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Le film peut, au premier chef, être exploité dans le cadre du cours de sciences économiques et sociales en classe de terminale. Il offre en effet des ressources riches et diversifiées pour le thème « Conflits et mobilisation sociale », un des items de la deuxième partie du programme intitulée : « Inégalités, conflits et cohésion sociale : la dynamique sociale ». Il apporte également des éclairages intéressants pour les thèmes : « Idéal démocratique et inégalités », « Organisation du travail » ou, plus généralement, pour illustrer le basculement du « régime de croissance » du capitalisme contemporain. En histoire, le film pourra illustrer la période de l’après-Mai 68 en France.
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Conflits et mobilisation sociale
 Manifestation des Lip à l'été 1973. |
Le conflit Lip est emblématique à plusieurs titres. Il est clairement situé dans la continuité de Mai 68, avec la nouveauté ou la réinvention des formes de lutte ; il illustre l’idéal autogestionnaire (même si le terme n’est jamais prononcé dans le film), qui a, un temps, parcouru le mouvement ouvrier ; conflit « traditionnel » du travail, il fait le pont avec d’autres enjeux et d’autres types de luttes que certains sociologues ont ensuite dénommés les « nouveaux mouvements sociaux ». À cet égard, il n’est certainement pas indifférent que le principal chef de file des Lip, Charles Piaget, soit aujourd’hui investi dans les mouvements de soutien aux chômeurs, comme le montre une des dernières scènes du film.
Pour mieux saisir l’originalité du conflit Lip, il faudra insister auprès des élèves sur plusieurs aspects. D’abord la spécificité de l’activité : industrie horlogère traditionnellement implantée dans le Jura – français et suisse – où les ouvriers qualifiés, sans être majoritaires, sont relativement nombreux. Ensuite la particularité de l’entreprise : le début du film met l’accent sur le caractère fantasque de Fred Lip. Enfin, celle du syndicat qui va se trouver aux avant-postes de la lutte, la CFDT. Ce syndicat, issu depuis peu (la rupture date de 1964) de l’ancienne CFTC, reste marqué par son orientation chrétienne. De multiples signes dans le film en témoignent : le soutien très actif apporté par de nombreux prêtres, y compris l’évêque de Besançon, l’engagement chrétien revendiqué par Michel Jeanningros, l’ascétisme (calvinisme, aurait dit Max Weber) de Piaget, la présence parmi les animateurs du comité d’action d’un intellectuel, prêtre-ouvrier, Jean Raguenès. Mais par ailleurs, à l’époque, avant le « recentrage » syndical de la fin des années soixante-dix, la CFDT est très ouverte à la contestation sociale, à l’écoute des revendications de Mai 68, et se revendique d’un projet autogestionnaire.
La construction des identités dans l’action
Une première piste très intéressante qu’offre le film est de montrer comment les identités collectives se construisent dans l’action. C’est Jeannine Pierre-Emile qui développe particulièrement cet aspect. Avant le conflit, les salariés étaient des individus ; avec la lutte, ils se sont enrichis et ont constitué un collectif, ils sont devenus des « Lip » au sens « d’engagés », précise-t-elle. L’effervescence collective trouvant son point d’orgue avec la première paie « sauvage ». À l’inverse, l’éclatement partiel du « collectif », après la signature de l’accord de Dôle, en janvier 1974, renvoie les salariés à leur situation particulière et à leurs choix individuels, celui de Raymond Burgy par exemple, qui le coupe d’une partie de ses camarades de lutte. Fatima Demougeot affirme dans le film : « On n’a pas su concilier les aspirations personnelles et la lutte collective. »
Les rapports entre « base » et « responsables », syndicats et comité d’action (coordination)
L’étude des formes de mobilisation collective est certainement le domaine où le film apparaît comme le plus riche. En effet, les paroles des délégués syndicaux de l’époque et surtout de Charles Piaget, Roland Vittot et Raymond Burgy, sont confrontées à celles de salariés « de base », animateurs du « comité d’action », comme Jean Raguenès ou Fatima Demougeot (par ailleurs syndiqués également). Un processus continu d’interaction se déroule entre les délégués syndicaux (dont la légitimité n’est pas contestée) et le comité d’action (l’appellation elle-même est issue de Mai 68) qui va proposer des idées, comme la manifestation à Neufchâtel, en Suisse, devant le siège d’Ebauches-SA, principal actionnaire de Lip, et servir « d’aiguillon ». Le savoir-faire des délégués est essentiel : Piaget explique comment il fallait agir pour que les décisions engagent tout le monde et donc faire en sorte que cette idée « inouïe » de reprendre la production pour leur propre compte ne vienne pas de quelque chef de file CFDT, mais apparaisse comme une évidence. Mais les initiatives du comité d’action bousculent parfois les délégués, conduisant Piaget à dire dans le film que la « réussite [de leur projet], c’est de ne même plus avoir besoin de leader ». Cette dialectique syndicats-comité d’action préfigure l’émergence des coordinations (infirmières, cheminots, instituteurs, etc.), dans les années quatre-vingts, formes d’organisation complémentaires ou alternatives au syndicalisme « traditionnel », où l’on retrouve également cette alliance entre « jeunes » et « vieux » dont parle Raguenès.
La dynamique des formes d’action
Les conflits sociaux peuvent être caractérisés par trois dimensions : les enjeux, les acteurs et les moyens, méthodes, ressources utilisés. Le film retrace le conflit Lip sur deux ans environ, du début 1973 au début 1975, et permet de suivre la diversité du « répertoire » dans lequel les salariés ont puisé, manifestant leur pragmatisme et leur inventivité. Sans prétendre offrir une liste exhaustive, on pourra noter : – l’arrêt de travail de dix minutes par heure pour freiner la production sans perdre les salaires ; – la prise d’otages (les administrateurs) bientôt remplacés par un autre « otage », les montres ; – le redémarrage de la production en autogestion sous la bannière « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paye » ; – l’association des sympathisants à la vie collective de l’usine de Palente occupée ; – la communication, notamment via un journal, Lip-unité ; – et bien sûr les formes plus traditionnelles comme les manifestations. Toutes ces innovations, mais aussi les expériences plus singulières d’ouvriers et d’ouvrières devenant dessinateurs ou vendeuses, illustrent bien la dynamique de l’action collective et l’inventivité qu’elle a suscitée dans ce cas particulier.
Inégalités et justice sociale
Un autre thème peut être travaillé avec des élèves, en sciences économiques et sociales, celui des inégalités et de la justice sociale. Même s’il affleure souvent, deux moments forts y font particulièrement référence. Le premier, illustré en particulier par des interventions de Roland Vittot et de Jean Raguenès concerne les inégalités salariales. Quand il a été décidé, en août 1973, de procéder à la première paie sauvage avec le fruit des ventes de montres, la question s’est posée : fallait-il une paie égale, ou bien hiérarchisée ? et selon quelle hiérarchie ? celle des rémunérations antérieures ? celle des besoins (le salarié chargé de famille ou non), etc ? À l’encontre de la « logique » démocratique du mouvement, et par souci de pragmatisme, c’est le choix d’une paie hiérarchisée qui a été fait, mais, comme le remarque Vittot, le salaire ainsi versé et obtenu grâce au travail et à l’action collective n’était pas proportionnel à l’engagement et à la participation à la lutte. Intéressant exemple de conflit sur le critère de justice. Le second sujet court au long du film et concerne les inégalités hommes-femmes. Au niveau des militants, Burgy, Vittot et sa femme, ainsi que madame Piaget, évoquent l’inégalité induite par l’investissement exaltant des uns dans la lutte et le poids des responsabilités domestiques que supportaient les autres. D’autre part, le documentaire interroge la question de la place des femmes dans les organisations syndicales (mais cela vaut aussi pour les associations, les partis, etc.). Burgy dit bien que les militants syndicaux étaient souvent réticents vis-à-vis de l’engagement des ouvrières, et Claude Neuschwander, membre du PSU à l’époque et dirigeant de Lip de 1974 à 1976, explique malicieusement comment il a exploité les divisions hommes-femmes. Néanmoins, la lutte a été l’occasion de prises de conscience et de responsabilité, évoquées par Jeannine Pierre-Emile, Fatima Demougeot ou Michel Jeanningros.
Autres thèmes d’étude
Au début du conflit, la décision est prise de ne pas cesser tout de suite le travail pour ne pas perdre les salaires, mais de « couler » les cadences. Il s’avère que c’est impossible pour les O.S. qui ont les cadences « dans la peau » et ne peuvent réduire la production qu’en arrêtant de travailler une partie du temps. Terrible illustration de « l’incorporation » de la cadence, de la « contrainte par corps » de la socialisation par le travail parcellisé. Voilà un exemple qui peut être utilement mobilisé dans le cours de sciences économiques et sociales, en seconde (thème de l’organisation du travail) comme en terminale. À la fin du film, Claude Neuschwander analyse avec amertume le « lâchage » de Lip par le patronat et le gouvernement. Il y voit une manifestation du basculement d’un type de capitalisme à un autre : d’un capitalisme où l’entreprise était au cœur de l’économie à celui où la finance mène le jeu. Cela rejoint d’autres analyses qui lisent dans la période 1970-1980 le passage d’un « modèle de croissance » à l’autre (de « fordiste » à néolibéral) ou d’un type de capitalisme à l’autre (de managerial à actionnarial).
Les souvenirs des acteurs sont très précis et l’émotion surgit fréquemment (Vittot, Demougeot, Neuschwander, etc.), montrant l’intensité de l’expérience des Lip. Aujourd’hui, leur lutte est un peu oubliée. Elle reste pourtant un moment important de l’histoire sociale française et l’on peut souhaiter que le film alimente, en particulier auprès des jeunes générations, leur imaginaire social.
Gérard Grosse
Professeur de SES
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