|
La Marseillaise
De Berlioz à Gainsbourg
Écouter un extrait du CD : Marseill'house, une création de Manuel Peskine et Jean-François Viguié. Courant mars, tous les établissements scolaires vont recevoir un exemplaire d’un CD sur La Marseillaise qui
Mais au fait, pourquoi cette initiative, lancée dès juin dernier par le ministère ? Il s'agit de raviver la connaissance de La Marseillaise, dans sa dimension historique et culturelle. « Ce chant que les peuples du monde en lutte pour leur liberté se sont approprié est devenu international et fait partie du patrimoine de l’humanité », explique ainsi Jack Lang dans la préface. Mal-aimée de Napoléon, supplantée par l'Internationale
Mais que serait la portée symbolique de l’œuvre sans sa charge musicale ? Rares sont les morceaux qui ont donné lieu à tant de reprises, exercé une telle fascination sur les compositeurs. Emmanuel Hondré, musicologue, auquel on doit choix et commentaires, en a recensé plus d’une centaine de versions. Une faveur qui peut s’expliquer par le potentiel de la ligne mélodique, l’efficacité de la construction, l’impact de l’accroche... Un outil pédagogique Ce CD-livre se veut outil pédagogique. Aucune prescription particulière ne l’accompagne, cependant, qui
Enfin l’on peut, évidemment, entonner La Marseillaise avec les élèves. L’initiative s’inscrit d’ailleurs dans le cadre du plan « Une chorale par école ». Le 2 mars prochain, pour le match de rugby France-Angleterre, c'est le chœur des enfants de Créteil qui interprétera La Marseillaise et God save the Queen.
Histoire d'un hymne par Michel Vovelle
La Marseillaise, le premier et sans doute le plus célèbre des hymnes nationaux modernes, a une histoire à la fois exemplaire et singulière. Elle est le produit d’un moment, la Révolution française, sur le point, en 1792, d’affronter la coalition de ses adversaires du dehors et du dedans en faisant appel aux forces vives de la nation. Patriotique et révolutionnaire tout à la fois, elle s’est imposée durablement, jusqu’à aujourd’hui, comme le point de ralliement des défenseurs de la Liberté conquise, non seulement en France, mais ailleurs dans le monde. On peut être surpris de la fortune de ce chant, l’œuvre presque unique d’un musicien modeste, dont le souffle transfigure la simplicité du texte comme de la ligne mélodique. Pour comprendre, il faut se reporter aux circonstances mêmes qui l’ont vu naître. L’hymne des Marseillais, hymne de la Révolution française Le Chant de guerre pour l’armée du Rhin a été composé à Strasbourg, le 25 avril 1792, par Joseph Rouget de Lisle,
Le soulèvement à ses débuts avait déjà produit des chants populaires, paroles simples et énergiques du Ça ira, puis de La Carmagnole, cri de violence et d’espoir, chant de ralliement des sans-culottes. Mais ces refrains n’avaient point la portée d’un hymne dans lequel la collectivité pût se reconnaître. Chez les musiciens professionnels, les premières grandes célébrations, entre 1790 et 1792, témoignaient de la recherche d’un nouveau mode d’expression, à la hauteur des circonstances, comme on disait, et Gossec, dans son admirable Peuple éveille-toi, inaugurait, avec d’autres, le recours aux larges masses chorales et aux cuivres qui allait marquer la nouveauté des harmonies révolutionnaires. Entre la simplicité du Ça ira et la solennité de la musique officielle, La Marseillaise trouve son originalité. Rouget de Lisle, né en 1760 à Lons-le-Saunier, d’une famille de petits notables, a fréquenté l’école du génie de Mézières. D’une garnison à l’autre, entre 1784 et 1789, il a mené la vie d’officier, mais sa passion de rimer et de composer, l’ont conduit dans le Paris de la Révolution, où il a tenté modestement sa chance dans les opéras au goût du jour. Lorsqu’il reprend du service en 1791 à Strasbourg, cet auteur dilettante est aussi un officier patriote. Dans cette ville frontière, dont le maire Dietrich, riche industriel, rallié avec modération à la Révolution, est encore un homme en vue, la rencontre s’opère avec les officiers de la garnison, nobles libéraux ou roturiers. Leur patriotisme encore inébranlé les rend suspicieux à l’égard des émigrés et des contre-révolutionnaires. Rouget de Lisle appartient à l’élite de la société des Amis de la Constitution qui dirige le mouvement, proclamant : « Aux armes citoyens ! L’étendard de la guerre est déployé. Il faut combattre, vaincre ou mourir... ». Les thèmes de ce qu’on intitulera bientôt La Marseillaise sont déjà sur toutes les lèvres : ce qui s’est passé le 25 avril 1792, immortalisé plus de cinquante ans plus tard par un tableau du peintre Pils qui a fixé la légende, prend des libertés avec la réalité. On y voit Rouget de Lisle, chantant le Chant deguerre pour l’armée du Rhin, dans le salon du maire Dietrich. Or, il semble que ce soit au lendemain d’une nuit d’enthousiasme que l’auteur ait présenté son morceau, interprété par Dietrich… Mais au vrai, quelle importance ? C’est un chant de guerre : « Aux armes citoyens ! Formez vos bataillons... », dénonçant les rois conjurés, les traîtres auxquels on oppose soldats et héros magnanimes, défendant leurs fils et leurs compagnes : La Marseillaise fixe pour longtemps les clichés de la patrie en armes. On l’a dit sanguinaire ; il l’est avec discernement : « Épargnez ces tristes
C’est d’une autre façon que la composition, dédiée en avril 1792 à l’armée du Rhin, a échappé à son auteur pour devenir La Marseillaise. Le texte a été diffusé très vite en Alsace, comme à Paris. Mais ce sont des méridionaux, Montpelliérains et Marseillais, qui l’importeront véritablement dans la capitale. Les fédérés de Montpellier, qui rejoignent leurs frères marseillais pour monter à Paris, en ont eu copie. L’un d’eux, Mireur, le chante ; la presse marseillaise le diffuse comme « chant de guerre aux armées des frontières », et la troupe guerrière la répand sur les étapes de son parcours. Enfin, sa contribution à l’attaque des Tuileries sanctionne le titre d’Hymne des Marseillais. Rouget de Lisle, dépassé par le tournant pris par la seconde Révolution du 10 août, disparaît momentanément de la scène, un temps incarcéré comme suspect, mais comme protégé par cette Marseillaise qu’il se refuse à désigner de son titre nouveau. La destinée de La Marseillaise se joue désormais sur deux fronts : à l’armée, et dans le pays tout entier. L’hymne des Marseillais, officialisé comme chant de la République combattante entre septembre 1792 et l’an II, fait merveille. « Votre Marseillaise, c’est de la musique à coup de canon », avait écrit Grétry, et, de ce fait, on l’a chantée à Valmy, puis à l’entrée des Français en Savoie, alors même qu’elle s’enrichit au passage d’une septième strophe, destinée à durer, celle des « enfants » : « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus ». En Belgique, « au matin de Jemmapes, écrit Michelet, La Marseillaise tient lieu d’eau de vie », et, d’une ville à l’autre, « l’air sacré de la Liberté » accompagne l’entrée des Français. Compagne des mauvais jours, lors des défaites de 1793, La Marseillaise l’est aussi des victoires des soldats de l’an II.
On a parlé d’une « Marseillaise des carrefours », le terme exprime une réalité que les témoignages confirment. On chante La Marseillaise aux Tuileries, deux cents chansons, très rarement parodiques, en reprennent l’air. Les théâtres patriotiques qui se multiplient alors font sa place, à l’entracte, au chant de La Marseillaise. En septembre 1792, l’Opéra présente une scène lyrique due à Gardel et Gossec sur le thème de « l’offrande à la liberté » : une scénographie construite fait se succéder des épisodes patriotiques, dont l’exécution de La Marseillaise est le haut moment. En plein air, la consécration de La Marseillaise, sur des paroles de Marie Joseph Chénier, est son exécution le 20 prairial an II, lors de la fête de l’Être Suprême. C’est la Convention montagnarde qui institue, la première, La Marseillaise comme hymne national, décrétant le 4 frimaire an II (24 novembre 1793) qu’elle serait chantée dans tous les spectacles. La réaction thermidorienne la fait tomber en disgrâce, mais on redécouvre, le 26 messidor an III, « ces sons inattendus qu’on avait oubliés depuis quelques temps » et l’on décrète qu’elle sera exécutée chaque jour, par la garde montante au Palais national. Rouget de Lisle, réconcilié avec la Révolution, reçoit un hommage officiel. Mais, loin de s’imposer
Flux et reflux, 1800-1871 De la chute de la première République à l’établissement de la troisième, l’Histoire de France voit se succéder le premier Empire, la monarchie restaurée des Bourbons, puis, en 1830, celle de Louis-Philippe, que détrône la révolution de 1848, instaurant la seconde république, à laquelle le coup d’état de « Napoléon le Petit » met fin pour vingt ans. Dans cet enchaînement scandé par deux épisodes guerriers, en début et à la fin, et par trois révolutions (1830, 1848 et 1871), les aventures de La Marseillaise reflètent les avancées et les reculs de la liberté, proscrite le plus souvent, ressurgissant toutefois quand sa double vocation révolutionnaire et patriotique lui rend son rôle fédérateur des énergies nationales.Napoléon Bonaparte ne l’aimait pas. Entre la veille de Marengo et la retraite de Russie, elle fut tenue à l’écart et l’hymne officiel fut Veillons au salut de l’Empire, hymne révolutionnaire détourné de son sens. Rouget de Lisle, resté républicain, adressa en vain au nouveau maître des lettres d’admonestation qui le rangèrent au rang des opposants. Mais, dans la dernière campagne de Waterloo, quand le salut de la patrie était en jeu, la vieille garde forma le carré au chant de La Marseillaise. La monarchie restaurée de Louis XVIII et de Charles X la proscrit au rang des chants séditieux. Rouget de Lisle vit dans la misère et plus d’un libéral qu’il sollicite n’ose se compromettre à lui porter son aide ; Béranger, le populaire chansonnier, fait figure d’exception. Mais quand le vent tourne, à la veille et surtout au lendemain de 1830, on redécouvre ce personnage symbole, dont David d’Angers grave le portrait. La révolution de février a vu resurgir La Marseillaise dont Delacroix, dans sa célèbre composition de La Liberté triomphante sur les barricades évoque le symbole. Et, à Bruxelles comme à Paris, elle guide les pas des révolutionnaires. Louis-Philippe qui, pour accéder au pouvoir, a dû accepter de La Fayette le drapeau tricolore, s’il tente de substituer à La Marseillaise l’air de LaParisienne, feint au moins de s’associer au chant de La Marseillaise, que la foule plébiscite sous son balcon. Pas pour
Mais le coup d’état du prince président Napoléon Bonaparte, en 1851, la replonge brutalement au rang des chants subversifs, celui des insurgés du Midi, des déportés outremer par la répression. Napoléon III lui cherche un substitut : Partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois n’est pas fait pour convaincre. Comme en 1840, c’est dans l’année 1870, quand le péril de guerre se précise, que l’Empire libéral redécouvre La Marseillaise qui retrouve sa place, à l’Opéra ou au Vaudeville, en intermèdes comme autrefois. Elle sera chantée sur les champs de bataille de 1870 et 1871, à partir surtout du moment de l’installation du gouvernement de la défense nationale. Et elle galvanise encore, dans leur dernier combat désespéré, les fédérés de la Commune de Paris. C’est dire que les Versaillais, au pouvoir dans les années incertaines de 1871 à 1877, ne la portent pas dans leur cœur, sous la présidence de Mac Mahon. Sans être officiellement proscrite, elle est suspecte. Un triomphe et son revers, 1879-1918 Cette quarantaine d’années, au tournant du XIXe et du XXe siècle, peut être considérée comme l’âge d’or d’une Marseillaise devenue, enfin, hymne national, et, en même temps, objet d’une exaltation collective, de la part des autorités. Elle est symbole de la République conquérante et elle porte un souffle patriotique que les lendemains de la défaite et l’espoir de revanche exaspèrent. Le glissement est inévitable sans doute, mais il va générer en contrepoint un malaise croissant : la classe ouvrière ne se reconnaît plus dans l’hymne de la bourgeoisie au pouvoir. Au début, c’est encore l’idée d’un combat pour la République qui l’emporte, au tournant des années 1878-1879. Elle suscite incidents et affrontements ; lorsqu’un député républicain de Vendée, le capitaine Laissant, propose d’en faire l’hymne national, la demande est rejetée. Mac Mahon s’entoure de Gond et Déroulède pour lui opposer Vive laFrance.
Et pourtant, l’essor est spectaculaire. La Marseillaise devient l’accompagnement obligé des défilés et de la célébration du 14 juillet. À Paris, mais aussi en province, à Cherbourg, lors de la visite du président Grévy, des scénographies rappellent celles de la première République. En 1882, le président du Conseil, Charles de Freycinet, inaugure la statue de Rouget de Lisle : « La Marseillaise est l’hymne de la patrie »..., elle est « une force, un honneur et un enseignement ». Il insiste par ailleurs sur son contenu pacifique autant que patriotique : « C’est un drapeau de progrès, de civilisation, de liberté. » Poincaré réitère ces proclamations, en 1889, lors du Centenaire de la Révolution, et en 1900, lors de l’Exposition universelle ; il en infléchit toutefois l’esprit en évoquant, au nom de l’amour sacré de la patrie, l’éventualité d’avoir à « former nos bataillons ». Chant de paix ou chant de guerre ? Monument sacré, La Marseillaise est intouchable et l’on n’apprécie pas trop Victor Hugo de vouloir en réécrire les paroles. Paul Doumer tranche : « La Marseillaise est le chant national de la France, elle est intangible ». Un immense effort de pédagogie civique accompagne cette affirmation : on en fait l’orchestration à l’usage des musiques militaires, on en prescrit l’enseignement dans les écoles. Des festivités locales aux célébrations nationales, ce succès qui devient international n’est pas sans contrepartie. On s’est réjoui de voir le tsar Nicolas II, en visite, écouter cet hymne la casquette à la main. Mais n’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter de cette Marseillaise pour souverains ? On commence à parler de crise : on a raison. L’épreuve est rude, pour les classes populaires, de voir l’hymne révolutionnaire devenir chant d’orgueil national à l’ère des impérialismes triomphants. Une savante étude de Michelle Perrot a recensé, entre 1870 et 1890, des centaines de manifestations ouvrières. Que chantent les ouvriers en grève ? La Marseillaise sans doute, dans 40 % des cas, et aussi La Carmagnole, dans plus de 20 %. Mais voici que, dans les dernières années, la Carmagnole, plus populaire, tend à l’emporter sur La Marseillaise, qui perd son caractère privilégié de chant de ralliement ouvrier. Le débat sera tranché après 1888 par l’apparition de l’Internationale de Pottier et Degeyter : elle chemine sans se poser tout d’abord en rivale, mais, entre 1900 et 1910, les congrès socialistes internationaux consacrent sa position de chant de la classe ouvrière dans ses organisations révolutionnaires, même Jaurès y voit encore « la suite prolétarienne de La Marseillaise »... Au demeurant, le répertoire des chants révolutionnaires fin de siècle témoigne de la reprise du thème de La Marseillaise avec des paroles de révolte : « Allons forçats des filatures, le premier mai vient de sonner... ». Une seconde veine se fait jour dans les milieux anarchistes et pacifistes : en 1911, lors de la crise marocaine, Gaston Couté explose : « Allez petits soldats de France/Le jour des poir’s est arrivé/Pour servir la haute finance/Allez-vous en là-bas crever... ». Mais on sait que cette voix est isolée : l’utopie pacifiste s’est effacée devant l’union sacrée en 1914-1918. La Première Guerre mondiale est un moment clef dans l’histoire de La Marseillaise. L’étude la plus documentée sur l’hymne national, celle de Louis Fiaux, en 1918, évoque sa présence dans les heures glorieuses du conflit. On chante La
Il y eut saturation, protestations isolées de quelques publicistes, et, sur le front même, on a noté à la fin du conflit que les troupiers fatigués préféraient La Madelon à l’hymne national. Puis le réveil du mouvement socialiste en 1917 s’exprime sans nuances : « Nous ne chantons pas leur Marseillaise, ils en ont fait un chant de sauvages... Nous chantons L’Internationale ». Un sursaut de « La Marseillaise », 1918 à nos jours Les lendemains de la Première Guerre mondiale sont amers. La vague « bleu horizon » des lendemains de la victoire fait succéder, à l’enthousiasme et aux rêves, l’amertume et l’insatisfaction, singulièrement dans l’immense foule des anciens combattants. Ralliés autour de La Marseillaise et du drapeau tricolore, ils sont néanmoins une proie facile pour les ligues d’extrême droite, dont l’antiparlementarisme vise à mettre à bas la république « la gueuse ». Et c’est aux accents de La Marseillaise que les manifestants d’extrême droite marchent, le 6 février 1936, à l’assaut du Palais-Bourbon. Dénaturée dans sa patrie d’origine, La Marseillaise paradoxalement conserve, hors de ses frontières, sa vocation révolutionnaire dans une Europe en révolution : Lénine, lors de son retour à Petrograd, en 1917, a été accueilli aux accents de La Marseillaise et de L’Internationale, de même qu’on la chante de l’Allemagne à la Hongrie en révolution. La proclamation de la République espagnole, en 1931, se fait également aux accents de La Marseillaise. Pour les révolutionnaires français des années 1920 à 1930 au contraire, La Marseillaise a fait son temps et le témoignage le plus provocateur est le poème d’Aragon, Hourra l’Oural, qui comporte sous la rubrique « Réponse aux Jacobins » une charge féroce contre : « Quatre ans de Marseillaise avec / Les pieds dans la merde et la gueule en sang / Marseillaise de Charleroi / Marseillaise des Dardanelles / Marseillaise de Verdun... ». Il en salue l’agonie : « Cède le pas Ô Marseillaise à l’Internationale... Debout les damnés de la terre ». Moins de deux ans plus tard, les choses ont changé. L’alliance historique du Front populaire amène le parti communiste à réviser sa position sur La Marseillaise et le drapeau tricolore. Plus question d’abandonner à l’ennemi de classe le privilège des valeurs patriotiques. Lors de la prestation de serment du Front populaire au stade Buffalo, le 14 juillet 1935, Jacques Duclos proclame : « La Marseillaise est un chant révolutionnaire, un chant de liberté ». Et Maurice Thorez précisera : « Nous ne voulons pas laisser au fascisme le drapeau de la grande Révolution ni même La Marseillaise des soldats de la Convention. » En termes différents, cette redécouverte de La Marseillaise était partagée chez les socialistes par Léon Blum qui, le 14 juillet 1936, écrivait, dans Le Populaire : « Pendant des années, nous avons désappris La Marseillaise et le 14 juillet comme la fête officielle et le chant officiel... ». Mais, à cette caricature, il opposait le retour à l’esprit du 10 août, à celui des révolutions du XIXe siècle et reprenait à Hugo son image de La Marseillaise « ailée et volant dans les balles ». Cela ne faisait pas l’affaire de tout le monde, à droite, on s’en doute, où l’Action française titrait « Une seule réponse : laRoyale », mais aussi à gauche, dans les groupes libertaires, anarchistes ou trotskistes, où l’historien Maurice Dommanget, flairant une manœuvre de la bourgeoisie « dirigeante et digérante » dénonçait le patriotisme radicalo-communiste. La dynamique cependant était lancée. Il nous en reste des témoignages dans les œuvres inspirées par le Front populaire : le film La Marseillaise de Jean Renoir, la partition d’Arthur Honegger pour Les Visages de la France, qui associe les accents des deux hymnes réconciliés. La Seconde Guerre mondiale a scellé, sur fond d’héroïsme, les
Le général de Gaulle chantant La Marseillaise lors de la Libération de Paris, comme à la cathédrale de Chartres, couvre de son autorité cette Marseillaise. On aurait pu croire que l’épreuve sanglante de la résistance avait mis fin à un conflit plus que séculaire. Avouons-le : il reste, encore aujourd’hui, plusieurs sortes de Marseillaise et le consensus des lendemains de la Libération ne pouvait survivre aux affrontements ultérieurs. Chacun a repris sa Marseillaise, la droite dans une référence gaullienne, au-dessus des partis, mais susceptible de descendre dans la rue au 13 mai 1958. Une extrême droite, issue des complots de la crise algérienne, s’attribue, dans le cadre du Front national, le privilège de détenir l’authentique fibre patriotique et brandit une Marseillaise musclée, chahutant La Marseillaise reggae que Serge Gainsbourg composera en 1979, bien représentative de l’esprit frondeur et provocateur de l’artiste. La droite modérée adopte des positions plus nuancées : Valéry Giscard d’Estaing, faisant retoucher en 1974 son rythme d’exécution, est soupçonné d’en faire une Marseillaiseoratorio. Jusqu’à hier, la gauche n’a pas remis en cause sa lecture du chant national, même si, lors des mouvements de mai 1968, elle ne figurait pas d’évidence au rang des couplets révolutionnaires. Mais on doit noter que, de l’Europe de l’Est à la Chine, dans l’épisode révolutionnaire qui a marqué l’ébranlement des régimes socialistes dévoyés, elle a pu retrouver occasionnellement sa place. Et en France ? L’érosion de la mémoire, le recul de la Révolution dans l’enseignement de l’Histoire, l’affaiblissement de l’esprit civique dans la jeunesse peuvent être un sombre pronostic. Mon grand-père chantait, dit-on, les sept strophes de La Marseillaise, ma génération en connaissait trois, mes filles une encore. La Marseillaise serait-elle devenue un objet froid, triplement désuète parce qu’on ne connaît plus la Révolution française, qu’on ne se réfère plus à l’autre révolution, celle disait-on, « qui s’avance » et qu’on ne brûle plus de voler à la frontière pour y défendre la nation ? Dans l’Europe qui cherche sa voie, quelle place pour La Marseillaise ? Je suis de ceux qui croient qu’elle a encore un message universel à porter, comme l’a prouvé le parcours auquel nous venons de nous livrer, sur deux siècles : le message de la Liberté sans cesse à conquérir. Et je me réjouis que, sur l’initiative du ministre de l’Éducation nationale, sa connaissance par les jeunes générations soit favorisée. C’est beaucoup plus qu’un lieu de mémoire, c’est une force vive qu’elle continue de transmettre, celle de la Liberté guidant le peuple, pour toute l’humanité. En trente dates Septembre 1792 La Marseillaise est officiellement agréé par le ministère de la Guerre et entre dans le répertoire militaire. Ce caractère national ne sera jamais officiellement abrogé jusqu'à nos jours. Seul son usage restera sujet aux régimes politiques en place.Janvier 1795 Le Réveil du peuple (paroles de Jean-Marie Souriguière de Saint-Marc, musique de Pierre Gaveaux) s’en prend aux Jacobins et s’oppose à La Marseillaise. Ce chant est interdit le 8 janvier 1796 (18 nivôse an IV).14 juillet 1795 (26 messidor an III) Un décret de la Convention déclare La Marseillaise « chant national ».1800 Après avoir été le chant de ralliement des armées de Bonaparte (campagne d’Italie), La Marseillaise tombe en disgrâce et Napoléon Ier impose un nouvel hymne : Veillons au salut de l’Empire.1812 La défaite de Russie incite Napoléon à réintroduire La Marseillaise.1814 Louis XVIII interdit La Marseillaise et la remplace par deux chants royalistes : Vive Henri IV! (surnommé « La Marseillaise des honnêtes gens ») et Charmante Gabrielle.15 mars 1815 Les Cent-Jours font resurgir La Marseillaise, tout comme Veillons au salut de l’Empire.1816 La Marseillaise est remplacée par le Chant français pour servir d’hymne national.1826 Rouget de Lisle est emprisonné, même si « c’est à la Nation tout entière à rougir des malheurs qui n’ont cessé d’accabler l’auteur de La Marseillaise » (Béranger).28 juillet 1830 La révolution de Juillet (illustrée par La Liberté guidant le peuple de Delacroix) impose à nouveau La Marseillaise dans la rue. Berlioz en signe un arrangement pour solistes et double chœur. La monarchie de Juillet lui préfère cependant La Parisienne (chant populaire allemand, paroles de Delavigne) qui n’arrive pas à s’imposer.1832 Parce qu’elles incarnent la contestation, La Marseillaise et La Parisienne sont interdites au profit de La Française (paroles de Rousselon, musique de Traullé). Les républicains emprisonnés continuent de chanter La Marseillaise.1836 Mort de Rouget de Lisle.Été 1840 La crise de l’Orient entraîne une flambée nationaliste en Europe qui fait resurgir momentanément La Marseillaise comme ferment d’unité nationale. Dans le même temps, La Marseillaise est chantée par tous ceux qui cherchent à faire tomber Louis-Philippe.1848 La Deuxième République tente, sans succès, d’organiser un concours pour la composition d’un nouvel hymne national. Ce régime tombe sans avoir eu le temps de prendre position et d’établir un nouvel hymne. Le « Printemps des peuples » fait retentir La Marseillaise aux quatre coins de l’Europe.2 décembre 1852 Interdiction dans les lieux publics de La Marseillaise (sans pourtant de décret officiel) au profit de Partant pour la Syrie (romance de 1809 attribuée à la mère de Napoléon III). La Marseillaise accompagne les déportés du Second Empire sur le chemin du bagne.En octobre 1868, un nouveau concours est organisé pour la composition d’un hymne officiel. 1870 Le conflit contre la Prusse incite les armées de Napoléon III à faire appel à La Marseillaise. Ce sursaut national touche rapidement les scènes de l’opéra. Les paroles sont adaptées pour en gommer l’aspect républicain. Même après la défaite de Sedan et la proclamation de la IIIe République (4 septembre 1870), le peuple continue de chanter La Marseillaise, notamment en 1871 pendant la Commune de Paris. Le mouvement ouvrier européen adopte La Marseillaise face aux « traîtres » et aux « rois conjurés ». Certains révolutionnaires commencent cependant à la refuser. Louise Michel déclare : « L’Empire l’a profanée, nous autres révoltés, nous ne la disons plus ». Les dirigeants de la IIIe République ne se reconnaissent pas d’hymne officiel.14 février 1878 La Marseillaise est reconnue officiellement comme « hymne national français », sous la pression des républicains majoritaires à l’Assemblée.1887 Une « version officielle » est adoptée par le ministère de la Guerre après avis d’une commission (présidée par Ambroise Thomas).1888 Les révolutionnaires et les ouvriers lui préfèrent L’Internationale, chant « antinational ». À l’étranger, La Marseillaise continue d’incarner l’esprit révolutionnaire.1914 Union sacrée autour de l’hymne national.14 juillet 1915 Transfert des cendres de Rouget de Lisle (« symbole de l’unité nationale » dira Poincaré) aux Invalides.1919 Les communistes refusent à nouveau de chanter La Marseillaise, au profit de L’Internationale.1935 Les socialistes et communistes s’allient et décident de se réapproprier La Marseillaise en la «réconciliant» avec L’internationale.1939 Réalisation, par Jean Renoir, du film La Marseillaise pour le cent cinquantenaire de la Révolution.1940 Le régime de Vichy s’approprie dans un premier temps La Marseillaise, mais lui préfère finalement le Maréchal nous voilà ! L’occupant interdit aux Français de chanter La Marseillaise sans que Vichy ne proteste. L’hymne national devient alors un des hymnes des résistants.13 septembre 1944 Après la Libération, une circulaire du ministère de l’Éducation nationale préconise de faire chanter LaMarseillaise dans les écoles « pour célébrer notre libération et nos martyrs ».1948 La Constitution réaffirme le caractère d’hymne national de La Marseillaise.4 octobre 1958 L’article 2 de la Constitution mentionne explicitement La Marseillaise comme hymne national.1974 Le président Valéry Giscard d’Estaing souhaite que l’on revienne à une exécution plus proche des origines de l’œuvre : il demande à Roger Boutry de réharmoniser l’hymne avec un tempo plus lent, et d’alléger les percussions (« avec trompettes mais sans tambours »).1981 Le président François Mitterrand revient à la version officielle de 1887, au titre d’une certaine « réconciliation nationale ». |
© SCÉRÉN - CNDP
Créé en février 2002 - Tous droits réservés. Limitation
à l'usage non commercial, privé ou scolaire.