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Univers adolescents
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Continuant d’explorer l’univers des adolescents, Gus Van Sant nous propose avec « Paranoid Park » d’en adopter les comportements, les mouvements et les codes en suivant Alex, le jeune héros du film.
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Le masque de l’indifférence
S’il rumine son geste sur lequel pèse une bonne dose d’arbitraire, Alex ne semble guère, en apparence, accablé par le poids de la culpabilité. Son changement d’attitude est à peine perceptible. Seule Rachel, la copine du fast-food, remarque qu’il est un peu plus sombre que d’habitude, comportement qu’elle met sur le compte de sa situation de famille éclatée. Face au policier qui l’interroge longuement (comme tous les autres skateurs de son lycée susceptibles d’être mêlés au meurtre), il ne cille à aucun moment. Il reste calme et détendu, affichant de bout en bout la même moue vaguement désabusée. Ses parents qu’il voit séparément (l’adolescent vit seul avec sa mère) ne remarquent rien. Pas plus que ses propres camarades d’école. Alex ne semble d’ailleurs prendre conscience de son geste – sa surprise est telle qu’il donne l’impression de découvrir l’existence du drame – qu’au moment où un journaliste relate le fait divers lors d’un journal télévisé.

Conscience et réalité
Cette prise de conscience ou connexion à la réalité par le biais d’images de télévision pose la question de la perception du monde par un adolescent. Quelle conscience Alex a-t-il de la réalité qui l’entoure pour accorder plus de force et de vérité aux images d’une télévision qu’à sa propre expérience ? Sa vision du monde est-elle brouillée à ce point par toutes les images (télévision, Internet, publicité…) dont il a déjà été nourri ? Le monde des adultes qui brille par son absence ou son éloignement (les parents d’Alex n’apparaissent que très furtivement : la mère est filmée de dos et de loin, le père n’a droit qu’à une courte scène) serait-il responsable de ce déficit de valeurs, de cette difficulté à appréhender le monde, de cette absence de repères ? Autant d’interrogations qui soulèvent le problème de l’accès au monde pour un adolescent. On notera tout de même que ses camarades semblent plus suspicieux que lui quant à la crédibilité des images : « Est-ce pour de vrai ? » demande l’un des skateurs à qui le policier présente une photo du vigile coupé en deux après qu’un train lui a passé sur le corps le soir du drame. Pour indiquer qu’Alex tente d’être en prise avec le monde, qu’il essaie d’avoir une conscience aiguë de la réalité qui l’entoure, le film répète à plusieurs reprises le plan où il écrit « Paranoid Park » sur une feuille de papier, nom à l’intérieur duquel est inscrit le crime qu’il a commis. Cette réitération du mot à l’écran mime la démarche mentale du garçon qui, peu à peu obsédé par le souvenir de la funeste soirée, répète le nom du lieu pour se convaincre de la réalité qu’il représente. À cet enjeu psychologique s’ajoute l’entreprise cathartique conseillée par Rachel qui consiste à dire/écrire son crime pour se libérer du malaise qui l’oppresse.

Une vision contiguë du monde
La (com)préhension du monde est une question centrale du film. Les adolescents que l’on voit ici vivent en vase clos au sein de la communauté des skateurs à laquelle ils appartiennent et où les adultes ne sont pas admis. De fait, le monde des adolescents et celui des adultes se côtoient sans se mêler, l’un et l’autre vivant en contiguïté et non en continuité, l’un étant hermétique à l’autre et vice-versa. La ligne brisée de la narration qui juxtapose passé et présent, qui répète certaines scènes, qui glisse dans ses interstices quelques petits moments perdus, comme détachés du temps, où l’on voit notamment Alex (filmé en caméra Super-8) glisser dans les rues de Portland, reproduit non seulement la vision fragmentée et fragmentaire qu’un adolescent peut avoir du monde mais aussi la relation parfois brutale, capricieuse, faite de ruptures brouillonnes et d’engouements instinctifs qu’il entretient avec lui (voir les passions adolescentes aussi vives que soudaines, la manière qu’ont les adolescents de passer du coq à l’âne dans les idées, etc.). Aussi, la planche à roulettes, objet de prouesses physiques, prend-elle la valeur métaphorique de l’adolescent, en équilibre précaire, projeté seul dans le monde, soumis à des trajectoires aléatoires et aux chutes répétées. La vitesse du skate comme moyen d’entrer en contact avec le monde ne donne guère le temps à Alex de le regarder avec attention et sa captation s’effectue par bribes éparses et discontinues à la manière du zapping auquel il est habitué. De fait, la temporalité de l’adolescent, faite d’instants souvent vécus de manière aléatoire et cloisonnée, est contiguë. Cette approche du monde, fondée sur le principe du zapping et dépourvue d’adultes référents, rend difficile la construction de son être. Aussi l’image éclatée du protagoniste sur l’affiche du film annonce clairement la diffraction de son identité, un phénomène qui est également suggéré par la scène où l’on voit le jeune garçon au volant de la voiture de sa mère en train d’écouter différentes musiques à la suite. Le montage cut a pour effet de montrer qu’à chaque changement de musique, Alex adopte une physionomie nouvelle comme autant de facettes de sa jeune personnalité et de possibles narratifs au film.

Éloge du mouvement
Ce qui intéresse Gus Van Sant, c’est de fouiller le mystère de l’adolescence, de comprendre son existence au monde, la relation qu’il entretient avec lui et comment il s’approprie son propre univers. Pour cela, il suit son héros dans de longs travellings jusque dans les moments les plus banals. Banals mais pas anodins, car toujours révélateurs de son intimité et de sa personnalité. D’ailleurs, les nombreuses scènes où on le voit seul ont autant pour but de brosser le portrait d’un adolescent solitaire que de l’observer dans les moments où, soustrait aux regards des autres, il se révèle le mieux. Avec sa caméra, Gus Van Sant se met donc dans son sillage, adopte son rythme pour étudier comment celui-ci trouve lui-même la bonne vitesse, le bon comportement, les bons codes. « Il faut être prêt pour aller au Paranoid Park » répètent Alex et Jared lorsqu’ils s’y rendent pour la première fois. Là-bas justement, où se trouve la fine fleur des skateurs de la ville, il s’agit de ne pas commettre d’erreur. Il faut se montrer sans trop se faire voir, adopter une attitude détendue et être à la fois d’une grande précision dans ses gestes (insistons, faussement désinvoltes), trouver la bonne vitesse et glisser son corps (notons, légèrement voûté) dans le juste mouvement. Ce que montre à l’envi la séquence tournée caméra à l’épaule (et sur une planche à roulettes !) du Paranoid Park. Être adolescent, selon Gus Van Sant, est avant tout une question de mouvement et de rythme que le corps doit habiter avec souplesse. De territoire (urbain) aussi dont Alex et les siens prennent possession par le langage d’abord : l’East Side Park est à cet effet rebaptisé Paranoid Park par ceux qui l’occupent régulièrement (à noter l’insistance qu’ils mettent à corriger ceux qui n’utilisent pas la « bonne » formule). Vêtements et référents graphiques (cf. tags et graffitis de Paranoid Park) comme moyens de reconnaissance achèvent de compléter la panoplie et l’image.
Philippe Leclercq

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