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De nos jours, dans la ville de Portland, un jeune skateur tue accidentellement un veilleur de nuit : il renonce rapidement à se dénoncer et choisit le silence, non sans en souffrir. Gus Van Sant filme au plus près un adolescent au visage innocent, presque enfantin, qui a pourtant commis un crime irréparable : quatre ans après Elephant, on retrouve donc un portrait du désarroi adolescent, cette fois-ci à travers l’évocation d’un jeune homme solitaire hanté par la culpabilité. Gus Van Sant s’attache à révéler l’ambiguïté de son personnage, entre innocence infantile et monstruosité, et à travers lui le portrait d’une Amérique étrange et étouffante, simple société d’individus atomisés, isolés les uns des autres.
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La culpabilité, l’écriture et la rédemption
 Une culpabilité plutôt devinée, interprétée, à travers l’image qu’offre l’adolescent.
© Scott Green |
La tension de Paranoid Park repose essentiellement sur la culpabilité vécue par l’adolescent après son meurtre involontaire. Ce crime ne sert pas une leçon de morale cinématographique : il ne s’agit pas de juger un comportement, mais d’essayer de saisir l’impact de cet événement dramatique sur l’adolescent qui en est la source. La caméra de Gus Van Sant ne cesse donc de traquer le visage d’Alex, sa démarche, et reste au plus près de ce corps comme pour y lire les signes de la terreur, de la confusion, de l’indécision, de la gêne, parfois aussi de l’oubli ou de l’indolence.
Cette traque cinématographique frappe par son mystère et son ambiguïté : la culpabilité n’est en effet pas véritablement extériorisée ni dramatisée à travers les situations et les dialogues ; elle est bien plutôt devinée, interprétée, à travers l’image qu’offre l’adolescent. Si des gestes de terreur (par exemple lorsqu’Alex voit le reportage télévisé qui évoque son crime) ou de léger trouble (lorsque l’inspecteur fait passer les photos du crime) trahissent immédiatement le sentiment de culpabilité de l’adolescent, l’ambiguïté et le mystère dominent, donnant à ce portrait de l’adolescent une profondeur abyssale. Car la plupart du temps, Alex offre un visage étonnamment lisse, dénué d’affect : il se retranche, disparaît derrière une apparence de totale innocence et il n’est jamais véritablement inquiété pour son crime. Tout le film réside dans ce décalage entre la surface et la profondeur, entre l’apparence immédiate et la réalité que l’on soupçonne, entre le visage encore innocent, presque enfantin de l’adolescent, et les affres intérieures auxquels le livre la culpabilité. En collant au plus près du visible, en suivant le corps et le visage de l’adolescent, la caméra de Gus Van Sant cherche donc paradoxalement à révéler l’invisible, à donner à voir le mystère insondable d’une intériorité travaillée par la culpabilité. Ce portrait atteint une ambiguïté morale très forte : la culpabilité – certes sans cesse revivifiée – semble pourtant parfois s’étioler, disparaître derrière un quotidien qui impose sa marche, glisser sous le poids du temps. Cette ambiguïté est d’ailleurs au cœur d’une séquence centrale du film : après son crime, Alex prend une douche, comme pour se purifier. Dans cette séquence, dont les plans évoquent fortement Psychose d’Hitchcock (dont Gus Van Sant a filmé un remake), le criminel qu’est Alex prend la place de la victime jouée par Janet Leigh dans le film d’Hitchcock : il glisse lentement contre la paroi de la douche, comme si c’était lui qui venait d’être assassiné. Le motif de l’écriture et les rencontres avec Macy renforcent cette ambiguïté : la rédemption, ou du moins la possibilité de soulager sa conscience, semble en effet s’esquisser dans un certain nombre de passages, comme si le crime pouvait ainsi s’effacer et la vie reprendre son cours. Mais le film est évidemment loin d’être aussi simpliste : si l’écriture aide indéniablement Alex, la fin du film (les pages de texte jetées au feu) demeure très ambiguë et peut signifier aussi bien l’impossibilité de soulager sa conscience que l’espoir d’une nouvelle vie.

La brisure
 Alex semble spectateur de sa propre vie, souvent en retrait, et comme en attente...
© Scott Green |
Filmé au creux du décalage entre le visage lisse de l’adolescent et le caractère dramatique de son acte, Paranoid Park s’installe dans une faille ou une brisure qui prend différents aspects. Comme sa victime – le gardien de voie ferrée qui est littéralement coupé en deux – Alex est scindé, à la fois présent et absent, membre de sa famille, de sa communauté, entouré par ses proches, à leurs côtés, et en même temps indéniablement à part, distant vis-à-vis des autres et de la réalité. Cette distance se ressent à l’image, notamment à travers l’utilisation qui est faite de la profondeur de champ : très souvent, le plan semble incapable de réunir les personnages et un changement de point est nécessaire pour les associer véritablement (pensons à la séquence dans laquelle Alex retrouve son père). Cette distance caractérise d’ailleurs la perception générale du personnage : Alex semble spectateur de sa propre vie, souvent en retrait, et comme en attente. Cette impression est en outre à la source de l’étrange portrait de l’Amérique, à la fois distant et ambigu, qui se dessine à travers le regard d’Alex : l’adolescent semble en effet incapable de participer pleinement à un monde qui frappe par sa fausseté, sa vanité, son conformisme et son artifice. Cette impression est particulièrement forte dans toutes les séquences qui narrent sa relation avec Jennifer : tandis que l’adolescente joue son rôle social d’adolescente amourachée, Alex ne parvient pas à jouer le jeu, comme s’il n’était pas concerné par cette relation. Le monde ambiant alors semble totalement faux, observé par un être qui n’y a pas véritablement sa place.

La solitude
 La caméra du réalisateur isole le plus souvent Alex.
© Mk2 |
Cette distance a évidemment pour corollaire une très forte impression de solitude, qui rappelle un précédent film de Gus Van Sant, Elephant : Alex apparaît comme un adolescent abandonné à lui-même, en proie à l’ennui quand il n’est pas harassé par la culpabilité. Toute la mise en scène affirme cette solitude : la caméra du réalisateur isole le plus souvent Alex, soit en collant au personnage pour rejeter le monde dans le hors-champ, soit en l’inscrivant dans de vastes décors plus ou moins déserts et froids (couloirs de lycée, espaces urbains désertés, centres commerciaux…). Dans ce portrait d’une adolescence américaine contemporaine, la place des parents est par ailleurs quasi inexistante : ils apparaissent de manière fugitive, au loin ou de dos, le plus souvent perdus dans la faible profondeur de champ.

L’échappée et le rêve
 Le skate-board figure une sorte de rêve de liberté et d’innocence.
© Mk2 |
La détresse et la solitude du personnage se voient encore dans son penchant pour l’échappée et le rêve : Alex a tendance à isoler des moments, des sensations, des visions dans une impression de temps suspendu. Les nombreux ralentis du film arrachent ainsi au cours du temps un certain nombre de moments clés qui ponctuent le trajet d’Alex : l’échange de regard avec l’homme rencontré à Paranoid Park, ou avec Jared, lorsque ce dernier vient le chercher en voiture, les nombreux passages où l’on filme des skateurs à l’œuvre… toutes ces scènes donnent à voir une réalité marquée par une grande intensité, souvent chargée des rêves et désirs ambigus de l’adolescent. Dans cette perspective, le skate-board – malgré le cadre assez sordide du Paranoid Park – figure une sorte de rêve de liberté et d’innocence. La caméra, parfois directement embarquée par un skateur, devient flottante, aérienne, légère, les personnages semblent échapper un temps à la gravité (aussi bien à la pesanteur physique qu’au poids de la culpabilité), et la bande-son, souvent musicale, achève d’isoler ces passages pour leur donner l’autonomie du rêve. Gus Van Sant semble ici filmer le flottement d’une conscience qui tente de se soulager dans l’échappée onirique.
Benjamin Delmotte
« Cinédoc » (PDF, 1,5 Mo),
supplément à TDC, n° 942, du 15 octobre 2007
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Paranoid Park
Scénario et réalisation : Gus Van Sant
D’après le roman de Blake Nelson
(Hachette Littératures)
Avec
Gabe Nevins (Alex)
Dan Liu (Detective Lu)
Jake Miller (Jared)
Taylor Momsen (Jennifer)
Production et distribution : MK2
Le site du film
www.paranoidpark-lefilm.com/
Durée : 1h 30 min
Sortie en salle : le 24 octobre 2007 |
Répliques du film
- « Il y a autre chose en dehors de la vie normale. »
- « Comment m’en sortir ? Parler à quelqu’un. Agir et me débarrasser de ce poids. »
- « – C’est ça qui cloche aujourd’hui chez les gens. – Quoi ? – L’indifférence. »

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