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Magalie Lenoir, professeur d'histoire
De la démarche de proximité à la théorie
« Mais madame, y'a vraiment rien à voir dans la rue du lycée !!! »
Voilà ce que m'ont répondu un jour des élèves de seconde du lycée Auguste-Blanqui (Saint-Ouen, 93) auxquels je citais la rue Charles-Schmidt comme exemple de diversité du paysage urbain. Le hasard faisant bien les choses, j'en rencontre à 13 heures quelques-uns, qui, un brin taquins, et profitant de la convivialité du moment, demandent une visite guidée sur 100 mètres. Nous voilà donc partis à caractériser immeubles haussmanniens, anciens ateliers, etc., pour finir par poser un tout autre regard sur un paysage habituellement ignoré, mais riche de sa diversité chronologique et stylistique... et finalement très valorisé. Au-delà de l'anecdote, l'articulation entre le site et le bâti, entre l'ancien et le nouveau permet d'intégrer les savoirs concernant les structures urbaines en général, la notion de patrimoine qui est plus que jamais au cœur des programmes d'histoire-géographie et d'histoire des arts, et les objectifs méthodologiques d'analyse des documents (plans, dessins, photos...) sans lesquels la plupart de nos paysages urbains ne seraient que des enchevêtrements d'édifices de tous styles et de toutes époques.
Si la civilisation européenne ne se définit pas comme spécifiquement urbaine, l'observation de la ville nous amène à mesurer le niveau de développement démographique, économique et culturel. À partir de l'étude du site, on pourrait presque opposer le « bâti », désignant l'occupation générale du sol, à « l'architecture » pour mettre en avant l'aspect monumental révélant l'idéal politique, spirituel ou social du maître d'ouvrage. L'articulation de ces ensembles par ajouts successifs depuis l'Antiquité, donc dans le sens de la création puis de la modernisation, se traduit par d'incessants remaniements et compromis entre pragmatisme et idéalisme, et révèle des manières différentes de penser la ville en tant qu'espace de la collectivité. Mais ces modifications permettent-elles de créer le lien unificateur de la ville ? On peut ébaucher une réponse s'appuyant sur le degré de prise en compte du site et du bâti ancien, et en analysant l'architecture comme aménagement initial d'un site, somme insertion ou comme intégration dans un bâti ancien, où la place se fait d'autant plus rare si la ville est enserrée dans ses fortifications
L'architecture et le bâti initial : les modèles antiques
La ville qui répondrait idéalement au projet esthétique, fonctionnel et social de l'architecte est a priori la ville neuve, libre des contraintes d'un bâti préexistant, libre dans le choix du site. Le modèle le plus répandu, dit plan « hippodaméen » car traditionnellement lié au nom d'Hippodamos de Milet, semble apparaître dès 480 av. J.-C. : les rues se coupent à angles droits, sans axes majeurs tels que le Cardo 1 et le decumanus des futures cités romaines (encore visibles à Fréjus par exemple), et les quartiers sont différenciés par leurs fonctions. Ce type de plan sera utilisé pour des fondations de ville à toutes les époques comme en témoignent Trêves (Rhénanie-Palatinat) au Ier siècle de notre ère, Richelieu (Indre-et-Loire) en 1635 et aussi New York (presqu'île de Manhattan) en 1811.
En pratique, on constate que les villes sont d'abord implantées en fonction de leur situation sur les gisements de ressources naturelles et les axes de communication, puis en fonction de la facilité à aménager le site sur un plateau, dans une vallée..., et enfin autour des principaux édifices qui jouent un rôle aussi esthétique que politique. La fondation de Lyon, en 43 av. J.-C., est un exemple complet des compromis nécessaires. Elle est installée au confluent du Rhône et de la Saône qui sont les axes commerciaux majeurs entre les oppidums (places fortes) du nord de l'Europe et le monde méditerranéen, sur un site déjà occupé par les colons qui ont été chassés de Vienne en 61 av. J.-C. Dès 37 av. J.-C. les voies sont empierrées, et on finit par distinguer trois principaux quartiers adaptés au site : la ville résidentielle et les monuments sur le plateau, avec le théâtre et l'odéon qui sont construits sur le flanc de la colline de Fourvière, la zone commerçante sur l'île de Canabae, et le quartier religieux avec l'autel des trois-Gaule (fondé en 12 av. J.-C.) au confluent. Lyon devient ainsi un modèle pour les chefs-lieux des peuples des trois-Gaule, avec son forum, ses quatre aqueducs acheminant jusqu'à 80 000 m3 d'eau par jour. Le seul élément susceptible de perturber cet ordre est la diffusion du christianisme, mais en terme d'architecture, les chrétiens ne modifient pas profondément le tissu urbain puisqu'ils adoptent la basilique civile.
Les vestiges de Lugdunum montrent bien que la priorité des Romains a été d'assurer la pacification et la diffusion de leur civilisation par la romanisation. Ici, l'urbanisation est pensée comme un outil politique d'autant plus efficace qu'il a été préalablement défini. L'empreinte de ces cités romaines est encore considérable en raison des vestiges qu'elles nous ont laissés, mais aussi parce qu'elles ont posé pour longtemps la structure de certaines de nos villes. L'une des plus célèbres alternatives à ce type d'urbanisation est, au XVIIe siècle, le plan de la ville de Versailles qui s'étend sur la « frontière » orientale du château à partir de la patte d'oie qui définit les trois principaux axes de la ville. Il est intéressant de constater qu'il s'agit là aussi d'une fondation à caractère éminemment politique liée à la volonté de Louis XIV. Du reste, le tissu urbain devient assez rapidement complet, et les rares fondations de villes restent le fait du Prince. Ainsi, cette approche se prête surtout à un travail sur le plan.
L'architecture insérée, ou le difficile aménagement des villes au Moyen Âge et à l'époque moderne
Les troubles, guerres, famines, épidémies, qui accompagnent la fin de l'Empire romain et le début du Moyen Age se traduisent par un recul démographique y compris en ville. Le tissu urbain se rétracte autour du groupe épiscopal puisque l'évêque demeure souvent le seul personnage dépositaire d'une autorité suffisamment stable pour assurer le bon fonctionnement de la vie urbaine. Au cours des siècles suivants, la ville cesse d'être pensée comme un ensemble rationnel et s'étend en absorbant progressivement ses faubourgs. L'attention à l'architecture se focalise sur quelques édifices religieux et civils (cathédrales de Saint-Denis, en 1137, de Paris, en 1163, de Soissons, en 1180, de Chartres, en 1194).
A Reims, la cathédrale s'insère dans un paysage urbain qui est resté marqué par l'emprunte romaine. Le voyageur arrivant de Laon pénètre dans la ville par la « porte de Mars » transformée en forteresse au VIIIe siècle et parcourt des rues droites où on voit encore les dalles de pierre disjointes. On observe aussi une continuité dans l'emplacement puisque se succèdent une première cathédrale élevée en 401 par saint Nicaise, remplacée au IXe siècle par un édifice plus vaste détruit lors de l'incendie de 1210. Cette ténacité architecturale s'explique par l'affirmation de Reims sur le plan politique comme la ville du sacre des rois de France, et sur le plan économique comme une riche « ville drapante ». Avec 135 m de long et 38 m de hauteur sous voûte, ses murs évidés grâce aux progrès de l'architecture gothique, et son décor abondamment sculpté, la cathédrale s'impose surtout dans le paysage urbain et la construction du palais épiscopal, aujourd'hui « Palais du Tau », dès 1138 vient compléter dans le tissu urbain l'assise du pouvoir religieux. Le seul type de construction qui puisse parfois rivaliser est le beffroi comme en témoignent ceux de la halle de Bruges ou du palais de la Seigneurie à Florence. Un tel chantier ne va pourtant pas sans mal. L'expansion générale de la ville provoque le doublement de la surface bâtie entre 1160 et 1210, et, la place se raréfiant, on assiste à des mouvements de révolte contre les expropriations nécessaires à l'édification de la façade occidentale. Si la modernisation du décor et la prouesse technique sont des symboles de prestige, l'articulation avec l'ancien tissu urbain devient problématique.
On peut se demander si la Renaissance apporte une rupture tant fleurissent les plans de villes idéales. La réalité montre qu'il n'y a pas de changement profond par rapport au Moyen Age et qu'on continue de construire selon un tissu urbain resserré auquel il est difficile d'appliquer un plan d'urbanisme. L'architecture se développe selon deux axes. D'une part on construit des places conçues comme des ensembles à l'élévation homogène et fermée qui s'articulent sur le bâti ancien par le réseau des rues telles que la « Place Royale » (aujourd'hui place des Vosges, 1606-1612) et la Place Vendôme (conçue en 1685 par Mansart) à Paris. D'autre part, on impose une esthétique plus régulière dans les nouveaux quartiers correspondant aux quais de la Garonne à Bordeaux par exemple. Côté fleuve, la bourgeoisie affiche sa puissance économique marchande en pleine expansion par des façades en pierres très homogènes, côté ville, les nouveaux hôtels des négociants et de l'aristocratie parlementaire viennent s'insérer dans le réseau existant des rues sans créer de rupture brutale. Mais, pour imposants qu'ils soient, ces travaux rencontrent des résistances. Les Rouennais s'opposent vigoureusement à toute modernisation de la ville médiévale, qui fut au XVe et au XVIe siècle considérée comme l'une des plus belle ; à Paris, l'Hôtel des Invalides, la Place Louis XV (aujourd'hui place de la Concorde) et l'École militaire sont finalement édifiés à l'extérieur de la ville ; et les gravures représentant le Louvre ou le parvis de Notre-Dame de Paris laissent encore apparaître un mélange de constructions privées qui viennent parasiter les perspectives sur les édifices officiels.
Loin des grands modèles théoriques, l'intégration de l'architecture dans le bâti reste donc essentiellement une question de liaisons organiques dans le plan, ou une simple affaire d'opportunité. L'architecture est conçue pour elle-même et insérée au mieux, révélant la prépondérance des forces sociales ou politiques. L'attention portée aux dessins des façades met en évidence les juxtapositions inattendues concernant la forme ou le volume des édifices. Mais la décision de déplacer les cimetières parisiens à la fin du XVIIIe siècle est peut-être le signe avant-coureur le plus intéressant dans la réorganisation complète des espaces urbains : les nouvelles exigences en matière de place et d'hygiène justifient de briser la juxtaposition de l'église et de son cimetière.
 Immeuble de type haussmannien dans la rue du Renard, Paris 4e |
L'architecture intégrée, la ville réorganisée sur le modèle haussmannien ?
La transformation de Paris, par le baron Haussmann, préfet de 1852 à 1870, témoigne pour la première fois d'une volonté de repenser la ville dans son ensemble en intégrant parfaitement aspects architecturaux et aspects fonctionnels, non plus à partir du bâti préexistant, mais pour y inscrire les transformations politiques, économiques et sociales du XIXe siècle. Si on en croit Théophile Gautier (Préface à Paris démoli d'E. Fournier Aubry, 1855), le bâti ancien se composait surtout de « quartiers lépreux », de « ruelles miasmatiques », de « masures humides où la misère s'accouple avec l'épidémie ». Il n'y aurait donc pas grand chose à en garder.
Haussmann va faire de Paris la capitale prestigieuse du Second Empire aux normes de l'ère industrielle naissante. Il fait abattre les quartiers de ruelles étroites si propices aux barricades et aux épidémies pour percer les grands boulevards qui s'articulent avec les gares et généraliser les trottoirs. Sur le plan esthétique, les îlots du bâti ancien (le quartier de la Huchette, le Marais) se trouvent marginalisés au profit des grandes perspectives qui aboutissent toutes à un monument. L'œil est guidé le long des façades homogènes des immeubles en pierre de taille jusqu'aux anciens monuments qui sont entièrement dégagés, ou, par exemple, vers l'église Saint-Augustin dont la coupole métallique incarne la modernité technique. Sur le plan social, les populations pauvres sont repoussées vers la périphérie, et plus particulièrement vers le nord, inaugurant la « ceinture rouge » de Paris que nous connaissons encore aujourd'hui.
En donnant un nouveau visage à Paris, Haussmann a permis de repenser la ville non plus comme un espace bâti hérité mais comme un espace plus malléable à la modernité. La rigueur de sa méthode en matière d'urbanisme et d'architecture en fait un modèle qui peut être décliné dans la plupart des villes que l'on souhaite assainir. Mais le contraste entre bâti ancien et neuf n'en devient que plus violent. Parallèlement, ce changement de mentalité s'accompagne de la montée en puissance des monuments historiques : le chantier du Louvre est achevé et, sous l'impulsion de Prosper Mérimée et de Viollet-le-Duc, on entreprend de restaurer les édifices médiévaux. Au XXe siècle, la puissance de cet héritage haussmannien a eu l'effet paradoxal de fossiliser la ville du XIXe siècle tout en initiant un mouvement d'attention à la diversité des héritages architecturaux, justifiant la restauration complète du quartier du Marais mais suscitant d'âpres débats autour de la construction du centre Georges-Pompidou ou de la pyramide du Louvre.
La question de l'architecture et de l'insertion du bâti dans le site fait apparaître un visage relativement homogène des villes française, voire européennes. Le choix des sites est généralement très ancien et répond à des problèmes pratiques presque toujours liés à l'économie. Entre juxtaposition, intégration et régularisation architecturale, le ton est au compromis dans une société qui se montre plutôt conservatrice. La confrontation esthétique du neuf et de l'ancien n'est que très récemment devenue problématique avec la montrée en puissance de la notion de patrimoine au XXe siècle. Pratiquement, l'étude des plans montre qu'il faut plus souvent parler de l'articulation d'un quartier juxtaposé où d'un monument envisagé pour lui-même que d'intégration compte tenu des contraintes du bâti préexistant.
Enseigner l'histoire de la ville
En cours d'histoire, pour répondre à l'objectif de simplifier la lecture du paysage urbain, il convient de savoir classer les informations. Des exercices simples peuvent amener les élèves à construire leur regard sur l'environnement :
- plans sur lesquels on met en valeur les différents quartiers et la répartition des monuments ;
- construction de schémas dynamiques pour relier les différentes campagnes de travaux, d'après plans ou photos ;
- interviews des générations précédentes sur les changements intervenus dans leur ville.
Le CRDP de Rennes offre des propositions pédagogiques d'utilisation de documents sur la ville de Rennes, destinés aux collégiens mais transférables à des lycéens.
http://www2.ac-rennes.fr/
Les archives des « Rendez-vous de l'Histoire » de Blois proposent des dossiers intéressants notamment « Enseigner les utopies urbaines du XIXe et au XXe siècle ».
www.ac-orleans-tours.fr/
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