Le Printemps des poètes

Le Printemps des poètes
  Questions à Jean-Pierre Cascarino 

 

Les élèves sont des poètes

Questions à J-P Cascarino

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Enseignant de lettres au lycée Henri-Wallon d'Aubervilliers, Jean-Pierre Cascarino est responsable du concours lycéen via Internet : Poésie en liberté.
Les thèmes abordés lors de cet entretien : être un poète aujourd'hui ; la connivence persistante entre adolescents et poésie ; lire et écrire la poésie avec les élèves.

Pour les adolescents, la poésie est un jeu de masque

Vous enseignez les lettres, vous éditez aussi une revue de poésie « L'Incendit », pour vous qu'est-ce qu'être poète aujourd'hui ?
Question compliquée. En tant qu'éditeur, c'est avoir envie de sortir la poésie de l'abîme où elle est tombée vis-à-vis du grand public.
En tant que poète, affronté au jeu des mots, c'est vouloir quitter l'impasse où certaines errances linguistiques ont conduit la poésie. Autour des années 80 est ainsi né un mouvement de retour vers le lyrisme. On a senti la nécessité pour la poésie de s'incarner à nouveau, de trouver des formes différentes.
D'autres évolutions sont depuis entrées en ligne de compte. De nouveaux instruments sont apparus. Je pense notamment au multimédia qui ouvre sur des expériences intéressantes. On en est au tout début. Mais, c'est là, je pense, une voie féconde. Ainsi l'un des objectifs de « Poésie en liberté » est-il, à terme, de permettre aux lycéens de créer, avec ces outils, un nouveau langage poétique.

En quoi le multimédia ouvre-t-il la voie à un nouveau langage ?
Les outils multimédias permettent de réunir du texte écrit, du texte lu, du graphisme, de l'image, du bruitage, de la musique. C'est un langage qui combine plusieurs approches artistiques. Peut-être que le rêve de certains poètes de voir la poésie condenser plusieurs arts trouvera-t-il là son accomplissement. Une nouvelle forme d'écriture est à inventer.

On serait toujours dans une écriture poétique ?
À partir du moment où le fin mot de l'histoire, c'est le mot, qu'importe la façon dont on joue avec lui. S'il ne s'agit pas uniquement de décrire mais aussi de créer un univers avec un jeu sur les mots et une exigence dans cette recherche, on est toujours dans la poésie.
La poésie n'a rien d'un art désuet et pas seulement parce que l'outil multimédia peut en changer le langage.
Que les lycéens continuent d'adopter cette forme particulière d'écriture, où le mot est plus qu'un outil de communication, me rend optimiste.

Beaucoup d'enseignants le constatent, la poésie est effectivement restée un terrain d'élection pour les adolescents. Comment expliquez-vous la permanence de cette connivence ?
Cela tient au fait que les adolescents, avec les mots ou derrière les mots, découvrent des émotions qu'ils ne peuvent pas exprimer autrement. Que ce soit au collège ou au lycée, il y a peu de situations où l'élève s'exprime à titre personnel ou laisse passer quelque chose de lui.
En primaire, ils sont accrochés par l'aspect ludique du poème, à travers les comptines, les jeux de vocabulaire. Ensuite, les élèves perçoivent intuitivement tout ce qui est métaphore, comparaison, jeu de masque aussi. Dans la poésie, on se dévoile et on se cache en même temps. Cette attitude est manifeste dans l'écriture adolescente. On veut exprimer quelque chose d'intime et le détour des mots et du jeu entre les mots permet de le faire sans trop s'exposer.
De plus, autant la lecture d'un roman peut paraître fastidieuse aux adolescents, autant l'écriture poétique, avec sa forme condensée leur convient assez bien. Il y a une densité, un travail formel, un rythme auxquels ils sont sensibles.
Mais la poésie comme refuge et expression de l'émotion reste pour moi l'explication la plus significative de leur adhésion ; en témoignent les thèmes qu'ils choisissent : le désir, l'amour, la mort, l'amitié.

Pourquoi cette adhésion ne persiste-t-elle pas à l'âge adulte ?
Une fois que l'on a joué avec son identité, que l'on s'est masqué et révélé et que la personnalité est un peu plus affirmée, on n'a plus trop besoin de ce jeu de cache-cache.
De plus, les adolescents s'aperçoivent assez rapidement que la page n'est pas qu'un exutoire, que l'expression poétique représente bien plus que le seul refuge de l'émotion, bien plus qu'un masque et qu'il faut dépasser ce stade. Alors s'effectue une sélection naturelle.
Ceux qui ont une vraie nature de poète continuent. Les autres se tournent vers d'autres formes d'expression, musicales notamment.

À lire les poèmes des lycéens ayant participé au concours « Poésie en liberté », on peut être étonné par la forme très classique adoptée par une grande majorité d'entre eux ?
Cela dit bien la façon très académique dont la poésie est enseignée au lycée et au collège. Il y a, et c'est la gloire de l'école, un patrimoine à transmettre. Les élèves sont confrontés à des formes canoniques. Sur les 3000 poèmes reçus l'an dernier, il y avait ainsi beaucoup de sonnets. En classe, les analyses portent inévitablement sur la prosodie, la versification. Il y a un réinvestissement spontané de cette didactique du poème. Rares sont ceux qui se détachent de ces modèles. Il n'empêche, chaque année, on est surpris par certains poèmes.
Mais on voit quand même la différence entre les élèves qui participent librement et ceux qui viennent d'un atelier d'écriture. La forme est alors souvent plus aboutie, l'expression plus condensée.

Quels sont les critères de sélection des poèmes du concours?
En général, on recherche une certaine originalité, un travail de la langue, pas trop de clichés.
Les lycéens qui constituent le jury portent une grande attention à la sincérité.

Participer au concours incite à écrire de la poésie. Mais lire la poésie, est-ce aussi en faire ?
Absolument. Le travail d'imprégnation à travers la lecture orale ou intérieure participe tout à fait de l'expérience poétique.
Il est très satisfaisant de voir que les lycéens, après avoir lu les poèmes de leurs camarades ou s'être eux-mêmes essayés à l'écriture, semblent plus ouverts à la poésie actuelle. Ils ont affronté une difficulté de lecture ou d'écriture et, ensuite, la question du travail sur les mots a beaucoup plus de sens.
Ce qui est en jeu à travers la poésie, c'est aussi toute une éducation à la sensibilité qui passe par la pratique comme par la lecture.

En quoi la poésie contribue-t-elle à une éducation à la sensibilité ?
Pour s'approprier un vers ou un poème, on est amené à toucher à quelque chose de l'ordre de l'indicible, à approcher une espèce de noyau dur de la sensibilité. Non pas tant en s'interrogeant sur ce qu'a voulu dire le poète mais en se demandant pourquoi il est passé par ces mots-là. Pouvoir restituer, avec des mots, ce noyau dur, parvenir à condenser cette expression, de telle sorte qu'on ne puisse rien lui retirer, c'est cela l'éducation à la sensibilité.
La poésie met aussi en jeu, par le biais de l'image, toute une expérience de l'imaginaire, de la représentation.
De plus, à travers le travail sur le rythme, c'est un peu l'expérience musicale qui est en jeu. La disposition des mots sur la page participe, elle, de l'art graphique.

Pensez-vous dès lors qu'il faille développer la pratique poétique dans le cadre scolaire ?
On ne demande plus, comme au temps de Rimbaud, d'écrire de la poésie. Les nouvelles directives pour la classe de seconde donnent cependant un peu plus d'importance à l'écriture créative.
Mais se pose le problème de l'évaluation. On peut juger de critères formels, mais en aucun cas noter des poèmes. Du coup, ces pratiques poétiques restent du domaine parascolaire. En revanche, il faudrait parvenir à institutionnaliser des ateliers d'écriture. Ce serait une belle ambition que d'instaurer des espaces où les élèves puissent écrire de façon ludique, créative. D'autant plus que cette démarche peut irriguer d'autres disciplines. Ne dit-on pas que, pour être un bon savant, il faut développer la créativité et l'imagination ?

Quels conseils donneriez-vous à un enseignant qui voudrait monter un atelier de poésie ?
Pour les conseils, on peut voir du côté des ressources locales, les maisons des écrivains, de la poésie. Je préfère m'en tenir à ce qu'il ne faut pas faire. D'abord, croire qu'il suffit de faire écrire. Le danger qui guette tous les ateliers est le manque d'exigence et le manque de finalisation. Il ne faut pas craindre de donner des consignes : les élèves aiment bien les contraintes d'écriture car cela les cadre. Il n'y a rien de pire que de travailler dans le vide.
Par ailleurs, il faut que la pratique soit soutenue par un projet. Que les poèmes deviennent une affiche, un recueil, une exposition, qu'ils nourrissent une revue littéraire du lycée ou encore donnent lieu à une lecture au sein de l'établissement.

Propos recueillis par Isabelle Sébert

À lire
Poésie en liberté 2000
Les meilleurs poèmes de l'édition 2000 du concours.
Éditions Hatier. Disponible dans les CDI.





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