bien que les militants syndicaux étaient souvent réticents vis-à-vis de l’engagement des ouvrières, et Claude Neuschwander, membre du PSU à l’époque et dirigeant de Lip de 1974 à 1976, explique malicieusement comment il a exploité les divisions hommes-femmes. Néanmoins, la lutte a été l’occasion de prises de conscience et de responsabilité, évoquées par Jeannine Pierre-Emile, Fatima Demougeot ou Michel Jeanningros. Autres thèmes d’étude Au début du conflit, la décision est prise de ne pas cesser tout de suite le travail pour ne pas perdre les salaires, mais de « couler » les cadences. Il s’avère que c’est impossible pour les O.S. qui ont les cadences « dans la peau » et ne peuvent réduire la production qu’en arrêtant de travailler une partie du temps. Terrible illustration de « l’incorporation » de la cadence, de la « contrainte par corps » de la socialisation par le travail parcellisé. Voilà un exemple qui peut être utilement mobilisé dans le cours de sciences économiques et sociales, en seconde (thème de l’organisation du travail) comme en terminale.À la fin du film, Claude Neuschwander analyse avec amertume le « lâchage » de Lip par le patronat et le gouvernement. Il y voit une manifestation du basculement d’un type de capitalisme à un autre : d’un capitalisme où l’entreprise était au cœur de l’économie à celui où la finance mène le jeu. Cela rejoint d’autres analyses qui lisent dans la période 1970-1980 le passage d’un « modèle de croissance » à l’autre (de « fordiste » à néolibéral) ou d’un type de capitalisme à l’autre (de managerial à actionnarial). Les souvenirs des acteurs sont très précis et l’émotion surgit fréquemment (Vittot, Demougeot, Neuschwander, etc.), montrant l’intensité de l’expérience des Lip. Aujourd’hui, leur lutte est un peu oubliée. Elle reste pourtant un moment important de l’histoire sociale française et l’on peut souhaiter que le film alimente, en particulier auprès des jeunes générations, leur imaginaire social. Gérard Grosse
Professeur de SES Galerie de portraits
Charles Piaget
Tout au long du mouvement, il cherche à lier réflexion et action (au début, il recommande ainsi d'y aller progressivement pour comprendre les événements), il s'attache à prôner l'ouverture envers le comité d'action, les visiteurs venus soutenir des salariés (« Plus le vent soufflera fort, mieux cela ira »). Toujours, il défendra une démarche collective et solidaire quitte à voir parfois bousculé son rôle de leader syndical. Aujourd'hui retraité, il milite dans les mouvements de défense des chômeurs. Il a dit : « Tout cela faisait rêver à une autre société. » Roland Vittot
Aujourd'hui, il vit retiré dans le village de la région franc-comtoise où il est né. Il a dit : « Jamais on n'aurait pu penser qu'une banderole avec écrit dessus "C'est possible : on fabrique, on vend, on se paie" allait faire un tel cirque en France et dans d'autres pays. » Raymond Burgy
À leurs côtés (il est également membre de la CFDT), il participe activement au combat. Homme rigoureux et scrupuleux, il rappelle le respect de l'outil de travail lors de l'assaut des CRS et reconnaît sa réticence première à la prise du « trésor de guerre ». Pourtant, c'est lui qui va organiser la mise à l'abri des milliers de montres et en sera le garant. Intéressé par les problèmes d’organisation du travail, il accepte après la reprise de seconder le nouveau patron de Lip, Claude Neuschwander. Une décision pas très bien acceptée par ses camarades. On sent encore son amertume à ce sujet. Aujourd’hui, il aide des jeunes en grande difficulté à s’insérer dans le monde du travail et s’occupe d’une association de handicapés. Il a dit : « Seul, tu ne peux rien ; ensemble, tout est possible. » Jean Raguenès
Lorsque le conflit éclate en 1973, il devient l’un des animateurs du comité d’action dont la réflexion et les actions, parfois décisives pour l’avancée de la lutte, serviront d'aiguillon. Aujourd’hui, comme le montre le début du film, il vit au Brésil, où il est parti combattre aux côtés des paysans sans terre. Il a dit : « Je ne connais pas d’autre exemple, au niveau des luttes ouvrières ou même des luttes tout court, où l’on ait fait preuve d’autant d’imagination... Charles et Roland étaient pleins d’une sagesse paysanne quasi ancestrale, et en même temps d’une sagesse syndicale acquise au fil des années. Mais ils n’étaient pas bêtement syndicaux. Eux, ils avaient en plus un brin de folie dans la tête. Ils étaient ouverts à quelque chose d’autre. De l’autre côté, il y avait le comité d’action, avec principalement des gens plus jeunes, que peut-être je représentais d’une certaine façon, qui n’avaient pas de formation syndicale et politique pour la plupart. C’étaient des contestataires ouverts et mûrs, avec un sens du réalisme très fort. C’est le choc entre ces deux tendances qui a permis l’étincelle Lip et qui a été extrêmement créatif. Parce que si Lip avait été seulement syndical, il n’en serait pas sorti grand-chose, ça aurait été un conflit classique, mais si Lip avait été seulement révolutionnaire au sens où j’ai essayé de le dire, il n’en serait pas non plus sorti grand-chose, si ce n’est des idées fumeuses. Or il en est sorti des choses, grâce à la rencontre de sages fous et de fous sages. » Michel Jeanningros
Il est aujourd’hui « l’archiviste » de Lip. Il continue à recueillir et à classer tout ce qui a trait au conflit et arbore toujours fièrement au poignet sa montre Lip, « une vraie de vraie » ! Il a dit : « Je ne le reverrai jamais cela, de me payer moi-même ! » Fatima Demougeot
Aujourd’hui, après avoir œuvré dans la formation professionnelle, ses engagements sont associatifs. Elle travaille dans les quartiers sur les problèmes de laïcité, de mixité et d’égalité. Elle a dit : « On était devenu un(e) "Lip" pas au sens salarié mais au sens engagé ! » Jeannine Pierre-Emile
Quand le conflit éclate en 1973, elle est déléguée du personnel. Elle s'investit totalement dans la lutte des Lip, s'impliquant particulièrement dans les relations avec la presse. Une passion qui transparaît encore aujourd'hui dans ses propos et sa manière très vivante d'évoquer ses souvenirs. Elle a servi de modèle au personnage d’Irène dans le roman que Maurice Clavel a consacré à la lutte des Lip, Les Paroissiens de Palente. Elle a dit : « On s'est beaucoup enrichi dans cette lutte. Cela m'a changée sur tous les plans. » Noëlle Dartevelle
Elle a dit : « On m'a reproché de ne pas être une "politique" mais une "sociale". » Claude Neuschwander
Trente ans après, il n'a toujours pas pardonné à ceux qui l'ont contraint à renoncer. Pour lui, le conflit de Lip correspond à un changement de la nature du capitalisme : ce n'est désormais plus l'entreprise qui est au cœur de l'économie mais la finance. Il a dit : « M'être introduit dans cette saga est un peu l'honneur de ma vie. » Chronologie des faits Premier acte, exposition Années 50 : les militants CFTC de Lip, regroupés autour de Charles Piaget et Roland Vittot, cherchent à créer une force syndicale capable de tenir tête au patron. Leur première action est de s’attaquer au secret des rémunérations qui cache des disparités totalement injustifiées. En barrant les noms, ils publient les fiches de paie. Tollé général qui aboutit à une refonte de la grille des salaires après d’âpres négociations. Lors d’une grève un peu dure, les ouvriers bloquent le stock de montres et l’utilisent comme monnaie d’échange dans la négociation. Années 60 : la situation financière de l’entreprise se dégrade. Conscient des bouleversements qui s’annoncent et de la fragilité de sa société, Fred Lip cherche à ouvrir son capital. Il se tourne vers une société suisse, Ebauches-SA. En janvier 1967, il lui cède 33% de ses parts. Mai 68 : la grève chez Lip est particulièrement active avec une occupation bien préparée, des commissions par ateliers, le refus de reprendre le travail après les négociations tant que la grève nationale n’est pas terminée. La situation de l’entreprise se détériore toujours. Ebauches-SA devient actionnaire principal avec 43% du capital en avril 1970. 5 juin 1970 : les ouvriers de l’atelier mécanique débrayent 1/4h par heure après avoir constaté une diminution de leurs salaires. Mille ouvriers décident, lors de l’AG du 16 juin, l’occupation de l’usine et le blocage de l’expédition des montres. Après 8 jours de grève, la direction cède et revalorise les salaires. 5 février 1971 : à 65 ans, Fred Lip est débarqué par le conseil d’administration, selon les vœux d’Ebauches-SA, majoritaire. Il doit laisser sa place à Jacques Saint-Esprit, un ancien secrétaire général que Fred Lip avait renvoyé quelque temps auparavant. La situation commerciale et financière de l’entreprise est très inquiétante. En février 73, la CFDT publie un mémorandum pour tirer le signal d’alarme. 17 avril 1973 : coup de tonnerre : Jacques Saint-Esprit démissionne, Lip dépose le bilan. Deuxième acte : le grand conflit de 1973 20 avril 1973 : création du comité d’action, animé par Jean Raguenès et Marc Géhin. 26 avril 1973 : les administrateurs déclarent : « Tout peut arriver ». Les Lip organisent la baisse des cadences. 18 mai : ils manifestent devant le siège d’Ebauches-SA à Neufchâtel, en Suisse. 24 mai : manifestation de 5 000 personnes à Besançon. 28 mai : montée à Paris de 534 Lip en délégation à Matignon et au ministère de l’Équipement. 10 juin : l’usine est totalement occupée « pour la sauvegarde de l’outil de travail ». 12 juin : lors d’une réunion du comité d’entreprise, le syndic et les administrateurs provisoires sont séquestrés. On découvre une sacoche contenant les plans de licenciement. Dans la nuit, le stock de montres, environ 500 000 millions d’anciens francs, est mis à l’abri dans des caches disséminées dans la région. 15 juin : une manifestation de 12 000 personnes sillonne Besançon. Les magasins sont fermés, le glas sonne. L’évêque, Mgr Lallier, prend la parole devant les manifestants place St-Pierre. Les CRS répriment sévèrement et malmènent les journalistes. 18 juin : une assemblée générale historique décide la remise en route de la chaîne de montage horlogère pour assurer « un salaire de survie ». Pendant tout l’été, la lutte des Lip est popularisée avec le slogan : « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie ». Les visiteurs affluent à Palente. 22 juin : l’assemblée générale met sur pied six commissions de travail : production, vente des montres, gestion du stock, accueil, popularisation, entretien et sécurité. Très rapidement, trois autres commissions voient le jour : restaurant, animation, courrier. 2 août : Jean Charbonnel, ministre du Développement industriel, présente un plan de sauvetage de Lip, qui n’est autre que celui d’Ebauches-SA. Il nomme Henri Giraud comme médiateur. 3 août : les grévistes refusent le plan Charbonnel et distribuent la première « paie sauvage ». 11 août : début des négociations, à Arc-et-Senans, entre les représentants des syndicats, du comité d’action et Henri Giraud. 15 août : à 5h30 du matin, les gardes mobiles investissent l’usine de Palente et chassent les travailleurs. À l’annonce de la nouvelle, de nombreuses entreprises se mettent en grève et les ouvriers viennent en découdre avec les forces de l’ordre. Installation de la nouvelle usine Lip au gymnase Jean-Zay, prêté par la mairie à condition qu’on n’y reprenne pas la production. 25 août : deux cents Lip rejoignent le rassemblement du Larzac où des paysans spoliés par l’armée luttent pour retrouver leur outil de travail. 31 août : au cinéma Lux, distribution sans témoins de la deuxième paie sauvage. 29 septembre : grande marche nationale sur Besançon. 100 000 personnes, venues de toute la France et de l’étranger, manifestent sous une pluie battante. Les tensions s’amplifient entre la CFDT et la CGT. Claude Mercet déclare : « Les choses se désagrègent, il faut les reprendre en main, terminer la lutte. » 12 octobre : les Lip doivent se prononcer sur les conclusions des négociations avec Henri Giraud, qui prévoient 957 réembauches, 54 préretraites et 180 licenciements. Un vote à bulletin secret donne 626 voix à la motion CFDT pour la poursuite de la lutte, 174 à la motion CGT pour la reprise du travail (et l’acceptation du plan Giraud) et 17 abstentions. 15 octobre : Pierre Messmer, Premier Ministre, prononce son fameux: « Lip, c’est fini ! » Pendant l’automne et l’hiver, des discussions et tractations ont lieu entre hommes d’affaires, sollicités par des membres du PSU et de la CFDT. Début janvier 1974 : Jean Charbonnel charge Claude Neuschwander d’une mission exploratoire sur la possibilité d’une relance de Lip. 26, 27 et 28 janvier : à Dôle, négociations entre José Bidegain et les Lip. « L’entreprise procédera aux embauches du personnel au fur et à mesure des besoins créés par son développement. » 850 Lip doivent êtres réembauchés progressivement. L’assemblée approuve ces conclusions : 650 pour, 3 contre et 16 abstentions. La septième et dernière paie sauvage est distribuée. 29 janvier 1974 : la délégation de Lip signe les accords de Dôle. Dans la nuit du 29 au 30 janvier : les Lip restituent leur trésor de guerre : 10 tonnes de matériel et un chèque de 2MF correspondant au reliquat de la vente des montres. 11 mars : face à de nombreux Lip et sympathisants chantant L’Internationale, après 329 jours de lutte, Roland Vittot déclare : « Camarades, Lip vit ! Nous lutterons tous ensemble jusqu’à ce que le dernier d’entre nous ait franchi cette grille ! » Raymond Burgy rentre le premier dans l’usine. Les 135 premiers réembauchés reprennent le travail. Ceux qui doivent attendre suivent des stages de formation. Ils sont répartis en 38 groupes disséminés dans 13 établissements scolaires. Troisième acte : après la victoire La rentrée des Lip s’effectue progressivement, mais pas sans problème. Pour ceux qui ne sont pas réembauchés, il est difficile de continuer à faire des assemblées générales. Ils sont disséminés dans des lieux de formation différents. Les liens se distendent. Cette phase de la lutte pour la réintégration de tous, entre mars et décembre, sera la plus dure aux yeux de beaucoup : elle est plus souterraine et ne connaît ni la médiatisation ni l’enthousiasme de la première lutte. 15 décembre 1974 : les 21 derniers Lip reçoivent leur lettre de réembauche. Il faudra attendre le 31 mars 1975 pour que tous reprennent effectivement le travail. Les commandes affluent et l’année 75 s’annonce prometteuse. Les ventes se stabilisent à un niveau intéressant. Le réseau commercial est reconstitué : en décembre 1975, il comprend 5 000 concessionnaires bien implantés. Tout est bien qui finit bien donc... Mais l’équipe de direction doit faire face à des difficultés imprévues. Avril 1974 : les fournisseurs traditionnels de boîtiers pour Lip décident de ne pas honorer les commandes passées. Contrairement à ce que stipulent les accords de Dôle, le tribunal de commerce de Besançon demande à Claude Neuschwander d’honorer 6 MF de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs. Il doit les payer du jour au lendemain. C’est tout le plan de redémarrage de l’entreprise qui est ruiné. Aux élections présidentielles de mai 1974, Valery Giscard d’Estaing, qui affrontait au premier tour le gaulliste Jacques Chaban-Delmas, le bat largement et est élu Président de la République. Le 27 mai 1974, il nomme Jacques Chirac Premier Ministre. On ne sait pas encore que le sort des Lip est en train de basculer. Renault, entreprise nationalisée, retire ses commandes. Les industriels horlogers du Doubs, soutenus par Edgar Faure, s’opposent à une aide de l’État. Les banques refusent d’apporter les 4 MF réclamés. Claude Neuschwander se tourne vers son conseil d’administration et, à sa grande surprise, se heurte à un refus. C’est la fin de Lip. Claude Neuschwander démissionne le 8 février 1976. Jean Charbonnel est débarqué à l’occasion d’un remaniement ministériel. Quatrième acte : le dénouement, les coopératives 5 mai 1976 : les Lip entament une nouvelle occupation de l’usine et reprennent à leur compte la fabrication des montres pour se constituer un nouveau trésor de guerre, mais aucun patron ne reprendra Lip. Il faut se rendre à l’évidence et envisager d’autres hypothèses. Ils commencent à réfléchir à l’idée de créer des coopératives à partir des activités habituelles de l’entreprise, et d’autres, qui sont nées pendant la lutte, comme le restaurant, un atelier de coiffure, un autre de réparation automobile, etc. Finalement, à l’issue de longs débats, le 28 novembre 1977, les Lip créent le scoop « Les Industries de Palente » (LIP). Les coopératives sont au nombre de six : mécanique, horlogerie, restauration, bois et tissus, imprimerie, loisirs. Mais c’est une autre histoire... Extrait du dossier de presse |
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