Comment aborder l'architecture ?
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Entretien
 

La collection « Mag »
 
Une interview de Pierre Riboulet, architecte

Pierre Riboulet est passé maître dans la traduction des attendus du programme : une architecture qui se prête à l’appropriation immédiate malgré, parfois, l’ampleur de l’édifice. Il a construit des équipements de nature différente, comme l’hôpital pour enfants Robert-Debré et la bibliothèque universitaire de Saint-Denis.

Vous êtes reconnu comme un architecte attentif à la vie qui va se développer dans les bâtiments que vous concevez. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?
L’hôpital Robert-Debré à Paris (Pierre Riboulet, architecte).

En préalable, on pourrait dire qu’une société a toujours besoin d’architecture. Mais ce travail d’architecture est souvent confondu avec un travail de construction ou d’aménagement au sens le plus plat du terme. L’immense majorité du domaine bâti aujourd’hui ne ressortit pas à l’architecture, mais à la construction fonctionnelle et technique qui répond simplement à des besoins, et surtout à des normes de plus en plus nombreuses. Or, la normalisation, par définition même, est incapable de penser les différences, alors que l’architecture est faite de nuances subtiles, d’assemblages, de relations, de correspondances, au sens de la création artistique. Si, dans un poème, vous enlevez les correspondances, la musique ou les proportions qui le caractérisent, il vous reste un texte d’une platitude totale. Il en va de même en architecture. Il y a bien un besoin d’architecture dans une société, mais ce n’est pas ce qui vient en premier dans la question culturelle. En France, depuis les humanités classiques, l’enseignement comporte plutôt une dominante littéraire et la question des arts plastiques, en particulier de l’art de l’architecture, ne figure pas dans l’enseignement général. Ce qui a pour effet de marginaliser les architectes dans la société. C’est comme vouloir parler de littérature à des analphabètes ; il y a absence de dialogue, absence de compréhension entre l’émetteur et le récepteur. En fait, il n’y a pas de langage partagé.

Comment s’opère la conception qui transforme une demande sociale en architecture ?

Pour concevoir un bâtiment public dont le fonctionnement est particulièrement rigoureux, comme un lycée, une bibliothèque ou un musée, un de ces grands bâtiments dont la ville et la société ont le plus grand besoin, l’architecte élabore son projet à partir d’un programme fonctionnel et technique, qui transcrit la demande des utilisateurs en décrivant chaque local, leur surface, avec des schémas de fonctionnement s’il y a lieu. Le fonctionnement d’une architecture doit être le plus parfait possible pour que le bâtiment soit viable. C’est particulièrement vrai dans les bâtiments où les contraintes sont fortes, comme dans les hôpitaux par exemple ; s’il y a des erreurs fonctionnelles, cela signifie des heures de fatigue pour les gens qui y travaillent, d’allongement de circuit, de gestes malcommodes, d’objets qui ne sont pas à leur place : cela peut être catastrophique. En faisant ce travail sur le fonctionnement, je pense toujours au site où le bâtiment va être installé. Le site est considéré comme le dialogue qui s’instaure avec les bâtiments alentour et l’histoire du lieu. À ce moment de la création, il s’agit de trouver une résolution satisfaisante pour que la réponse fonctionnelle prenne place à l’endroit où il faut qu’elle soit. C’est un long travail d’élaboration effectué en même temps que celui de l’unité formelle du nouveau bâtiment avec ses proportions, ses rapports, ses ombres, ses lumières, ses contrastes, ses matériaux, tout ce qui constitue le langage de l’architecture. Le langage de l’architecture n’est pas la résolution fonctionnelle.

Avez-vous les moyens de vous assurer que la forme architecturale proposée répond bien à la demande ?

Cette question est celle de la légitimité des formes, à laquelle j’attache beaucoup d’importance. C’est une responsabilité très grande pour un architecte que celle d’imposer une forme assemblée à tel endroit pour des années. Si la forme est seulement fondée sur le libre plaisir de l’auteur, elle risque de ne pas durer très longtemps. Pour légitimer l’architecture que je propose, je m’appuie sur le travail avec les utilisateurs. Les gens sont participatifs, expriment des idées nouvelles, ce qui les sort d’eux-mêmes, de leur travail routinier. Le projet s’enrichit énormément. Mais ce travail ne relève pas d’une attitude démagogique qui consiste à considérer que les utilisateurs ont la vérité en eux. Non. Dans cet échange, l’architecte garde son rôle d’auteur ; en revanche, il doit savoir capter ce qui est exprimé et le traduire. Cette mise à l’épreuve par le discours critique apporte une certaine légitimité à la forme que je propose. Je pense que c’est cela, un travail d’architecture réussi. Pour l’hôpital Robert-Debré, j’avais une grande chance parce que les équipes médicales étaient constituées et avaient un projet médical. Nous avons longuement travaillé ensemble, si bien que lorsque ses occupants sont entrés dans cette immense machine, ils n’ont pas été dépaysés  : ils savaient déjà quel était leur lieu.

Pouvez-vous expliquer ce qui crée le lieu ?

J’ai fait ce projet d’hôpital comme beaucoup d’autres, en autonomisant des parties et en leur donnant une identité de forme, de lumière. Aucune unité de soins n’est semblable à une autre. C’est vrai aussi pour des programmes moins complexes : une bibliothèque, un lycée……… Les lieux que nous avons à créer sont différents les uns des autres. La bibliothèque de l’université Paris VIII, que j’ai réalisée à Saint-Denis, est faite de la façon suivante : elle est constituée d’un espace général, qui donne l’unité à l’ensemble, et de places de lecture, qui sont toutes différentes. Les lecteurs s’installent ainsi, soit dans des endroits choisis en fonction de la discipline, soit parce qu’ils s’y sentent bien. C’est bien cela, le travail d’architecture que personne d’autre ne peut faire : au-delà de la résolution de la fonction, la forme architecturale elle-même possède son autonomie et nous parle.

Propos recueillis par Nadia Hoyet

 
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