Rencontre avec
   
Un manuel d’histoire commun à deux pays, est-ce possible ? Jean-Louis Nembrini retrace l’histoire d’un ouvrage peu ordinaire.

Partager notre Histoire

Rencontre avec Jean-Louis Nembrini, inspecteur général de l’Éducation nationale.

Conseiller auprès du ministre de l'Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Comment est né le projet d’un manuel d’histoire commun à la France et à l’Allemagne ?
Le projet de manuel d’histoire commun franco-allemand a été présenté par le Parlement des jeunes à Berlin, le 23 janvier 2003, à l’occasion du 40e anniversaire du traité de l’Élysée qui a été, d’une certaine manière, l’acte de naissance du « couple franco-allemand ». Cette proposition a reçu un accueil favorable de la part du président de la République française et du chancelier de la République fédérale d’Allemagne. Elle a ensuite été inscrite par le Premier ministre et par le chancelier parmi les thèmes traités au titre de la coopération décentralisée. Le Conseil des ministres franco-allemand – formule créée lors du 40e anniversaire du traité de l’Élysée – a donné une impulsion décisive au projet en mai 2004. Le quatrième Conseil des ministres commun, le 26 octobre 2004, a confirmé la décision de proposer un manuel commun d’histoire franco-allemand et a arrêté le contenu proposé par le conseil scientifique.
J’ai eu la responsabilité de copiloter avec Stephen Krawielicki, haut fonctionnaire du ministère allemand des Affaires étrangères, le conseil scientifique franco-allemand chargé de ce projet.

Quel est son objectif ?
Ce manuel a pour but de poser les bases d’une conscience historique commune chez les élèves allemands et français. Il est un signe et un symbole du rapprochement de nos deux nations et du renforcement de l’identité européenne ; il exprime la volonté de contribuer à la construction de la citoyenneté européenne. De la même manière qu’en France, l’enseignement de l’histoire nationale a contribué à l’installation de la République, ce manuel commun ne peut qu’aider à renforcer le sentiment d’une unité européenne.
Par ailleurs, ce manuel participe de l’utile travail d’approfondissement des relations entre nos deux pays, au moment où l’Europe doit résoudre les problèmes de son organisation politique, de son élargissement et de ses limites.
Il permet également d’enrichir la réflexion historique sur de nombreux sujets : les élèves bénéficient du croisement des points de vue sur certaines questions et d’une documentation jusque-là absente des manuels d’histoire.
Ce manuel représente une révolution dans l’enseignement de l’histoire dans les lycées car l’enseignement de l’histoire, comme d’ailleurs l’enseignement de la littérature, est essentiellement de tradition nationale. C’est aussi une grande première pour le ministère de l’Éducation nationale qui ne s’était jamais aventuré auparavant sur un terrain de cette nature.

À quoi ressemble ce manuel ?
Il abordera à terme, en dix-huit chapitres, l’histoire, de l’Antiquité à nos jours, y compris évidemment les deux guerres mondiales. En réalité, il y aura trois ouvrages, chacun décliné en français et en allemand, puisque les classes de seconde, de première et de terminale en France ainsi que les classes correspondantes en Allemagne sont concernées.
L’histoire européenne est prioritairement traitée, mais les thèmes les plus importants de l’histoire mondiale ne sont évidemment pas absents ; cette approche est d’ailleurs celle des actuels programmes français d’histoire. Les différentes questions sont abordées du point de vue de la France et de l’Allemagne dans les traditions respectives de l’enseignement de l’histoire. Ce n'est donc pas un livre traitant des relations franco-allemandes. Naturellement, ces dernières sont abordées dès lors qu’elles sont centrales ou essentielles à l’intelligence du propos.
De chaque côté du Rhin, les grandes lignes du programme sont relativement similaires malgré des traditions différentes : en France, les programmes sont nationaux, en Allemagne les Länder ont leur autonomie. Au total, pour chaque niveau, l’essentiel du programme français est traité. Les documents choisis afin d’accompagner les textes d’auteur sont les mêmes, quitte, pour certaines pièces particulièrement emblématiques, comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à les présenter d’abord dans leur langue d’origine.

Cela représente-t-il beaucoup de travail ?
Le travail d’écriture et de choix de documents est placé sous la responsabilité des éditeurs.
Le conseil scientifique a eu la tâche de rapprocher les programmes en vigueur dans les deux pays, de détailler le contenu des ouvrages et de rédiger les problématiques des dix-huit chapitres, à charge pour les éditeurs et les auteurs qu’ils ont choisis de suivre ce guide précis.
Par ailleurs, le conseil scientifique accompagne en tant que de besoin la réalisation de ces ouvrages.

Comment traiter les chapitres douloureux de l’histoire commune aux deux pays, par exemple les deux guerres mondiales ?
L’essentiel n’est pas de chercher à tout prix un consensus historique : cela n’aurait aucun sens et ce n’est absolument pas le projet de ce manuel. L’Histoire qui est proposée aux élèves n'est en aucun cas le résultat d’un plus petit dénominateur commun. Il est néanmoins vrai que les mémoires comme l’historiographie sont parfois différentes de part et d’autre du Rhin ; par exemple, les traités qui achèvent la première guerre mondiale font l’objet de lectures différentes. Il faut donc, répétons-le, croiser les points de vue et opérer des mises en parallèle pour donner à la compréhension des choses une dimension supérieure.

Concrètement, comment se présente le manuel ?
Il comportera à terme trois volumes au contenu identique, publiés dans les deux langues simultanément dans les deux pays. Ces ouvrages ne se différencient pas des autres manuels d’histoire avec leurs dimensions documentaires et méthodologiques.
La première publication a eu lieu à l’été 2006 : il s’agit de l’ouvrage destinés aux classes terminales en France et aux classes 12/13 en Allemagne. Ces ouvrages ont été proposés au choix des établissements, au même titre que les autres manuels disponibles, pour les classes du second cycle des lycées, tant en France qu’en Allemagne, depuis la rentrée 2006.
Cette année paraîtra l’ouvrage consacré à la classe de première française et 11/12 allemande. L’année prochaine verra la publication du livre destiné aux classes de seconde des lycées français et 10/11 de la gymnasiale Oberstufe allemande.

Pourra-t-on imaginer d’autres manuels de la même veine ?
Avez-vous en perspective l’idéal d’un ouvrage commun aux vingt-sept pays qui composent désormais l’Union européenne ? Mais la lourdeur de l’entreprise aurait de quoi décourager les tentatives ! Si ce manuel franco-allemand d’histoire figure en bonne place dans les établissements des deux pays, si les professeurs, comme je le pense, le choisissent comme auxiliaire principal de leur enseignement, ce sera un beau résultat. Cela voudra dire qu’à terme nous pourrions envisager des programmes communs d’histoire, binationaux ou plurinationaux.

Pour en savoir plus

Présentation, en allemand (Klett), du manuel d'histoire franco-allemand
www.klett-franzoesisch.de/

Présentation du manuel, en français (Nathan) : un chapitre à feuilleter
www.nathan.fr/

Extrait vidéo : un exemple d’utilisation du manuel (WMV, 3,74 Mo)

Réalisé par le CNDP-SnPAV, en vue de la présentation à la presse du Manuel d’Histoire franco-allemand (le 4 mai 2006, à l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne), ce reportage montre quelques temps forts d’un cours d’histoire sur les mémoires française et allemande de la seconde guerre mondiale. Le cours, donné le 28 avril 2006 par Frédéric Munier, professeur d’histoire au lycée Henri-IV, à Paris, s’adresse à une classe de terminale ES. Utilisant les divers textes et documents proposés par le manuel, l’enseignant y explique comment, de 1945 à nos jours, la France et l’Allemagne sont passées, selon des modalités différentes des deux côtés du Rhin, d’une « mémoire refoulée » à un « devoir de mémoire ».
Réalisation : Jean-Louis Cros
Durée totale : 8 minutes
Le dossier de presse, sur le site du ministère
www.education.gouv.fr/


© SCÉRÉN - CNDP
Créé en janvier 2007  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.