Le Printemps des poètes

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Petite fabrique de textes poétiques

Parce que l'on ne peut apprendre la natation en se contentant de regarder les autres nager, il faut inviter les élèves à plonger dans l'océan de la page blanche.
Voici quelques repères pour monter une fabrique de textes poétiques en classe. Ils sont proposés à partir d'une expérience menée à plusieurs reprises dans des lycées professionnels de la banlieue parisienne.


La démarche
Le cycle poésie s'articule autour d'un travail assez traditionnel de découverte de textes mené en classe entière (approche de l'auteur, étude de la langue, éventuellement d'un groupement de textes ou approche d'un mouvement comme le surréalisme). Parallèlement, des séances en demi-groupe sont axées sur l'écriture, les jeux de création et la réécriture...
Bien entendu, il n'y a pas de coupure entre textes étudiés et textes à produire. Les uns pouvant inspirer les autres.
De même, la classe de production, c'est avant tout un lieu d'échange où le travail de chacun nourrit le travail collectif et réciproquement.

Qu'est-ce que la poésie ?
Étude en classe entière d'un extrait de la lettre de Rimbaud à Paul Demeny (« Le poète devra faire sentir »...), d'un extrait du Secret professionnel de Cocteau (« On a coutume de représenter la poésie comme une dame voilée »... ), d'un texte de Pierre Reverdy (« La poésie est une transmutation de valeurs »), d'un poème de Pierre Lartigue (« La poésie aujourd'hui est une bonne robe... »).
Les élèves s'approprient les textes en les « signalisant » : ils font ressortir les champs lexicaux, les figures de style, les variations de temps, les jeux de sonorités... Cette démarche permet de caractériser la poésie. Émergent le travail sur la langue, la vigueur des images, les jeux de correspondances, la force d'évocation, le travail sur les sonorités, sur les graphismes... Le texte de poésie apparaît comme non réductible (impossible de le résumer), comme pouvant utiliser des contraintes de versification (mais ce n'est pas obligatoire), aborder des thèmes intimes (l'amour) ou collectifs (la poésie de l'engagement) sans qu'il y ait de domaine réservé !
Un ensemble de textes complète cette première approche : « Ma Bohème », « Départ » et « Roman » de Rimbaud, « Avis » d'Eluard, « Cortège » de Prévert, « Nuit rhénane » d'Apollinaire, « Jour éclatant » de Reverdy, « La Complainte du progrès » de Boris Vian...
Se renforcent ainsi la diversité thématique et la diversité formelle (sonnets, vers libres, etc.) qui amènent à distinguer poésie et versification. Dans le mouvement, on aborde la notion de poème en prose.

Le travail du poète
Le manuscrit de Francis Ponge, « La Fabrique du pré », permet de poser la question du travail du poète – et de l'écrivain en général.
On rapporte les dix pages que constituent « Le Pré » aux deux cent soixante-dix pages de « La Fabrique du pré » (éditions Skira). On peut également trouver de nombreux exemples de ratures, de variantes et de réécritures dans « Les Plus Beaux manuscrits de la littérature française » de Roselyne Alaya et Jean-Pierre Guénaud (Éditions de La Martinière). Voir aussi l'exposition « Brouillons d'écrivains » sur le site de la BNF (www.bnf.fr/).
Il s'agit de faire clairement pénétrer l'idée, qu'aussi performant que soit un auteur, son texte est toujours le fruit d'un travail. Cela pour deux raisons.
D'une part, il faut que l'élève sache que le premier jet n'est souvent qu'une ébauche qui va nécessiter un (re)travail !
D'autre part, il se rend ainsi compte du travail de recherche inhérent à la construction précise du message. Il peut alors mieux saisir l'importance du travail d'analyse pour comprendre le texte.
Par ailleurs, la lecture d'autres textes de Francis Ponge extraits du « Parti pris des choses » permet d'approcher la matérialité du langage du poète qui déclare :
L'amour des mots est donc en quelque façon nécessaire à la jouissance des choses. Ou plutôt réaliser l'amour physique (l'accouplement à nouveau) des mots et des choses, telle sera notre jouissance, notre réjouissance. Et cela, nous seuls (nous, comme doués de la parole, comme capables de l'écriture) nous seuls en sommes capables.
Au terme de cette démarche, les élèves perçoivent que l'essence de la poésie est un travail de la langue, que la poésie n'est pas « domaine à l'eau de rose », mais peut évoquer toute réalité (l'amour comme la guerre, l'éternel comme le quotidien, le précieux comme le trivial). Enfin, la versification doit apparaître pour ce qu'elle est, un simple outil à la disposition du poète !

Des exercices déclencheurs
Un certain nombre de textes et d'exercices servent de « déclencheurs » pour provoquer la production. Ils doivent offrir des processus d'écriture variés. On veillera à débuter par des temps de production brefs sur des processus faciles à mettre en œuvre... Par exemple, après l'étude de « Cortège » de Prévert, une petite séance d'expression écrite et orale permet de faire jouer les élèves sur les compléments de nom et les rapprochements inattendus.
Une recette de cuisine
Les élèves sont invités à écrire une recette de cuisine, puis à la transformer en gardant la structure et en remplaçant les ingrédients par des éléments de la langue (phrases, verbes, ponctuation...). Les élèves échangent leur production puis on leur donne à lire le texte de Raymond Queneau (« Pour un art poétique ») :
Prenez un mot, prenez-en deux
Faites cuire comme des œufs
Prenez un petit bout de sens
Puis un grand morceau d'innocence
Faites chauffer à petit feu
Au petit feu de la technique
Versez la sauce énigmatique
Saupoudrez de quelques étoiles
Poivrez et puis mettez les voiles.
Où voulez-vous donc en venir ?
À écrire
Vraiment ? À écrire ??

Le jeu du cadavre exquis
À la suite d'une présentation du mouvement surréaliste, on peut introduire le jeu du « Cadavre exquis ».

Les mots-valises
Pour bien ancrer le travail de l'imaginaire et les jeux de correspondances, un travail s'organise sur les créations de mots à partir de textes d'Henri Michaux : « Je me bloque et me siroute », et de ce que, à la suite de Lewis Carroll, on a appelé les mots-valises : « Slictueux veut dire à la fois souple, onctueux et visqueux. Vous voyez, il y a trois mots en un seul comme dans une valise ». On peut prendre appui sur le recueil d'Alain Finkielkraut « Ralentir, mots-valises » (Le Seuil).
À la lumière de ces jeux de mots, jeux de sens et jeux de proximités sonores, il est possible d'introduire des textes de Bobby Lapointe...

Les anaphores
On peut, également, à partir de textes de Prévert, travailler sur des anaphores (« Ceux qui pieusement, ceux qui copieusement... »).

Les répétitions Un travail sur la répétition peut s'effectuer avec « Liberté » d'Eluard ou « Bouquet » de Desnos (« Trois pensées, trois coquelicots, trois soucis »). La répétition peut être aussi la reprise d'une structure syntaxique qui est porteuse d'un rythme. Desnos encore avec « L'Oiseau mécanique » (L'oiseau tête brûlée/Qui chantait la nuit/Qui réveillait l'enfant/Qui perdait ses plumes dans l'encrier...).

Le premier jet
Et vive le plagiat ! L'observation de techniques utilisées par des écrivains devient un prétexte à écrire « à la manière de... » Il ne s'agit donc pas de copier mais de s'inspirer ouvertement du procédé, de l'exemple, de l'idée. Par ailleurs, la contrainte formelle est un stimulus très riche. Exemple : écrire un poème en vers libres à partir d'un certain nombre de mots mis en commun. Le professeur recueille au tableau des mots choisis par les élèves qui vont fournir le corpus de base. Il se réserve le droit d'en écarter ou d'en verser lui-même au « pot commun ». Il est en effet des combinatoires plus riches que d'autres et dont la force d'évocation va être plus grande : dans un premier temps, c'est de celles-là qu'il faudra partir. Il est possible (et parfois souhaitable) de combiner diverses contraintes : utiliser un corpus donné, mettre en œuvre certaines images (contraste, comparaison, métaphore) sous une forme particulière (par exemple le sonnet). C'est alors l'occasion de travailler certains éléments de versification : nombre de syllabes, enjambement, rimes plates, croisées ou embrassées sont au rendez-vous.

Du (re)travail pour tous
Après un travail de tâtonnement, l'élève fournit un premier jet qu'il choisit de livrer ou non au groupe, lequel livre ses réactions en évitant les jugements péremptoires. Ce premier état du texte et éventuellement les réactions qu'il suscite devient une base qui sera retravaillée par l'élève lui-même ou par un petit groupe dont il fait partie (un même texte peut aussi être repris par divers élèves ou divers groupes à condition que « l'élève-auteur » en soit d'accord).
Le but est d'arriver à faire saisir de l'intérieur ce que travail sur la langue veut dire.
On veillera à ce que chaque élève ait pu produire une première ébauche qui sera ensuite source d'amélioration. Il paraît tout aussi important que, dans un premier temps, chacun trouve sa propre voie, son cheminement poétique, et que, dans un deuxième temps, chacun puisse retravailler son texte et améliorer l'efficacité stylistique de son poème.
Les séances d'écriture alternent avec des temps de lecture. Lecture méthodique de textes étudiés en classe entière, mais aussi lecture au fil des recueils en demi-groupe. Lecture libre, individuelle, silencieuse... Puis, quand un texte a particulièrement retenu l'attention d'un élève, il le lit à haute voix à ses camarades. Il s'ensuit un bref échange sur ce qui a plu, sur la manière de dire, etc. Ces lectures alimentent à leur tour les séances d'écriture.

Comment intervient l'enseignant ?
Tout au long de ces travaux, le professeur est bien sûr l'animateur qui lance les activités. Mais il faut stimuler la production des élèves sans se substituer à eux. Il faut donc se montrer particulièrement disponible. Être en quelque sorte un artisan particulier au milieu de la fabrique d'écriture.
Quand il s'agit, dans le cadre du travail sur le « cadavre exquis », de passer du discours brut et parfois partiellement incohérent, livré par le jeu, à une réécriture, l'intervention du professeur est alors indispensable. Il y a en effet un passage délicat entre l'exercice de déblocage de l'imaginaire, où la règle mise en place est simple, et la prise en compte consciente d'un texte en devenir sur lequel on va exercer un travail.
Quand il faut produire à partir d'un corpus, le professeur comme tout un chacun s'y essaie. Non pas au tableau mais à sa table avec un stylo et un papier, comme les élèves. Nulle démagogie en la matière, il ne s'agit ni de se mettre en avant en jouant à l'écrivain, ni de faire croire qu'il n'y a plus de professeur. Mais nous sommes dans le cadre d'une communauté de production et il est indispensable que tout le monde tente de produire... Pour chacun, quel que soit le statut, il y a recherche, essai, travail... Outre le fait qu'on perçoit ainsi les difficultés réelles auxquelles se confrontent les élèves, ceux-ci se confortent, par l'exemple, dans l'idée qu'il faut, pour tout le monde, chercher, raturer, « brouillonner » et retravailler un premier jet.

Évaluer ?
Les textes que nous appellerons de création, pour les différencier des textes scolaires traditionnels, posent le problème de l'évaluation. Il faut en effet éviter de porter un jugement de valeur sur le contenu. Par contre, il paraît possible de faire évaluer par l'élève (ou d'évaluer soi-même) le respect ou le non-respect des consignes d'écriture. Par exemple, la prise en compte de l'ensemble du corpus de mots, choisis comme point de départ à l'écriture d'un sonnet ainsi que le respect de la norme du sonnet (quatrains, tercets, ...). Ou encore, après avoir travaillé « La plus drôle des créatures » de Nazim Hikmet, l'utilisation et la reprise de la formule « Tu es comme ».
La qualité de la participation et le respect de la contrainte peuvent être notés.
Il est possible aussi d'évaluer les qualités de diction et de transmission d'une émotion à travers la lecture préparée d'un texte.
On le voit, s'il n'est pas souhaitable de noter directement le texte de création parce qu'il s'agirait d'une pratique contradictoire avec la démarche proposée, la transformation de la classe en « fabrique d'écriture » n'exclut pas d'obtenir les indispensables notes.

Enfin, l'expérience prouve que l'existence d'une situation d'énonciation qui dépasse les murs de la classe permet un investissement plus résolu et un effort maintenu des élèves. Ainsi la publication d'une brochure poétique par le foyer de la cité scolaire fut-elle un élément dynamisant. Sans parler du recours possible à Internet. Pour d'autres, la simple diffusion à deux classes parallèles, de la production de chaque élève a rempli ce rôle indispensable qui fait passer, aux yeux de l'élève, un exercice perçu comme scolaire à une écriture reconnue pour « vraie ».

René Vieu


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