La Question

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  Entretien avec Jean-Pierre Rioux 

 

Un film contre la torture

Entretien avec J.-P. Rioux

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La question de la torture n’a jamais été occultée

Les questions soulevées par la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie sont nombreuses. Elles vont de l’état exact de la recherche historique sur le sujet à la portée du débat public qui a récemment agité la scène médiatique et politique. Sans oublier, pour les enseignants, les interrogations sur le traitement en classe de ce sujet sensible.
Les réponses de Jean-Pierre Rioux, historien, spécialiste de l’époque contemporaine, et inspecteur général de l’Éducation nationale.


Quel rôle « La Question », le livre-témoignage d’Henri Alleg, a-t-il joué dans la prise de conscience politique de la jeunesse de l’époque et au-delà ?
Ce livre, paru en février 1958, saisi quelques semaines plus tard, mais qui a été signalé par la presse et a beaucoup circulé sous le manteau, est le plus grand témoignage d’un torturé. Il arrive juste après la grande mobilisation, de la fin de l’année 1956 à l’automne 1957, des intellectuels contre la guerre d’Algérie et les méthodes de l’armée.
Son premier bienfait a été d’élargir cette protestation, qui restait ultra minoritaire, à une partie de la jeunesse intellectuelle française, la jeunesse étudiante et celle engagée dans des mouvements, confessionnels ou non.
La Question a ainsi joué un rôle certain dans une prise de conscience que je qualifierais davantage de morale que de politique.
À l’époque, la protestation politique a beaucoup de mal à se dessiner et même à s’argumenter. C’est donc par le biais de la morale que cette mobilisation trouve un écho plus fort qu’auparavant. Par morale, il faut entendre l’appel aux valeurs et aux principes fondateurs de la République, bafoués par la pratique de la torture au nom de la République en Algérie. C’est ce qui, d’ailleurs, donne à cette protestation des accents très modernes, car elle réfère d’abord aux Droits de l’homme, qui ont aujourd’hui, on le sait, un écho politique beaucoup plus important qu’en 1958. Cela fait du livre d’Alleg beaucoup plus qu’un livre de circonstance. À l’instar du « J’accuse » de Zola, ce livre a cheminé longtemps. Et continue de le faire. Il est d’ailleurs toujours en vente et acheté.

Les nombreux travaux d’historiens publiés ces dernières décennies sur la guerre d’Algérie permettent-ils de faire le point sur l’étendue des pratiques tortionnaires ?
Les travaux d’historiens ont permis d’avoir une connaissance des faits plus grande et plus raisonnée que le flot de témoignages qui, dès 1956, a été publié, lu, et médité. Elle reste incomplète, mais nous avançons.
Notons aussi que, contrairement à ce qui est souvent dit dans les médias, la question de la torture n’a jamais été occultée, par aucun des protagonistes. Il est aujourd’hui très clair que le virage du printemps 1957 et de ce que l’on appellera à tort la « bataille d’Alger » met la torture au cœur de l’intervention militaire française dans la lutte contre le terrorisme urbain du FLN. Pour la justifier, l’argument invoqué fut la nécessité d’obtenir rapidement du renseignement.
Mais il est désormais bien établi que la torture ne servait pas exclusivement à cela. Elle était aussi une réponse à la terreur que suscitaient les attentats FLN, par l’instauration d’une contre-terreur exercée sur les populations du Grand Alger.
La torture faisait ainsi partie d’une nouvelle stratégie, élaborée dès l’arrivée du général Salan à la tête des troupes françaises. Pour celui-ci, l’intervention en Algérie s’apparentait à une guerre révolutionnaire : il fallait donc mener une guerre contre-révolutionnaire. Et la terreur est, des deux côtés, une arme dans ce type de conflit.
Ce que les travaux récents, comme la thèse de Raphaëlle Branche consacrée à « L’armée et la torture en Algérie », montrent très bien, c’est, du coup, la généralisation de la torture.
Ce ne sont donc pas des excités, des pervers qui ont d’eux-mêmes eu recours à la torture. Non. Sans jamais avoir été édictée ou prescrite officiellement, la torture a été une arme de guerre et une méthode de combat.
Mais, pour autant, je ne pense pas qu’on puisse dire que l’usage de la torture ait été systématisé.
Autrement dit, il n’y a pas, dans la pratique généralisée de la torture, une volonté totalitaire d’extermination qui pourrait conduire à considérer qu’elle aurait participé d’un crime contre l’humanité.
Il ne faut pas oublier tout l’arrière-plan qui est à la fois le silence, la dénégation officielle. Aucun texte officiel, civil ou militaire, n’a dit : vous allez torturer. Dans l’idéologie de la guerre contre-révolutionnaire, il y a la volonté de réduire l’adversaire par tous les moyens, mais pas de l’exterminer.

Sur quels points des recherches restent-elles à mener ?
Il faut aller plus loin dans la connaissance des types d’unités militaires, des types de fonctionnaires publics qui ont pu se livrer à des actes de torture ou autres exactions. Il reste à faire l’étude arme par arme, à préciser à quel échelon de commandement se donnaient les ordres.
Il y a encore tout à faire sur un sujet extrêmement douloureux et délicat qui est la pratique de la torture par des supplétifs et des harkis de l’armée française, par des soldats d’origine algérienne, en Algérie et en métropole, ceux qu’on appelle les « Bleus de chauffe ». Le degré de pratique éventuelle de la torture par des unités de la gendarmerie française est aussi mal déterminé.
Autre grande question qui devra être travaillée, même si ce travail est très difficile à mener : celle des antécédents coloniaux de la pratique de la torture en Algérie, et notamment les vieilles pratiques des policiers.

Les récentes révélations du général Aussaresses n’apportent-elles rien à l’historien ?
Elles n’apportent pas grand chose, juste des précisions nominatives et quelques lueurs sur les responsabilités dans la haute hiérarchie militaire. C’est le jeu constant de l’oubli qui fait passer ces propos pour des révélations. Car il faut régulièrement faire semblant d’avoir des éléments nouveaux sur la guerre d’Algérie.

Alors que les faits sont aujourd’hui connus et dénoncés, comment expliquer aux jeunes générations que le débat sur la torture soit toujours aussi vif ?
Premièrement parce que, depuis 1962, il y a eu l’avènement d’une société de communication. Dans ce flot continu de révélations, de dénonciations, entrent aussi en jeu des stratégies médiatiques : l’effet tam-tam des médias. Mais c’est là une explication mineure bien évidemment.
Deuxièmement, parce qu’une explication de fond réside dans l’absence de mémoire commune de la guerre d’Algérie. On est dans une situation de mémoires antagonistes, de fragmentation complète de la mémoire des acteurs, que ce soit les pieds noirs, les harkis, les appelés. Collectivement, civiquement, comment aurait-on pu tenter de bâtir une mémoire commune de la guerre d’Algérie alors que l’on ne désignait même pas tout cela sous le nom de guerre ?
Un travail de deuil est en cours, avec des mémoires pantelantes, éclatées, toutes rivales et qui font très légitimement de la surenchère. On est en plein dans le processus de victimisation que l’on a bien connu à propos de la Seconde Guerre mondiale.
Mais pour la guerre d’Algérie, la situation est plus complexe. Les pouvoirs publics, et même l’école, n’ont pas pu participer à l’élaboration d’une mémoire collective nationale sur la guerre d’Algérie. Pourtant, ces mêmes pouvoirs publics, notamment le secrétariat d’Etat aux Anciens combattants, en partant des phénomènes de Seconde Guerre mondiale, tentent d’imposer, artificiellement, la notion de « devoir de mémoire ». Qu’est-ce que le devoir de mémoire sur la guerre d’Algérie ? Grand point d’interrogation !

Dans une récente interview publiée dans « Le Nouvel Observateur » (n° 1919 du 16 août 2001), Henri Alleg déclare : « Quand les choses sont récentes, ce sont des questions politiques, pas seulement historiques [...]. Il faudrait, très officiellement, que les gouvernants reconnaissent que la colonisation a été un crime contre l’humanité ». Que dire à des élèves sur ce débat qui mêle et oppose, histoire, mémoire et justice ?
Henri Alleg est dans son rôle d’acteur et de témoin. Je pense, en historien, qu’entre la reconnaissance publique d’une responsabilité et la qualification comme le veut Henri Alleg de crime contre l’humanité, il y a une marge.
En outre, ce que comme historien on ne peut pas accepter, c'est le titre même de l'article « Le combat ne finit jamais » (le titre est de la rédaction du« Nouvel Observateur », ndlr). On ne peut pas considérer que, quel que soit son objet, un combat ne finit jamais. C’est la négation de toute notion de progrès ou d’une marche quelconque de l’histoire. Si les combats ne finissent jamais, il n’y plus d’histoire, il n’y a plus que de la mémoire active. Certains expliquent qu’il faut d’abord batailler pour dénoncer l’amnistie de l’été 1962. Or l’amnistie de 1962 est un pur produit d’histoire. D’où l’intérêt d’expliquer aux élèves que l’histoire n’est pas la mémoire et réciproquement et de leur faire comprendre qu’une société qui ne marque plus d’étape, de scansion, qu’une société qui récuse toute forme d’oubli est une société qui ne croit plus en l’avenir et vit dans un éternel présent et une remémoration constante.

Une opinion commune, entretenue par un certain discours médiatique, voudrait que l’école n’accorde pas assez de place à la guerre d’Algérie ou occulte certaines questions comme celle de la torture et de la répression coloniale, qu’en pensez-vous ?
Sans dire que l’école a accordé assez de place à la guerre d’Algérie, je maintiens qu’elle n’a jamais occulté des questions comme celles de la torture et de la répression coloniale. Il y a des progrès à faire. Mais on ne peut pas accabler l’école des difficultés de mémoire ou des rejets que la société elle-même a entretenus.

Propos recueillis par Isabelle Sébert

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