La Question

La Question
  En classe 

 

Un film contre la torture

Entretien avec J.-P. Rioux

En classe

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Avant le visionnement du film

Avant de voir le film, voici des éléments à mettre en place afin de permettre aux élèves d’en bien saisir le contexte.

Place dans les programmes
Histoire : la décolonisation ou la vie politique en France IVe et Ve Républiques ; 3e, terminale, 1re STI, classes de lycée professionnel.
Éducation civique : la raison d’État justifie-t-elle l’emploi de la torture ? ; seconde ou 1re.
Option cinéma-audiovisuel : le film politique.

« La Question », c’est d’abord un livre-témoignage sur la torture pendant la guerre d’Algérie
Le témoignage d’Henri Alleg a été publié le 12 février 1958 aux Éditions de Minuit. Il a été écrit clandestinement lors de sa détention dans la prison de Barberousse, à Alger. Son avocat sortait jour après jour les feuillets qui, pour tromper la vigilance des gardiens, commençaient tous par la formule : « Cher maître, ci-joint quelques éléments pour éclairer ma plainte... ». Alleg avait intitulé son récit : « Interrogatoire sous la torture ». C’est Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit, qui imposa le titre : La Question. Une courte séquence du film (92e min) met en scène la genèse de ce choix.
Il n’est pas inutile de signaler aux élèves la polysémie de ce terme qui évoque autant la torture médiévale que l’interrogation politique. De même, le choix de la maison d’édition avait une valeur symbolique. Les Éditions de Minuit furent fondées en 1942, par l’écrivain Jean Bruller (Vercors), pour publier clandestinement la littérature résistante. La Question s’inscrivait donc dans la continuité du Silence de la mer.
Le livre, interdit et saisi un mois après sa sortie pour « démoralisation de l’armée », eut un énorme retentissement et continua à circuler sous le manteau, maintes fois réédité, en France et à l’étranger.

L’affaire Alleg éclate à un moment où l’opinion française prend conscience que « les événements d’Algérie » sont une guerre coloniale
Les paras, après une séance de torture, offrent de l’eau... salée à Henri Charlègue (Jacques Denis).
Pour la bonne compréhension du film, l’idéal serait que les élèves assistent à la projection après le cours sur la décolonisation ou celui sur la vie politique de la France sous la IVe et la Ve République. Sans reprendre en détail une longue et fastidieuse chronologie de la guerre d’Algérie, quelques points de repères sont nécessaires pour situer le contexte des événements évoqués dans La Question.

  • Le film couvre les années 1956-1960, soit la période centrale du conflit algérien. Il commence à un moment où le gouvernement Guy Mollet, doté des pouvoirs spéciaux, a décidé l’envoi du contingent. Désormais le conflit a pris une telle dimension qu’il fait voler en éclat le mythe des « opérations de maintien de l’ordre dans des départements français ». La guerre s’installe au premier plan des préoccupations nationales.
  • Le film se termine en 1960, à un moment où de Gaulle comme l’ONU parlent du droit à l’autodétermination. Les « événements d’Algérie » sont devenus une guerre coloniale aux implications internationales, même si les autorités françaises ont du mal à l’admettre.
Laurent Heynemann, en cinéaste, donne quelques indications chronologiques en intégrant dans son film trois extraits d’actualités.
  • Le premier montre l’enterrement du président Froger, colon influent dans la communauté européenne, assassiné par le FLN à la fin de l’année 1956.
  • Le deuxième extrait montre les opérations de ratissage menées par les parachutistes dans la casbah, pendant la « bataille d’Alger ». Derrière cette expression à caractère militaire se cache une lutte sans merci pour mettre fin aux actions de terrorisme urbain dans lequel s’étaient engagés les commandos FLN de Yacef Saadi et Ali la Pointe. Devant le manque d’efficacité de la police, le gouverneur général Lacoste charge la 10e DP du général Massu de faire cesser les attentats et de démanteler l’organisation FLN. Les paras, dotés le 7 janvier 1957 des pouvoirs de police, s’acquittent de la tâche à coups d’« interrogatoires renforcés ». Le recours à la torture, sans être systématique et officialisé, se généralise dans les « centres de tri » comme la villa El Biar. À l’automne 1957, l’armée a repris le contrôle de la situation. L’organisation mise en place par Yacef Saadi est démantelée, ses chefs arrêtés ou exécutés.
  • Le dernier extrait d’actualités donne à voir les images bien connues des événements du 13 mai 1958 et le « Je vous ai compris » du général de Gaulle, le 4 juin de la même année. Désormais, c’est sous son autorité que sont conduites les affaires algériennes. Si militairement, la « bataille d’Alger » à été remportée par l’armée française, les effets politiques sont désastreux.

Le film « La Question », une fiction pour parler du réel
Maurice Oudinot (Maurice Audin, joué par Christian Rist) interrogé par les paras.
Le film est dédié à la mémoire de Maurice Audin, enseignant de mathématiques à la faculté des sciences d’Alger, membre du parti communiste algérien, mort sous la torture le 21 juin 1957. La procédure engagée contre ses tortionnaires, qui sont aussi ceux d’Henri Alleg, ne put jamais aboutir. Les lois votées en 1962 et 1966, amnistiant les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne », non seulement entraînèrent un non-lieu dans l’affaire Audin mais interdisent que l’on cite les noms des militaires et fonctionnaires compromis.

C’est pourquoi Laurent Heynemann et Claude Veillot, en portant à l’écran La Question, ont donné à tous leurs personnages des noms de fiction, car « ne pouvant admettre de nommer les victimes tout en créditant leurs bourreaux de l’anonymat, nous nous sommes résolus à attribuer à tous les personnages des noms de remplacement... ». Les patronymes choisis sont toutefois assez transparents pour qui connaît un peu la période évoquée. Le tableau ci-dessous peut aider les élèves à ce travail de décryptage.

Principaux protagonistes

Personnages du film
Acteurs
Personnages réels
Henri Charlègue
Jacques Denis
Henri Alleg, journaliste, membre du PCA
Agnès Charlègue
Nicole Garcia
Gilberte Alleg, professeur, membre du PCA
Maurice Oudinot
Christian Rist
Maurice Audin, professeur, membre du PCA
Josette Oudinot
Françoise Thuries
Josette Audin, professeur, membre du PCA


Autres personnages

Le général Martin
Le général Massu
Le secrétaire général de police
Paul Teitgen, ancien résistant et déporté
Le président assassiné
Amédée Froger, « colon ultra »
Maître Michaelli
Maître Léo Matarasso, avocat d’Alleg
Le colonel Tréguier
Le colonel Trinquier


Le journal « Alger Démocratique »
« Alger Républicain » Journal dirigé par Henri Alleg et interdit de parution en 1955.


Après le visionnement du film

Thèmes d’étude : la guerre d’Algérie dont quelques scènes permettent d’appréhender la complexité ; le recours à la torture par l’armée, explicitation des faits et retour sur les images.

La guerre d’Algérie, une histoire douloureuse qui résiste aux explications simplistes et manichéennes
Deux séquences du film peuvent permettre de comprendre la complexité de la situation algérienne et les contradictions auxquelles furent confrontés les témoins et acteurs de cette période. On peut y revenir avec les élèves et leur faire sentir que cette guerre ne se réduisit pas à l’affrontement entre des résistants forcément « bons » et des oppresseurs forcement « ignobles ».

Le secrétaire général de police signe la mise en résidence de Charlègue et Oudinot.
Une séquence met en scène l’affrontement entre un colonel de paras et le secrétaire général de police. Ce dernier reproche au militaire d’avoir effectué des arrestations et des mises en détention sans en avoir informé les autorités républicaines. Pour protéger les détenus de l’arbitraire et pour forcer les paras à rendre des comptes, le fonctionnaire signe la mise en résidence de Charlègue et Oudinot. Il justifie son geste en affirmant : « Je n’ai pas survécu à un camp d’extermination nazi pour couvrir ici des méthodes similaires. »
Le récit s’inspire largement de l’action et de la personnalité de Paul Teitgen. Ce haut fonctionnaire, proche des démocrates chrétiens, ancien résistant, avait lui-même été torturé par la Gestapo et déporté. Il constate, à l’occasion de la « bataille d’Alger », l’impuissance des autorités républicaines. Les 24 000 assignations à résidence qu’il signa n’empêchèrent pas la disparition de plus de 3 000 personnes. Il présenta sa démission en septembre 1957.
Cette attitude, qui ne fut pas unique, montre que le recours à la torture, bien que généralisé et en partie couvert par les autorités politiques, ne fut jamais érigé en système. Il se trouva toujours des voix au sein de la République et de l’armée pour s’élever contre l’ignominie.

Si le professeur ou les élèves le jugent nécessaire, cette scène du film peut être revisionnée sur le site de Liberafilms.
www.liberafilms.com/

Claude, le cafetier pied-noir, avoue son incapacité à comprendre la situation.
Dans la dernière partie du film, le personnage (fictif) du petit cafetier juif, ami des Charlègue, assis à côté de l’avocat du journaliste communiste, évoque la complexité de la situation algérienne : « Tout est mélangé, les gens, les idées, y a des Arabes qui se battent pour nous... les ultras les tuent au hasard dans les cafés maures, y a des Français qui se battent pour le FLN, les paras les torturent comme des Arabes... ». Cette séquence où s’exprime le point de vue humaniste d’un « petit blanc » peut servir de point d’appui pour apporter des nuances sur l’attitude de la population algérienne qui était loin d’être divisée en deux camps aux contours nets. Après 1958, une partie significative de la population algérienne fait confiance aux autorités coloniales, que ce soit les harkis qui combattent aux côtés de l’armée française ou les populations rurales séduites par l’action des SAS (sections administratives spécialisées) qui dispensent éducation et soins médicaux dans les campagnes.
À l’inverse, la population européenne ne forme pas un bloc homogène derrière les « ultras », colons extrémistes partisans de l’Algérie française. Des communistes et des chrétiens sont engagés à des degrés divers auprès du FLN. Le film fait allusion à l’archevêque d’Alger que l’extrême droite surnommait « Mohammed Duval ». Il existe aussi un petit groupe de « libéraux » - dont la figure de proue est Albert Camus -, partisans d’une réconciliation franco-algérienne. Personne n’envisage le pire, quitter l’Algérie. Toutes ces sensibilités seront balayées par la fin dramatique de la guerre et la folie meurtrière qui s’empare de l’OAS et du FLN.

Le débat autour de la torture en Algérie
Josette Oudinot (Françoise Thuries) et Agnès Charlégue (Nicole Garcia) s’inquiètent de la disparition de leurs maris.
Les aveux du général Aussaresses et le témoignage de Louisette Ighilahriz ont, à nouveau, porté sur le devant de la scène médiatique le débat sur la torture, question lancinante qui fait resurgir les vieilles fractures idéologiques de la société française, comme le fit naguère le procès Papon, aussi bien pour la période de Vichy que pour la guerre d’Algérie.

Aborder ce sujet avec des élèves dans la classe est un exercice délicat mais nécessaire : pour savoir, pour comprendre et éviter que le « bégaiement des mémoires » ne nous laisse que l’alternative de la « gangrène et de l’oubli ». Les historiens qui ont travaillé sur cette période permettent d’établir quelques faits qui éclairent le contexte du film.
Les actes de torture exercés à l’encontre des nationalistes algériens ne datent pas de la bataille d’Alger, ils étaient déjà pratiqués par la police avant même le début de la guerre d’Algérie. Les sévices ne furent pas seulement une arme du contre-terrorisme urbain utilisée dans le cadre de la bataille d’Alger. Dans les zones rurales, les DOP, « détachements opérationnels de protection », torturèrent aussi pour les besoins du renseignement. Ce fut donc une pratique généralisée mais « sans nom », jamais officialisée et jamais désavouée, en marge du système.
Tentative de compromission de Henri Charlègue par le capitaine parachutiste.
Ces actes sont dénoncés dès le début des années cinquante par des intellectuels et d’anciens résistants. « Mais, au fond, les gens ne voulaient pas savoir », pour reprendre la formule récente de Françoise Giroud. L’opinion française d’alors, encore largement favorable au maintien de la France en Algérie ne s’en préoccupe guère. D’autant que la sensibilité à la question des droits de l’homme et à celle des crimes contre l’humanité n’est pas aussi partagée qu’aujourd’hui. Le témoignage d’Henri Alleg, avec toute sa force et le soutien militant qui le porte, donne une ampleur nouvelle aux protestations isolées de Claude Bourdet et de François Mauriac.

En ce qui concerne les responsabilités politiques, les autorités civiles et gouvernementales qui connaissaient l’existence de la torture la laissent se développer sans jamais l’ordonner ni réussir à l’interdire. Une espèce de dogme justificatif se mit en place : l’extorsion de renseignements par la violence était une réponse pragmatique aux atrocités (réelles) commises par l’autre camp.
Les accords d’Évian, approuvés par 90 % des Français, mirent fin à la guerre d’Algérie. Ils furent suivis d’une loi qui amnistiait les violences commises dans le cadre du conflit. Quarante ans après, la mémoire reste douloureuse, les faits sont à peu près établis, il reste à assumer cette histoire.

« La Question » : un film politique qui dénonce la torture
Dans leur cellule de la prison de Barberousse, Henri Charlègue et Hamid (Djeloul Beghoura), militant FLN.
En revenant avec les élèves sur quelques séquences, on peut expliquer comment Laurent Heynemann a utilisé les ressources de l’écriture cinématographique pour porter à l’écran le témoignage d’Henri Alleg.

Une des difficultés du projet consistait à montrer la torture sans que celle-ci devienne un spectacle choquant ou indécent. Le cinéaste a su trouver le ton juste en s’appuyant sur la forme même du récit publié aux Éditions de Minuit. Les phrases courtes et précises, les descriptions sans complaisance du livre sont traduites par des plans brefs, que la caméra enregistre, sans s’attarder, presque avec réticence, juste pour rendre compte. La torture est dénoncée dans toute son ignominie sans dramatisation romanesque par la souffrance du corps et l’acharnement des tortionnaires qui administrent sur plusieurs jours leurs sévices. L’indignation et l’émotion naissent ainsi de la répétition de ces séances. Tout aussi intéressante est la façon dont sont filmés les bourreaux, exécutant leur besogne avec professionnalisme, pris dans une chaîne de commandement. La torture se lit aussi sur le visage des paras.
Il peut être utile de faire remarquer aux élèves que la torture n’est pas le sujet essentiel du film (les séquences qui lui sont consacrées ne représentent qu’un tiers de la durée totale) mais le combat politique de Charlègue en faveur de l’indépendance algérienne dans la clandestinité d’abord, puis en prison où il rédige son témoignage. « Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence... ». Cette phrase, qui est la première du livre La Question, est dite en voix off dans la cellule de Barberousse, comme la dernière : « Tout cela, je devais le dire pour les Français qui voudront bien me lire [...] il faut qu’ils sachent pourtant ce qui se fait ici en leur nom ». Pour Henri Alleg, témoigner c’était continuer à combattre.

Claude Robinot
Enseignant d’histoire au lycée Geoffroy-Saint-Hilaire, Étampes (Essonne)

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