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Filmographie sélective - Filmographie complète
Choix opéré par Bernard NAVE, professeur au Lycée J.-B.-Corot, Savigny sur Orge
Auteur de la fimographie Daniel SERCEAU, professeur à L'Université Paris I
La majorité de ces films est disponible en vidéo.
Les Sœurs de Gion 1936
Les Contes des chrysanthèmes tardifs 1939
Madame Oyû 1951
La Vie d'O'Haru, femme galante 1952
Les Musiciens de Gion 1953
L'Intendant Sansho 1954
Une femme dont on parle 1954
Les Amants crucifiés 1954
L'Impératrice Yang Kwei Fei 1955
Le Héros sacrilège 1955
La Rue de la honte 1956

Les Sœurs de Gion (1936)
Prod : Daiichi eiga. Scn : Yoshikata Yoda, d'après une idée originale de Kenji Mizoguchi. Im : Minoru Miki. S : Hisashi Kase. Octobre 1936, 69 min.
Int : Isuzu Yamada (Omocha, la geisha), Yôko Umemura (Umekichi, sa sœur aînée), Benkei Soganoya (Shinbê Furusawa), Kazuko Kuno (Oemi, son épouse), Eitarô Shindô (Sangarô Kudô).



  • Deux sœurs, geishas l'une et l'autre, ont des conceptions opposées de leurs rapports avec les hommes. L'aînée, traditionnelle, est amoureuse de l'un de ses clients, Furusawa. Celui-ci a fait faillite. Abandonnant sa famille, il vit aux crochets de sa maîtresse. La cadette, Omocha, convaincue de n'être qu'un jouet entre les mains des hommes, entend leur rendre la pareille. Appliquant sa théorie, Omocha gruge Kimura, le jeune employé d'une maison de kimonos, en abusant de l'amour qu'il lui porte. Elle le méprise et devient la maîtresse de son patron. La situation de Furusawa se rétablit. Il retourne auprès de son épouse, donnant raison à la cadette. Pour se venger, Kimura précipite Omocha par la portière d'un taxi en marche. La jeune femme est hospitalisée. Sa sœur la veille. Couchée sur son lit, elle crie sa rage et son impuissance : « Que vienne un monde où l'on n'ait plus besoin de geishas », gémit-elle. Un cri entre les barreaux du monde. Traitant d'un problème « social », Mizoguchi filme l'intériorité de ses personnages. Les deux sœurs se font prendre l'une et l'autre au piège de la représentation qu'elles se font du monde extérieur.
    Les Sœurs de Gion connut un grand succès. On salua la lucidité du film et la profondeur avec laquelle le cinéaste avait peint les geishas, généralement traitées de façon superficielle et trompeuse. Avec ce film et L'Elégie de Naniwa, Mizoguchi accéda au titre de « grand maître du cinéma », la plus haute distinction à laquelle un cinéaste nippon puisse aspirer.

Les Contes des chrysanthèmes tardifs (1939)
[S, C]. Prod : Shôchiku-Kyôto. Scn : Yoshikata Yoda avec la participation de Matsutarô Kawaguchi, d'après une nouvelle de Shôfû Muramatsu. Im : Shigeto Miki, Yôzô Fuji. S : Ryuichi Shikita, Fumizo Sugimo. Mu : Shirô Fukai. Mont. Koshi Kawahigashi. Dec : Hiroshi Mizutani. Octobre 1939, 142 min.
Int : Shôtarô Hanayagi (Kikunosuke Onoe), Kakuko Mori (Otoku), Kôkichi Takada (Fukusuke Nakamura), Gonjûrô Kawarazaki (Kikugorô Onoe, le cinquième), Yôko Umemura (Sato, la femme de Kikugorô), Benkei Soganoya (Mototoshi, le masseur).


  • Le théâtre japonais à la fin du XIXe siècle. Les acteurs de kabuki constituent un corps de type féodal régi par un petit nombre de familles illustres. Kikugorô Onoe V jouit d'une énorme popularité. Son talent est inégalé. Son fils, Kikunosuke VI devrait lui succéder. Bien que le jeu de celui-ci soit insuffisant, tous, par crainte, le louent. Aussi Kikunosuke ne croit-il pas utile de travailler. Il s'adonne aux plaisirs. Otoku est nurse dans la maison Onoe. Sollicitée par Kikunosuke, elle n'hésite pas à le critiquer et l'exhorte au travail. Emu, Kikunosuke s'éprend de la jeune femme, bientôt licenciée par la famille Onoe, qui la considère comme une intrigante. Kikunosuke se révolte. Il est chassé. Protégé par Tamizô Onoe, influent à Osaka, il tente de nouveau sa chance, mais les spectateurs se moquent de lui. Rejoint par Otoku, il vit avec elle. Tamizô Onoe meurt. Kikunosuke perd son emploi. Il entre dans une troupe d'acteurs ambulants. Otoku ne cesse de le soutenir. Son jeu s'améliore. La troupe fait faillite. Otoku demande à une troupe de kabuki d'accepter Klkunosuke en son sein. Le jeu de Kikunosuke est vivement apprécié. Le jeune homme réintégrera le monde du kabuki de Tôkyô, mais à la condition qu'il se sépare d'Otoku. Kikunosuke ignore cette clause. Lorsqu'il découvre la vérité, il proteste, mais sans suite. Il devient un comédien de renom. Les années passent. La troupe de Kikunosuke est à Osaka. La veille du spectacle, il fait le tour de la douve à bord d'un bateau orné de chôchins (lanternes en papier). Il apprend par une logeuse que son ancienne maîtresse est sur le point de mourir. Il se précipite à son chevet ; son père a autorisé leur mariage. Mais il est trop tard : tandis que la foule acclame Kikunosuke, Otoku meurt.
    Peut-être le chef-d'œuvre de Mizoguchi avant la (relative) période de récession qui suit la défaite de 1945. Si le film s'inscrit dans la lignée de la tradition shinpa et développe une thématique que le cinéaste reprendra souvent (une existence dévouée à l'art), on notera la splendeur esthétique de l'ensemble (notamment le défilé des bateaux autour de la douve).

Madame Oyû (1951)
Miss Oyu [S], Mademoiselle Oyu [C]. Prod : Daiei-Kyôtô. Scn : Yoshikata Yoda, d'après le roman Ashikari. La récolte des racines de Jun'ichirô Tanizaki. Im : Kazuo Miyagawa. S : Iwao Otani. Mu : Fumio Hayasaka. Mont : Mitsuzo Miyata. Dec : Hiroshi Mizutani. Juin 1951. Nov. 1983. 90 min.
Int : Kinuyo Tanaka (Oyû Kayukawa), Nobuko Otawa (Oshizu, sa sœur), Yûji Hori (Shinnosuke), Eijirô Yanagi (Eitarô), Eitarô Shindô (Hisazaemon), Nanbu Shozo (docteur), Hirai Kiyoko (Osumi, la tante de Shinnosuke), Kongo Reiko (Otsugi Kayukawa).

  • Célibataire, Shinnosuke est présenté à l'une de ses lointaines cousines, Oshiz. Il tombe amoureux de sa sœur aînée, Oyû, une jeune veuve, mère d'un petit garçon. Sous la pression de tous, à commencer par Oyû elle-même, il épouse Oshizu. Le soir de sa nuit de noces, Oshizu refuse de consommer le mariage. Elle connaît les sentiments que son mari et sa sœur éprouvent l'un pour l'autre. Elle entend se sacrifier à leur bonheur en servant de médiatrice.
    Dans la continuité du Destin de madame Yuki (1950), Madame Oyû évoque le destin sexuel d'une femme curieusement muette sur ses désirs. Tout repose ici sur une logique de la mort, conséquence de l'impossibilité où se trouvent les amants de s'aimer librement.

La Vie d'O'Haru, femme galante (1952)
Co-prod : Usui production, Shin-Tôhô. Scn : Yoshikata Yoda, d'après le roman de Saikaku Ihara La vie d'une femme amoureuse (1686). Im : Yoshimi Hirano. S : Niwa Kamiya. Mu : Ichirô Saitô. Mont : Toshio Goto. Dec : Hiroshi Mizutani. Avril 1952, février 1954. 2e prix au Festival de Venise 1952. 133 min ; 130 min.
Int : Kinuyo Tanaka (O'Haru), Ichirô Sugai (Shinzaemon, son père), Tsukie Matsura (sa mère), Toshirô Mifune (Katsunosuke), Eitarô Shindô (Yoshibei Sasaya), Sadako Sawamura (Owasa, son épouse), Akira Oizumi (Bunkichi), Kikue Môri (la bonzesse).

  • Dans un temple, O'Haru se souvient de son passé. Début du retour en arrière. Alors qu'elle n'est encore qu'une très jeune fille, elle transgresse un interdit en aimant un homme d'une condition inférieure à la sienne, Katsunosuke. Son amant est exécuté, sa famille « exilée » à la campagne. Son épouse étant stérile, le seigneur Matsudaira cherche une génitrice. Choisie, O'Haru met au monde un fils. Le seigneur se plaît tellement en sa compagnie que sa santé décline. O'Haru est congédiée. Entre-temps, le père de O'Haru a contracté des dettes. Pour les rembourser, il vend sa fille dans une maison de prostitution. O'Haru y rencontre un paysan qui se dit prêt à l'épouser, mais l'homme se révèle n'être qu'un faussaire. Libérée, elle se place chez un commerçant, Sasaya. Owasa, son épouse, a perdu ses cheveux à la suite d'une maladie. Le passé de O'Haru est découvert à la suite d'une indiscrétion. Jalouse, Owasa contraint la jeune fille à mutiler sa chevelure. O'Haru se venge en dévoilant la calvitie de sa maîtresse. Elle se marie avec Yakichi, un marchand d'éventail. Celui-ci est tué par des voleurs. O'Haru se fait religieuse mais, séduite par un homme qui abuse de son pouvoir de créancier, elle est chassée du temple. On la retrouve quelques années plus tard, vieillie. Elle mendie. Un palanquin passe. A l'intérieur, un jeune garçon, son enfant ? Elle s'effondre en pleurs. Des prostituées la remettent au travail. Un pèlerin l'exhibe devant ses disciples comme le triste résultat d'une vie de plaisirs. Fin du retour en arrière. On lui accorde le droit de voir son enfant, devenu jeune homme. Il passe devant elle sans prêter attention à sa présence. Le clan Matsudaira tente de la retenir, par peur du scandale. Elle s'enfuit et vit de mendicité.
    L'histoire d'une femme qui refuse obstinément de se soumettre et de renoncer à la voie de l'amour.

Les Musiciens de Gion (1953)
Prod : Daiei-Kyôtô. Projet : Hisakazu Tsuji. Scn : Yoshikata Yoda, d'après une œuvre originale de Matsutarô Kawaguchi. Im : Kazuo Miyagawa. S : Iwao Otani. Mu : Ichirô Saitô. Mont : Mitsuzo Miyata. Dec : Kazumi Koike. Août 1953, 85 min.
Int : Michiyo Hogure (Miyoharu), Ayako Wakao (Eiko/Miyoe), Eitarô Shindô (Sawaki, son père), Seizaburô Kawazu (Kusuda), Chieko Naniwa (Okimi), Ichirô Sugai (Saeki), Haruo Tanaka (Ogawa), Kanji Koshiba (Kanzaki), Sumao Ishihara (Kokichi).


  • Epoque contemporaine. Eiko, une très jeune fille, aspire à devenir une geisha de haut niveau. Son père, Sawaki, refuse de financer ses études. Elle demande à Miyoharu, une geisha amie de son père, de lui venir en aide. A la fin de son apprentissage, Eiko prend le nom de Miyoe. Il lui faut un kimono. Miyogaru emprunte de l'argent auprès d'Okimi, une maîtresse femme qui contrôle toute l'activité des geishas et décide de leur emploi. Le prêt n'est pas exempt de sous-entendus. Miyogaru doit coucher avec Kanzaki, un haut fonctionnaire dont la signature fournira un énorme marché à une usine dirigée par un certain Kusuda. Si Miyogaru ne cède pas, l'affaire échouera. Kusuda, pour sa part, convoite Miyoe. Les deux hommes les emmènent dans un appartement. Miyoe résiste à Kusuda et lui mord la langue. Miyoharu se refuse à Kanzaki. L'usine est en péril. Okimi prive Miyoharu de contrats. Acculée, Miyoharu finit par céder. Miyoe lui en fait le reproche, mais les deux femmes finissent par se réconcilier en puisant dans leur amour mutuel assez de forces pour endurer leur sort.
    Ce film ne doit pas être confondu avec La Fête de Gion (Gion Matsuri) de 1933, aujourd'hui considéré comme perdu. Le titre du film de 1953 pose un délicat problème de traduction. D'après Yoda, il renverrait à trois des instruments utilisés par Eiko au cours de la fiction (le « sho », le « talko » et la flûte).
    Mizoguchi démonte les rouages d'un système économique sacrifiant les idéaux dont pourtant il se nourrit. Il le caractérise par une « économie de la jouissance ». Sous couvert de leur fonction de représentation, les geishas ne sont que monnaie d'échange. Film dense, épuré dans son écriture. La scène finale, les deux femmes marchant côte à côte et faisant claquer leurs talons de bois, prépare L'Impératrice Yang Kwei Fei et sa recherche d'une pure correspondance des sonorités intérieures.

L'Intendant Sansho (1954)
Prod : Daiei-Kyôtô. Scn : Yoshikata Yoda, Fuji Yahiro, d'après un roman de Ogai Mori. Im : Kazuo Miyagawa. S : Iwao Otani. Mu : Fumio Hayasaka. Mont : Mitsuzo Miyata. Mars 1954 (Lion d'Argent à Venise 1954), octobre 1960. 123 min, 119 min.
Int : Kinuyo Tanaka (Tamaki/Nakagimi), Yoshiaki Hanayanagi, (Zushiô/Mutsu-waka), Kyôko Kagawa (Anju/Shinobu), Masao Shimizu (Taira no Masauji, leur père), Eitarô Shindô (Sanshô), Akitake Kono (Taro, son fils), Chieko Naniwa (Ubatake, la servante).

  • Tamaki, accompagnée de sa servante Ubatake et de ses deux enfants, Zushiô, son fils aîné, Anju, sa fille, rejoint son époux exilé depuis plusieurs années. Il avait pris la défense de ses paysans affamés et était tombé en disgrâce. La nuit tombe. Anju et Zushiô aident leur mère à confectionner un abri précaire. En coupant des roseaux, les deux enfants roulent à terre tandis qu'ils entendent l'appel de leur mère s'inquiétant de leur retard. Une prêtresse se propose de les loger. Le lendemain matin, la mère et les enfants sont séparés. La prêtresse était de mèche avec des marchands d'esclaves. Vendus à l'intendant Sanshô, Anju et Zushiô refusent de dire leur nom. Taro, le fils de Sanshô, révolté par le comportement de son père, se retire dans un monastère. Avant son départ, il demande aux enfants d'être patients et leur donne un nom. Anju devient Shinobu (littéralement : « supporter, endurer ») ; Zushiô, Mutsu-waka (littéralement : jeune de Mutsu, province du nord-est de Honshu, en référence au pays natal de Zushiô). Dix ans passent. A la grande honte de sa sœur, Mutsu-waka accepte de marquer au fer rouge le front d'un vieillard qui avait tenté de s'enfuir. Une voisine d'atelier de Shinobu entonne une complainte où sont mentionnés les noms de Zushiô et d'Anju. Ce chant ne peut venir que de Tamaki. Anju en déduit que sa mère réside à Sado. Mutsu-waka est chargé par l'intendant de conduire une mourante dans la montagne. Pour lui confectionner un abri, les deux jeunes gens cassent une branche et roulent à terre. La voix de Tamaki se fait entendre. Zushiô s'évade. Anju couvre sa fuite en se noyant dans l'eau d'un étang. En qualité de fils de Masauji, Zushiô fait valoir ses droits. Il apprend le décès de son père et va se recueillir sur sa tombe. Nommé gouverneur de la province où réside l'intendant, il abolit l'esclavage et se saisit de Sanshô. Tandis que les anciens esclaves font la fête et incendient la maison de leur ancien maître, Zushiô envoie sa lettre de démission. Il part à la recherche de sa mère. Il la retrouve, aveugle et mutilée, mais confiante dans la personnalité de son fils.

Une femme dont on parle (1954)
Prod : Daiei-Kyôto. Scn : Yoshikata Yoda, Masashige Narusawa Im : Kazuo Miyagawa. S : Iwao Otani. Mu : Toshirô Mayuzumi. Mont : Kanji Sugawara. Dec : Hiroshi Mizutan. Juin 1954. 84 min.
Int : Kinuyo Tanaka (Hatsuko Mabuchi), Yoshiko Kuga (Yukiko Mabuchi), Tomoemon Otani (Kenzô Motaba, le docteur), Eitarô Shindô (Yasuichi Harada), Bontaro Miyake (Kobayashi), Chieko Naniwa (Osaki), Haruo Tanaka (Kawamoto), Hisao Toake (Yamada).

  • Epoque contemporaine. Yukiko Mabuchi, étudiante en musique, rentre chez sa mère, Hatsuko, propriétaire d'une maison de prostitution. Elle a tenté de se suicider, son fiancé ayant rompu avec elle à l'annonce du métier de sa future belle-mère. Hatsuko est amoureuse d'un jeune médecin, Kenzô Motaba, auquel elle a promis une clinique privée. Yasuichi Harada, un homme de la même génération que Hatsuko, la presse de ses faveurs. Hatsuko le repousse courtoisement. Kenzô tombe amoureux de Yukiko. Les deux jeunes gens projettent de refaire leur vie. Kenzô demande à sa maîtresse de se sacrifier au bonheur de sa fille. Hatsuko et Kenzô se rendent au théâtre. Sur la scène, l'actrice interprète le rôle d'une vieille femme lubrique dont toute la salle se moque. Après une période de vive hostilité à l'encontre des prostituées, cause apparente de son malheur, Yukiko change d'attitude. Elle comprend leurs difficultés et soigne l'une d'entre elles. Le double jeu de Kenzô devient chaque jour plus manifeste. Yukiko convainc sa mère de rompre avec lui. Hatsuko tombe malade. Yukiko remplace sa mère à la tête de la « maison ». Elle s'est déjà habituée à son nouveau rôle.
    Mizoguchi parle du cinéma par théâtre interposé. Hatsuko croit se reconnaître dans le personnage d'une vieille femme, ridicule et lubrique. Elle en tire une leçon de chasteté, confondant sa propre conduite avec l'ignominie de son jeune amant. La structure psychique la plus autoritaire et la plus ascétique triomphe. Une critique du cinéma en tant que modèle aliénant, en relation avec un spectateur qui laisse parler le moralisme en lui. Une œuvre importante, même si elle n'est pas aussi aboutie que les autres films postérieurs à 1952.

Les Amants crucifiés (1954)
Prod : Daiei-Kyôto. Scn : Yoshikata Yoda, d'après la pièce de Chikamatsu Monzaemon Hakke Hashiragoyomi (L'almanach de l'amour), adaptée par Matsutaro Kawaguchi. Im : Kazuo Miyagawa. S : Iwao Otani. Mu : Fumio Hayasaka. Mont : Kanji Sugawara. Dec : Hiroshi Mizutani. Novembre 1954, mai 1957. 102 min, 97 min 30 secondes.
Int : Kazuo Hasegawa (Mohei), Kyôko (Osan), Chieko Naniwa (Okô, sa mère), Eitarô Shindô (Ishun, l'imprimeur), Yôko Minamida (Otama), Sakae Ozawa (Sukeemon), Haruo Tanaka (Dôki Gifuya), Tatsuya Ishiguro (Isan), Ichiro Sugai (Genbei).

  • Mohei, premier ouvrier chez Ishun, grand imprimeur, aime la femme de son maître, Osan. Celle-ci, fille d'une famille aristocratique déchue, supporte les frasques de son frère, Dôki. Chanteur de talent, il a hypothéqué la demeure ancestrale et ne peut payer les échéances de ses dettes. Osan appréhende de demander l'argent nécessaire à Ishun, coléreux et intéressé. Celui-ci passe ses nuits en compagnie de nobles et de geishas. Il presse sa servante, Otama, de devenir sa maîtresse et lui promet un confortable logement. Otama est amoureuse de Mohei. Osan demande à Mohei de lui trouver de l'argent. Surpris par son collègue Sukeemon alors qu'il s'apprêtait à faire un faux, il dit tout à son maître. Otama prend la défense de Mohei : il aurait agi à sa demande. La fureur d'Ishun n'en est qu'aggravée. Il fait enfermer Mohei jusqu'à l'arrivée de la police. Otama se confie à sa maîtresse. Osan décide de passer la nuit dans la chambre de sa servante afin de prendre son époux en flagrant délit d'adultère. Mohei s'échappe. Il pénètre dans la chambre d'Otama afin de la remercier et découvre Osan. Sukeemon les surprend ensemble. Tandis que Mohei s'évade, Ishun accuse son épouse d'adultère et l'incite à se faire hara-kiri. Osan quitte le foyer marital. Dans la rue, elle croise Mohei. Traqués par la police, ils songent à se suicider. Au dernier instant, Mohei avoue son amour à sa maîtresse. Dès lors, Osan refuse de mourir. Le couple s'unit. Ishun fait rechercher les fuyards. Il ordonne que l'on sépare leurs corps. Sukeemon, soudoyé par Isan, le rival d'Ishun, donne un ordre contraire. Mohei et Osan trouvent refuge chez le père de celui-ci. Le vieil homme, menacé par les hommes d'Ishun, indique leur cachette. Les deux amants sont séparés. Osan rentre chez sa mère, mais Mohei l'y rejoint et décide de ne plus la quitter. La maison d'Ishun est démantelée. Osan et Mohei sont condamnés à la crucifixion. Sur le cheval qui les conduit au supplice, un étrange bonheur se lit sur leurs visages.
    L'organisation du découpage repose sur la figure de la séparation des corps. Un brûlant chant d'amour sensuel. La pulsion d'amour dispose d'un tel pouvoir de destruction des forces hostiles à sa satisfaction qu'elle triomphe même de la mort.

L'Impératrice Yang Kwei Fei (1955)
Prod : Daiei-Tôkyô. Scn : T'ao Ch'in (Hong-Kong), Matsutarô Kawaguchi, Masashige Narusawa, Yoshikata Yoda. Im : Kôhei Sugiyama. Coul : Daiei/Tatsuyuki Yokota. Mu : Fumio Hayasaka. Dec : Hiroshi Mizutani. Mai 1955, juin 1959. 95 min.
Int : Machiko Kyô (Yang Kwei Fei), Masayuki Mori (l'empereur Hsuan Tsung), Eitarô Shindô (Kao Li-shi), Sô Yamamura (le général An Lu-shan) Sakae Ozawa (Chao, puis Yang Kuo-Chung).


  • L'empereur Hsuan Tsung, vieilli, enfermé par son fils dans une aile de son palais, se souvient de son passé. Début du retour en arrière. Hsuan Tsung se désintéresse de sa charge et se consacre à la musique qu'il pratique avec art. Depuis la mort de son épouse, Wu-Hui, il reste inconsolable. Le général An Lu-shan, assoiffé de pouvoir, remarque la beauté de l'une des cousines de Chao, servante aux cuisines. La jeune fille est éduquée. Présentée à l'empereur, celui-ci ignore sa présence. Kwei Fei interprète le morceau de musique que Hsuan Tsung avait improvisé le matin même. Sa ressemblance avec l'impératrice défunte achève de conquérir le souverain. Chao et sa famille profitent honteusement de l'ascension de leur cousine. Le peuple les hait. La révolte gronde. Le général An Lu-shan soulève une partie de l'armée. Les soldats fidèles à l'empereur exigent le sacrifice de la famille maudite, y compris Yang Kwei Fei. Hsuan Tsung assiste impuissant à la pendaison de sa bien-aimée. Fin du retour en arrière. Dans sa chambre Hsuan Tsung s'effondre. Il entend la voix de Kwei Fei. Tandis que son corps reste sans vie, sa voix s'unit à celle de son épouse et franchit l'enceinte du palais.
    Le film d'un artiste sur un artiste. Hsuan Tsung entend fixer l'harmonie purement transitoire de la nature. Nul autre art que le cinéma ne pouvait mieux exprimer cette contradiction. Mizoguchi fait de ce moment de conscience le point le plus sublime, mais aussi le plus dangereux qui soit. Comme toujours, il réunit les contraires. (La copie diffusée en France ne comprend que deux retours en arrière. Il est fait mention d'un autre, situé vers le milieu.)

Le Héros sacrilège (1955)
Prod : Daiei-Kyôto. Scn : Yoshikata Yoda, Masashige Narusawa, Hisakazu Tsuji, d'après le feuilleton de Eiji Yoshikawa, publié dans l'hebdomadaire Shukan Asahi, tiré d'un texte du XIIIe siècle : Heike monogatari. Im : Kazuo Miyagawa. Coul : Sanzô Wada. Musique : Fumio Hayasaka. Musique japonaise : Kinshichi Kotera, Tamekichi Mochizuki. Musique occidentale : Masaru Satô. Dec : Hiroshi Mizutani. Septembre 1955, avril 1961. 104 min.
Int : Raizô Ichikawa (Kiyomori Taira), Yoshiko Kuga (Tokiko, sa femme), Ichijirô ôya (Tadamori Taira, le père de Kiyomori), Michiyo Kogure (Yasuko), Shigetoshi Hayasi (Tokitada), Eitarô Shindô (Banboku, le marchand), Eijirô Yanagi (l'ex-empereur Shirakawa), Shunji Natsume (l'ex-empereur Toba).


  • Japon, XIIe siècle. Le pouvoir est divisé. La guerre menace. L'ordre impérial repose sur la force des samouraïs dirigés par le clan Taira, dont Tadamori est le chef. Les nobles refusent de les intégrer et les condamnent à la pauvreté. Kiyomori, le fils aîné de Tadomori, ne peut se résigner. Très affecté par la conduite de sa mère qui méprise ouvertement son clan, il fait la connaissance de Tokiko, la fille d'un noble lettré tombé en disgrâce pour avoir pris la défense des Taira. Tokiko fait de la teinture. Pauvre, elle doit travailler. Kiyomori apprend le « mystère » de sa naissance. Sa mère était une courtisane, maîtresse de l'empereur défunt. Volage, elle entretenait également des relations avec un moine. Tadamori l'a épousée alors qu'elle était déjà enceinte. De qui Kiyomori est-il le fils ? Le jeune homme presse son père de lui confier son secret. En vain. Leurs relations se dégradent. Les Taira repartent au combat. Kiyomori refuse de suivre son « père ». A son retour, victorieux, Tadamori est ennobli. Les nobles tentent de l'assassiner. Kiyomori se porte à son secours en pénétrant dans le palais, enceinte interdite. Les nobles lui reprochent son action. Le père de Tokiko prend sa défense. Il est déchu. Kiyomori épouse Tokiko et rétablit son beau-père dans son rang. Les Taira ennoblis bénéficient d'un domaine confisqué aux moines soldats. Jaloux, ceux-ci exigent que ce bien leur soit restitué. Sous un prétexte fallacieux, ils se battent avec le frère de Tokiko et demandent que le jeune homme leur soit livré. Kiyomori refuse. Les moines marchent sur la capitale. La cour s'inquiète. Convoqué à la cour, Tadamori y est giflé par un ministre. Il meurt dans la voiture qui le reconduit à son domicile. Dans sa main, un éventail lève l'énigme de la naissance de Kiyomori : celui-ci est fils d'empereur. Se réfugiant derrière le prestige des palanquins sacrés, selon eux dépositaires des esprits des empereurs défunts, les moines soldats se font de plus en plus menaçants. Ils se croient invulnérables. Kiyomori se porte à leur rencontre. Bandant son arc, il tire sur les miroirs des palanquins, sans conséquence. Hébétés, terrorisés, les moines reculent. Kiyomori a vaincu la superstition qui régnait sur son pays. La mère de Kiyomori a pris la direction d'une maison de danse. On interdit au jeune homme de l'approcher. Il s'écarte, désormais confiant dans son avenir.
    Le prototype du film politique. Où l'on montre que toute lutte sur le terrain social est inséparable d'un combat intérieur, la réussite de l'un conditionnant celle de l'autre. Avec L'Impératrice Yang Kwei Fei, une œuvre maîtresse sur la couleur.

La Rue de la honte (1956)
Prod : Daiei-Kyôto. Producteur : Masaichi Nagata. Scn : Masashige Narusawa, d'après le roman de Yoshiko Shibaki Susaki no onna (Les Femmes de Susaki). Im : Kazuo Miyagawa. S : Shojiro Hanaoka. Mu : Toshirô Mayuzumi. Mont : Kanji Sugawara. Dec : Hiroshi Mizutani. Mars 1956, octobre 1957. 84 min, 81 min.
Int : Machiko Kyô (Mikki), Ayako Wakao (Yasumi), Michiyo Kogure (Hanae), Aiko Mimasu (Yumeko), Yôsuke Irie (Shûichi, son fils), Hiroko Machida (Yorie), Kenji Sugawara (Eikô), Hiroko Inoue (Shizue), Eitarô Shindô (Kurazô Tatani, le patron du « Rêve »), Sadako Sawamura (Tatsuko, son épouse), Osamu Maruyama (le mari de Hanae), Toranosuke Ogawa (le père de Mickey), Jun Tatara (le client de Yumeko), Kuninori Takado (Keisaku Kodawaki), Eiko Miyoshi (Saku Kodawaki, son épouse), Kumeko Urabe (Otane).

  • « Le Rêve », un bordel où travaillent cinq femmes. A la radio, on parle d'une possible fermeture des « maisons ». Les patrons sont inquiets et convainquent leurs pensionnaires que cela ne ferait qu'aggraver leur sort. Les prostituées, chacune à leur manière, poursuivent un rêve. Yumeko attend l'heure de la retraite. Elle espère vivre avec son fils, Shuichi, ouvrier d'usine. Yorie est fiancée à un campagnard. Hanae a un enfant en bas âge et se consacre à son avenir. Son mari, chômeur, est tuberculeux. Yasumi est entré au « Rêve » pour rembourser les dettes de son père. Arrive Mikki, une jolie fille de famille. Elle s'impose bientôt comme la vedette du « Rêve ». Sans vergogne, elle chipe les clients de ses collègues, trop heureux, dit l'un d'eux, « d'avoir du poisson frais ». Yorie, qui a rejoint son fiancé, revient très vite, épuisée par la misère et le surcroît de travail. Yumeko rencontre son fils dans une rue aux abords de son usine. Celui-ci lui exprime son dégoût. Il la jette violemment à terre et s'enfuit. Le mari de Hanae tente de se suicider. Le père de Mikki se présente au « Rêve ». Il vient de se remarier (son épouse est morte peu de temps auparavant). Il demande à sa fille de rentrer à la maison : il y va de sa réputation et de la bonne marche de ses affaires. La jeune fille doit également penser à son frère. D'abord consternée par l'annonce du décès de sa mère, puis révoltée par les arguments de son père, elle refuse d'obéir. Tout à coup, elle s'offre à lui, avant de le jeter dehors. Yasumi, qui n'a cessé d'abuser ses clients jusqu'à contraindre l'un d'entre eux au vol, achète le magasin d'un autre, conduit à la faillite. Le patron du bordel la présente comme un modèle. Yumeko devient folle. La fermeture des « maisons » n'est pas votée. En remplacement de Yumeko, Shizuko, une jeune bonne, se prépare pour son premier client.
    Il serait absurde de faire du dernier film de Mizoguchi une œuvre testamentaire. Et pourtant ! S'il ne fallait conserver qu'un seul de ses films, et, parmi tous ses personnages, qu'un seul d'entre eux, Mikki serait incontestablement l'élue. En elle se concentre toute la problématique du héros mizoguchien. De toutes les pensionnaires du « Rêve », elle est la plus franche et la plus lucide. Tandis que ses collègues se réfugient dans le mensonge, la dénégation ou les songes, elle semble n'avoir en vue que la vérité. Elle exprime, dans le cynisme de son discours, et par son comportement, les lois constitutives de la société où elle vit. Chaque individualité ne peut être qu'un instrument de jouissance ou de profit pour l'autre. Aussi réfléchit-elle le monde avec la froideur apparemment indifférente d'un médium résolument objectif. Mais cette neutralité n'en est pas moins un masque, à la fonction spécifiquement idéologique. Elle muselle, avec peine, le désastre de sa vie personnelle. En elle, la pulsion d'amour a définitivement rejeté tout espoir de satisfaction. Toutes choses que la musique et la splendeur glacée des images synthétisent parfaitement.

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